Sur la route du Rom

24 Fév

Sur la route du Rom

Autopsie d’une culture en danger

Écouter la playlist musique tzigane pendant la lecture de l’enquête


« Toutes les idéologies dominantes exercent leur contrôle, leur domination, voire leur violence sur le nomade. Les Empires se constituent toujours sur la réduction à rien des figures errantes ou des peuples mobiles. »

Michel Onfray, Théorie du Voyage.

Sept mois après le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy le 30 juillet 2010, durcissant les mesures envers la population rom, la situation semble ne pas s’améliorer favorablement pour ces derniers, bien au contraire. Selon Libération (21/02/2011) « 70% des 741 camps illicites recensés au 30 juillet ont été démantelés et 3471 personnes reconduites dans leurs pays d’origines. » Mission réussie pour Brice Hortefeux qui fait même mieux que prévu. Toujours d’après Libération « selon l’association Romeurope, le nombre de Roms étrangers présents sur le territoire français est resté stable, entre 12 000 et 15 000 personnes« , en effet la plupart d’entre eux reviennent en France. La situation est loin d’être réglée,  et les conditions de séjour et de vie des Roms se durcissent de manière sérieuse. La culture Tzigane est elle en train d’agoniser ?

Retrouvez en fin d’enquête des éclaircissements sur les dénominations Roms, Tziganes etc… ainsi que des informations historiques et géographiques.

Le danger de l’acculturation

Comme beaucoup des cultures minoritaires dans le monde, celle du peuple tzigane est en sursis.

Bien plus que des mesures de protection ou de reconnaissance, les tziganes font l’objet d’une sorte de « hold-up » médiatique et/ou idéologique de plus en plus virulent. Désorganisée, souvent issue d’une classe sociale défavorisée, la communauté tzigane semble représenter un bouc émissaire idéal lorsque les politiques abordent les questions de sécurité intérieure. Ils sont la personnification idéale de « l’étranger vagabond » (comme l’image du Juif  Errant en son temps) qui effraye l’imaginaire petit-bourgeois.

Malgré les répressions, les persécutions et les massacres (300 000 d’entre eux par les nazis lors du Samudaripen, le génocide tzigane), le peuple Rom tente de préserver sa culture, en dépit des tentatives d’évangélisation massive de sa population ces dernières années. Pourtant, installés en Europe depuis près d’un millénaire, les Tziganes font partie intégrante de son Histoire.

L’anthropologue Patrick Williams nous éclaire sur ce sujet :

  • © Mikaël Aurelio Doulson Alberca / Jérémie Larrieu / Shayda Masoud

« Le schéma imprègne l’âme des hommes depuis des siècles : « les Juifs, les Tziganes, les Romanichels, les Gitans, les Bohémiens, les Zingaros et tous les gens du voyage savent qu’on a tous, un jour ou l’autre, voulu les contraindre à la sédentarité, quand on ne leur a pas dénié le droit même d’exister. » Michel Onfray

La vraie force des tziganes ? Leur culture justement. Elle passe outre les codes habituels qui structurent une nation comme la langue, la religion ou le territoire, pour unir une population plurielle.

Danse, arts du cirque, littérature, poésie, contes, cinéma… Maintes formes d’expressions artistiques puisées dans les traditions et dans les mémoires alimentent aujourd’hui une pléthore de festivals Roms, Tziganes, Manouches ou Gitans dans de nombreuses villes françaises comme Paris, Toulouse, Metz, Nîmes, etc. Les ethnomusicologues considèrent leur pratique musicale comme l’une des plus foisonnantes parmi les ethnies européennes, en ce qu’elle s’est enrichie des diverses influences des pays qu’ils traversèrent et dont ils amalgamèrent des traits culturels, des mélodies, des pratiques instrumentales, etc.

Doit-on alors parler d’une culture Rom ou de plusieurs ? La question peut se poser, au vu de la pluralité et de la diversité des populations Roms.

Nous avons posé la question à Patrick Williams :

  • © Mikaël Aurelio Doulson Alberca / Jérémie Larrieu / Shayda Masoud

M.A. D. A., J. L., S.M.


Quand Damoclès pointe Romanés

Quelques grands noms ont su tirer leur épingle du jeu, comme par exemple le cinéaste Tony Gatlif, le jazzman Django Reinhardt ou l’homme de cirque Alexandre Romanès, le monsieur loyal de l’art gitan d’aujourd’hui.

Rose, la fille d’Alexandre Romanès, a dix ans. Elle participe sur scène au spectacle du cirque tzigane.

Alexandre Romanès dirige le chapiteau éponyme depuis presque 20 ans. Le cirque tzigane, unique en Europe, semble être devenu aujourd’hui la vitrine représentative de la culture Rom pour le grand public. Il s’agit là d’un lien culturel unique et précieux, situé dans la capitale française.

Pourtant, il fut la figure de proue d’un bateau de combat contre des nouvelles mesures gouvernementales extrêmement musclées. (lien qui renverra vers la chronologie ci-dessous)

Parti pour représenter la France à l’Exposition Universelle de Shanghaï en juin 2010, son retour se voit perturbé par l’interdiction de travail de deux de ses musiciens. Le salaire ne serait pas respecté et la participation des enfants de la troupe au spectacle est interdite pour les moins de 12 ans. Pour le poète forte tête, c’est l’incompréhension : «on vient nous chercher des poux dans la tête, jusqu’à présent c’était toléré ».

Une soirée de soutien a eu lieu en septembre 2010, et s’est révélée être l’épicentre d’une polémique autour du cirque Rom. Interrogé samedi 22 janvier, Alexandre Romanès parle de « stagnation de la situation », « toujours aussi instable » et précaire concernant l’avenir de son cirque. Pas de nouvelles concernant le Centre des Arts Tziganes, ni la régularisation des musiciens. Pour l’instant le cirque vivote, et semble chanceler sur le fil du funambule.

Depuis le discours extrêmement musclé de Nicolas Sarkozy le 30 juillet 2010, la menace sur les camps de Roms et plus généralement sur le mode de vie nomade semble s’intensifier. « Romanès a pourtant une vraie utilité » nous témoigne la jeune contorsionniste du cirque. Notamment dans son désir viscéral de proximité avec le public : une proximité précieuse, en des temps de méfiance et de suspicion. Les Romanés rapprochent là où l’Etat éloigne.

Devenu gardien de traditions artistiques tziganes, le chapiteau Romanès tient tête au vent qui le tourmente. La culture trouve ici ses vraies lettres de noblesse, dans un cadre fédérateur, une utilité synonyme de désobéissance salutaire. Romanès le romanesque, leader d’une résistance en musique, défenseur officiel malgré lui d’une culture mise à mal.
Plongée dans l’univers de Romanès le Romanesque, reportage réalisé le 22 janvier :

  • **** lien à venir très prochainement ****
  • © Mikaël Aurelio Doulson Alberca / Jérémie Larrieu / Shayda Masoud

Diaporama des coulisses du spectacle :

En réponse à cette situation de plus en plus médiatique, Jean-Denis Combrexelle, le Directeur général du Travail, revient sur le sort des Roms en situation irrégulière en France, et l’avenir à moyen-terme du cirque Romanès.

Interview de Jean-Denis Combrexelle et de son adjoint Jean Bessière (Paris, 7 février 2011) :

© Mikaël Aurelio Doulson Alberca / Jérémie Larrieu / Shayda Masoud


Le Centre des Cultures Tziganes : un projet en suspens

Annoncée par Christophe Girard, l’adjoint au Maire de Paris en charge de la Culture, lors de la soirée de soutien au Cirque Romanès le 4 septembre 2010, l’idée de la  création d’un Centre des Cultures Tziganes à Paris est en réalité dans les cartons depuis presque trois ans. La situation difficile du cirque et l’engouement médiatique qu’il a suscité semble avoir redonné du souffle à ce projet et ravivé l’espoir pour les artistes du cirque. Alexandre Romanès était d’ailleurs présenté comme le futur directeur. Mais, interrogé le 22 janvier, il affirme ne pas avoir été recontacté par la Mairie à ce sujet, et n’être au courant d’aucune avancée sur le projet. De son côté, Christophe Girard n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.

Soutenir les Tziganes en détresse est certes salutaire et mobilise une partie des acteurs socio-culturels des collectivités, mais la concrétisation de certaines initiatives semble se heurter à un manque de volonté politique manifeste.

M.A. D. A., J. L., S.M.

Paradoxes tziganes

Famille rom au café ©DR

Malgré un engouement pour les arts tziganes, et le succès de certains d’entre eux sur la scène artistique, cette population est jugée comme étant « de seconde zone ». Dans l’imaginaire collectif, précarité et misère sociale sont le lot du quotidien (ce qui n’est pas toujours le cas dans la réalité), et le grand public conserve cette image néfaste des familles voyageuses.

Autre bizarrerie : comment une culture dotée d’une langue, de traditions familiales et d’une cosmogonie a-t-elle pu perdurer sans le support de traditions savantes ? Comment ces traditions, ces modes de vies ont-ils pu survivre malgré le nomadisme, la pluralité ethnique et les persécutions exercées à leur encontre ?

Selon Alain Fourest, président de Rencontres Tziganes à Marseille, « ce refus de disparaître s’appuie à n’en pas douter sur des valeurs et une richesse qui ne sauraient se résumer à un quelconque communautarisme ou à la défense de traditions jugées parfois archaïques ou tout simplement folkloriques. »

Cette capacité de résistance a peut-être atteint une limite. Après des siècles de persécutions, les tziganes se retrouvent une nouvelle fois au centre de problématiques qui les dépassent. Autre paradoxe sensible, si le nomade est déprécié, le tzigane ne l’est pas forcément. En effet, comme le précise l’Historienne Henriette Asséo : « combien de fois avons-nous pu lire que les dix millions de Roms actuels forment la plus importante « minorité transnationale » d’Europe ? On voit comment l’instrumentalisation des termes forge un mythe politique : celui d’un nomadisme tzigane sans frontière. Cela contribue à la « déterritorialité » historique. Pourtant, 80% des Tziganes n’ont jamais bougé depuis le XVIeme siècle. »

En écho aux dires d’Henriette Asséo et de Michel Onfray plus haut, l’anthropologue Patrick Williams répond à nos questions sur le nomadisme :

© Mikaël Aurelio Doulson Alberca / Jérémie Larrieu / Shayda Masoud

M.A. D. A., J. L., S.M.


Civilisation Romani et administration occidentale : incompatibilité culturelle ?

Comme le précise Claire Auzias, historienne spécialiste des questions tziganes, dans son ouvrage  » Roms, Tsiganes, Voyageurs : l’éternité et après ? » :

« Les Roms sont liés à des degrés divers à l’hyper modernité de nos pays, ils en sont citoyens et en disposent de tous les droits afférents, en théorie. Ils peuvent être scolarisés comme tout le monde, s’ils se comportent comme tout le monde. Aucun emploi ne leur est explicitement refusé, ni lieu de résidence. Le racisme étant interdit dans le monde civilisé, il n’y a aucune mesure qui interdise quoique ce soit aux Roms pour le fait qu’ils sont des Roms. »

Qu’en est-il vraiment en France ?

Il semblerait que la théorie ne soit que théorie. Les gens du voyage sont en pratique considérés comme des « citoyens de seconde zone ». Mais ils peuvent être français, parfois même depuis des générations, du moins statutairement.

Ils ont un carnet de circulation, et doivent le renouveler tous les ans s’ils sont commerçants, ou tous les trois mois pour les autres. Les caravanes n’étant pas considérées comme des domiciles, la police n’y est pas soumise aux mêmes règles que chez les sédentaires. De plus, le sigle « SDF » est inscrit sur leurs pièces d’identités et permis de conduire. Enfin, ils n’ont pas le droit d’acheter des terrains, ni de voter.

Pour mieux comprendre la situation des populations roms en France aujourd’hui, écouter la conférence sonore « Un siècle de fichage des Nomades aux Roms » qui s’est tenue à Paris le 5 février 2011, à l’initiative du MRAP.

© Mikaël Aurelio Doulson Alberca / Jérémie Larrieu / Shayda Masoud

Il existe un amalgame tenace entre « gens du voyage » et Roms

Les gens du voyage sont français dans leur immense majorité. Les Roms quant à eux fuient les discriminations constantes dont ils sont victimes dans leur pays d’origine (Roumanie, Bulgarie et Hongrie principalement) pour tomber parfois sous la coupe de groupes mafieux dans leur pays d’accueil. Cet amalgame provoque alors des mesures inadaptées de la part des politiques qui ne cherchent qu’à traiter la surface du problème.

Le discours de Nicolas Sarkozy le 30 juillet 2010 à Grenoble a durci la situation de ces populations. Le problème est politique et non économique ou social. Le Rom gêne, car il est aterritorial et en même temps intégré au territoire où il réside ou se déplace.

L’initiative de M.Sarkozy d’accélérer les expulsions de Roms hors de France peut être lue comme le prolongement du dessein politique qui lui avait inspiré le débat sur « l’identité nationale ».

Réinterrogé sur le sujet il y a peu, le ministre de l’intérieur Brice Hortefeux déclarait que « la politique française à l’égard des Roms est déjà pratiquée dans d’autres pays européens. Pourquoi ce qui serait acceptable ailleurs serait condamnable chez nous ? » En effet, son homologue italien est l’initiateur d’une loi de fichage ouvertement raciste, les représentants de son parti (La Ligue du Nord) incitant publiquement à tirer sur les sans-papiers et les tziganes comme sur des lapins de garenne.

Dans ces circonstances politiques chaotiques, voire inquiètantes, au niveau national, que dit l’Union Européenne ? Elle a décrété l’année dernière la décennie de l’insertion des Roms en Europe, ce qui annonce une levée de fonds considérable mise à la disposition des États pour l’intégration des Roms dans leur pays. Dans la mesure où ces Roms sont rémunérés pour leur formation puis pour leur activité professionnelle, c’est volontiers qu’ils suivent cette proposition. De plus elle permet de consolider l’activité culturelle et de la pérenniser.



Chronologie des actions gouvernementales récentes à l’égard des populations tziganes et des gens du voyage

19 juillet 2010 : Un policier français abat un Rom français de 22 ans, accusé d’avoir forcé un barrage de police. En réponse à la mort du jeune homme, la famille et une partie de sa communauté entreprend d’attaquer et de démenteler la gendarmerie du village de Saint-Aignan.

30 juillet 2010 : Le président français Nicolas Sarkozy fait un discours à Grenoble (sur la sécurité intérieure) au sujet des événements récents impliquant des gens du voyage, à Grenoble et à Saint-Aignan. En conséquence, le gouvernement décide de l’organisation de retours massifs de Roms en Roumanie et d’un durcissement des contrôles à leur égard, déclenchant une vaste polémique.

20 août 2010 : Le secrétaire du Conseil Pontifical pour la Pastorale des Migrants et des Personnes en Déplacement, Agostino Marchetto, a déclaré à l’AFP que : « les expulsions en masse de Roms vont à l’encontre des normes européennes ». Ces propos de l’Église catholique ont suscité de nombreuses réactions dans la classe politique française.

22 août 2010 : Le Pape Benoît XVI exhorte les pèlerins à savoir « accueillir les légitimes diversités humaines », ce qui a été interprété par certaines personnes comme une critique de l’action menée par les autorités françaises spécifiquement contre les Roms, interprétation contestée par d’autres personnes.

27 août 2010 : Le Comité pour l’Elimination de toutes les formes de Discrimination Raciale (CERD) de l’ONU demande à la France de « garantir l’accès des Roms à l’éducation, à la santé, au logement et autres infrastructures temporaires dans le respect du principe d’égalité ».

6 septembre 2010 : Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a fait un discours critiquant la politique française, enjoignant les gouvernement de l’Union européenne «
de respecter la loi. Les gouvernements doivent respecter les droits de l’homme, y compris ceux des minorités. Le racisme et la xénophobie n’ont pas leur place en Europe ».

9 septembre 2010 : Le Parlement européen se déclare « vivement préoccupé par les mesures prises par les autorités françaises et les autres Etats membres » et a critiqué « le manque d’engagement du Conseil et de la Commission dans cette affaire ».

14 septembre 2010 : Viviane Reding, commissaire européenne à la Justice, aux Droits fondamentaux et à la Citoyenneté, fait part de son « intention de lancer deux procédures d’infraction contre la politique de la France à l’égard des Roms »

29 septembre 2010 : La Commission européenne avait demandé à la France pour le 15 octobre des garanties au sujet de la légalité des expulsions de Roms. Le porte-parole du ministère des affaires étrangères a assuré que la France allait modifier son droit national pour entrer en conformité avec la législation européenne.

7 octobre 2010 : Le quotidien Le Monde affirme l’existence d’un fichier de gendarmerie, nommé MENS (pour « Minorités étrangères non sédentarisées »), rassemblant des informations sur l’origine ethnique des personnes, en particuliers les Roms. Suite à ces révélations, quatre associations portent plainte contre X pour dénoncer le fichage supposé des Roms par la gendarmerie. Huit autres associations déposent une nouvelle plainte contre la France.

27 octobre 2010 : Dans la nuit, un camp de Roms dans les Yvelines est attaqué par des hommes armés et habillés comme des policiers, qui leurs volent leurs papiers d’identité.  (Voir l’article de France Soir daté du 30 octobre 2010 : Un camp de Roms attaqué dans les Yvelines.)

19 novembre 2010 : Des policiers jettent une bombe lacrymogène dans un squat lyonnais, provoquant l’hospitalisation d’un bébé de cinq jours, d’un enfant de deux ans et d’une adolescente de 17 ans.

Extrait du Discours de Grenoble du 30 juillet 2010 par le Président de la République

“La règle générale est claire : les clandestins doivent être reconduits dans leur pays.

Et c’est dans cet esprit d’ailleurs que j’ai demandé au ministre de l’Intérieur de mettre un terme aux implantations sauvages de campements de Roms. Ce sont des zones de non-droit qu’on ne peut pas tolérer en France. Il ne s’agit pas de stigmatiser les Roms, en aucun cas. Nous avons fait depuis la loi Besson de grands progrès pour les aires mises à leur disposition. Lorsque je suis devenu ministre de l’Intérieur en 2002, moins de 20% des aires de stationnement étaient prévues. J’ai fait le point avec le ministre. Aujourd’hui plus de 60% des aires de stationnement légales sont prévues. Les Roms qui viendraient en France pour s’installer sur des emplacements légaux sont les bienvenus. Mais en tant que chef de l’Etat, puis-je accepter qu’il y ait 539 campements illégaux en 2010 en France ? Qui peut l’accepter ?

J’ai vu que tel ou tel responsable politique disait : « mais pourquoi vous vous occupez de cela, le problème ne se pose pas ». Il ne se pose pas pour un responsable politique dont le domicile ne se trouve pas à côté d’un campement. Peut-être son opinion serait-elle différente s’il était lui-même concerné ?

Nous allons procéder d’ici fin septembre au démantèlement de l’ensemble des camps qui font l’objet d’une décision de justice. Là où cette décision de justice n’a pas encore été prise, nous engagerons des démarches pour qu’elle intervienne le plus rapidement possible. Dans les trois mois, la moitié de ces implantations sauvages auront disparu du territoire français.

Je souhaite également que dès l’automne prochain, nous réformions la loi applicable à ce type de situations. La décision d’évacuer les campements sera prise sous la seule responsabilité des préfets et leur destruction interviendra par référé du tribunal de grande instance, dans un délai bref. Nos compatriotes attendent que nous assumions nos responsabilités.

Parallèlement, je souhaite que nous engagions une importante réforme pour améliorer la lutte contre l’immigration irrégulière. Chaque année, une dizaine de milliers de migrants en situation irrégulière, dont des Roms, repartent volontairement avec une aide de l’Etat. Et l’année suivante, après avoir quitté le territoire avec une aide de l’Etat, ils reviennent en toute illégalité pour demander une autre aide de l’Etat pour repartir. Cela s’appelle « un abus du droit à la libre circulation ».”

Nicolas Sarkozy, Président de la République Française, 30 juillet 2010, Grenoble.

Source : Site officiel de l’Elysée

L’anthropologue Patrick Williams, a répondu à nos questions sur le sujet :

© Mikaël Aurelio Doulson Alberca / Jérémie Larrieu / Shayda Masoud

Les Tziganes, les Roms, les Gitans, les gens du voyage, leur mode de vie, leur culture, ont résisté à mille ans de rejet et de persécution. Bien qu’elle ne fasse qu’accentuer les inégalités et engendre un malaise social, la France relaye le « problème Rom » à d’autres pays comme la Bulgarie et la Roumanie sous le prétexte – bienvenu – qu’ils viennent de là-bas ».

La vraie question est endogène à notre culture : notre société dite « avancée » peut-elle encore accepter qu’une catégorie ethno-sociale soit rejetée ?

Selon Claire Auzias, « l’hospitalité qu’il serait temps de lui [le Rom] prodiguer pourrait créer les conditions d’un échange égal où l’opposition que le Rom moyen se croit obligé de manifester au gadjo, par impératif identitaire ou par idéologie, se résoudra en redéployant sa présence au monde ».

Pour terminer cette enquête, nous pouvons nous demander si vouloir défendre la culture des roms n’est pas a priori considérer cette culture comme spécifique donc comme non intégrée, et surtout pas dans une Europe dont ils sont du moins en théorie des citoyens. Il y a peut être donc ici face à un nouveau paradoxe :  les défendre exclusivement sur le plan culturel est-ce aussi consolider leur marginalisation ?

Les derniers mots de cette enquête iront à Alexandre Romanès pour qui la culture Rom «  est un souffle, qui malgré les vents, ne cessera de jaillir ». Souhaitons-lui bon vent !

M.A. D. A., J. L., S.M.


Roms, Tziganes, Manouches, Gitans, Bohémiens, Nomades… au fait, qui sont-ils ?

Forgeron tzigane des monts Mátra, 1852 Théodore Valerio

La profusion des termes pour désigner cette ethnie – car c’en est bien une – est telle qu’elle engendre fréquemment autour de cette population des confusions qu’il convient de dissiper.

Par ailleurs, lors de la conférence du samedi 5 février 2010 intitulée Un siècle de fichage des Nomades aux Roms, organisée à l’initiative du MRAP et d’autres associations de défense de la cause des Roms (FNASAT, ANGVC, UFAT, etc.), le représentant de l’association La voix des Rroms a assuré que le flou qui nimbe la définition des termes favorise une politique discriminatoire, encourage les préjugés et alimente les idées reçus. En effet, une loi qui s’appliquerait à une communauté précise et qui serait basée sur des critères ethno-raciaux serait automatiquement déclarée anticonstitutionnelle. En brouillant les frontières terminologiques, en floutant les catégories, et en assimilant par exemple le terme Tzigane au terme Nomade, Gens du Voyage, voire immigré Roumain, des amalgames sont rapidement commis. Il est alors aisé d’affubler un Manouche d’une origine Roumaine, ou un Tzigane d’un mode de vie non-sédentaire, ce qui n’est pas toujours le cas et se révèle même minoritaire.

Jeune Ursàrǎs « montreurs d’ours » en Hongrie ©DR

Pour ne point céder aux préjugés, et parce que l’ignorance conduit à des jugements erronés qui sont un terreau fertile au racisme et au rejet de l’étranger, il convient de définir clairement les termes tels que nous les utiliserons plus avant dans cette enquête.

Pour plus de commodité, et simplement parce qu’un terme général rassemblant cette population depuis les confins asiatiques jusqu’à la péninsule arabique n’existe pas, nous choisirons, sur le modèle de la majorité des historiens et sociologues (Claire Auzias notamment), de les nommer du terme conventionnel et générique Roms.

Patrick Williams, ethnologue au CNRS et spécialiste des cultures Roms, nous éclaire :

© Mikaël Aurelio Doulson Alberca / Jérémie Larrieu / Shayda Masoud

De nombreux rameaux, un seul tronc.

BOHÉMIEN : Étymologiquement et littéralement, ce terme qualifie les personnes venant de la région Bohême (dans l’actuelle République Tchèque). En effet, en arrivant en France au XVè siècle, les Roms se réclamèrent de la garde du Roi de Bohême. Cette appellation est tombée en désuétude dans la seconde moitié du XXè siècle.

GENS DU VOYAGE : Ce terme fut utilisé par l’administration française afin de catégoriser la population Rom. Pourtant, tout comme le terme Nomade, il ne renferme aucune réalité culturelle, ethnique ou communautaire. Il caractérise seulement un mode de vie non-sédentaire. Par ailleurs, tous les Roms ne sont pas nomades, et tous les nomades ne sont pas Roms.

GITAN, GITANO (ou KALO) : Le terme espagnol Gitanos désigne les Roms qui, suite à la grande migration depuis au moins l’Europe orientale, se sont installés dans la péninsule ibérique et en particulier en Andalousie. Quelques siècles plus tard, certains d’entre eux retraversèrent les Pyrénées vers l’Est pour fuir les politiques répressives espagnoles et portugaises (récemment, les régimes franquiste et salazarien par exemple) et s’installèrent principalement dans le Sud de la France : ce sont les Gitans. Comme Gypsy, le terme Gitan désignait à l’époque classique une population venue d’Égypte (< Egiptano) ce qui, tout comme l’équivalent anglais Gypsy, renferme une erreur historique.

GYPSY : Nom donné aux Roms en Angleterre, suite à une méprise leur attribuant à tort une origine égyptienne.

MANOUCHE : < mot romani Manus qui signifie « être humain ». Les manouches sont les descendants d’un groupe de Roms qui s’est installé en Allemagne au XVè siècle. En Allemagne, ce groupe se nomme lui-même Sinti : ceux qui viennent du Sind, l’ancien nom de l’Inde. Fuyant le génocide nazi, les Sintis allemands et belges qui ont traversé le Rhin pour se réfugier en France se sont appelés Manouches.

NOMADE : voir Gens du voyage.

ROM (ou RROM) : En langue Romani (la langue des Roms) cela signifie « homme », et par extension « époux ». L’Union Romani Internationale (IRU) a officiellement décidé en 1971 que l’appellation Rom soit la règle. L’IRU attribua d’ailleurs à cette occasion un drapeau et un hymne, afin de tenter d’unifier l’identité de la culture Rom. Seules certaines écoles (l’INALCO notamment) et associations (La voix des Rroms, etc.) l’orthographient avec deux « r ». Cela réjouit le gouvernement roumain, soucieux lui que le grand public ne confonde pas Rrom et Roumain.

SINTI : voir Manouche.

TZIGANE (ou TSIGANE) : > grec atsiganoi, qui désignait une secte manichéenne venant de Perse. Cette appellation fut à tort appliquée aux Roms qui, certes, étaient passés par la Perse au cours de leur exode, mais avaient peu à voir avec la secte manichéenne en question. Cette dénomination erronée les suivra jusqu’à nos jours. Le terme modernisé Tzigane fut forgé par des philologues au XIXè siècle. Les Allemands les nomment Zigeuner, et les Italiens Zingari, les Tchèques Cikan, les Hongrois Cigany, etc. En Roumanie, les Tsigani étaient esclaves jusqu’en 1857, ce qui confère au terme un poids historique qui amène généralement les Roms à refuser l’appellation de Tziganes, qu’ils jugent dépréciative. D’autres en sont fiers et s’en déclarent, bien qu’il rappelle l’esclavage ; c’est le cas par exemple d’Alexandre Romanès qui créa le Cirque Tzigane Romanès.


Sources :

AUZIAS, Claire. « Roms, Tsiganes, Voyageurs : l’éternité et après ?». Indigènes éditions, 2010, pp. 11-16

Le Monde Magazine nº51. Dossier spécial :  » Roms les maudits de l’Europe « . Supplément du 4 septembre 2010, pp. 20, 21.

CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) et TLFI (Trésor de la langue française informatisé). http://www.cnrtl.fr/

Arrivée des Roms en Europe

Il est attesté que les populations Roms ont émigré par petits groupes en Europe orientale vers le XIIè siècle depuis la Turquie et le Kazakhstan (voir infographie ci-contre), puis se sont implantées plus durablement en Europe occidentale jusqu’au XVè siècle. Les Roms maintenaient à l’époque un mode de vie principalement nomade, comme c’était le cas pour une grande part des professions médiévales comme les marchands, les corporations itinérantes, les musiciens, etc.

Présence dans le monde actuel

La répartition des Roms.

Répartition

La population totale des Roms est estimée entre 10 et 12 millions d’individus dans le monde aujourd’hui, dont 7 à 10 millions vivent en Europe. Les plus grandes concentrations de Roms se trouvent dans les Balkans, en Europe centrale et de l’Est, aux États-Unis, et en Amérique du Sud. De plus petits groupes vivent dans l’Ouest et le Nord de l’Europe, au Moyen-Orient, et en Afrique du Nord.


Population estimée en Europe.

M.A. D. A., J. L., S.M.


Documents multimédia produits et utilisés

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Son

Vidéos

Interview de Jean-Denis Combrexelle, le Directeur Général du Travail, et son adjoint Jean Bessière, au sujet de la situation des Roms en France face au code du Travail. Paris, 7 février 2011.

10 questions à Patrick Williams, anthropologue au CNRS et spécialiste des cultures Roms. Paris, 1er février 2011.

Diaporama

Documents multimédia externes

Bibliographie indicative et ouvrages auxquels le lecteur peut se rapporter pour aller plus loin


Ouvrages généraux

ASSÉO, Henriette. « Une destinée européenne ». Gallimard, Paris, 1994.

AUZIAS, Claire. « Roms, Tsiganes, Voyageurs : l’éternité et après ?». Indigènes éditions, 2010.

CANNIZZO, Marie (1996). « Des enfants et des classes ». Études Tsiganes, N°2, vol 8.

CHALUMEAU, Nathalie & GUALDARONI, Raphaël (dir.) (1995). « Dossier : France ». In Interface. Tsiganes et Voyageurs. Éducation – Formation – Jeunesse, n°18, mai.

CHARTIER, Anne-Marie & Cotonnec Alain (1989). « Voyageurs – école : le malentendu ». In Patrick Williams. Tsiganes : identité, évolution. Paris : Études Tsiganes, Syros.

COURTHIADE, Marcel (1995). Préface In Claire Auzias. « Les Tsiganes ou le destin sauvage des Roms de l’Est ». Paris, Michalon.

FILHOL, Emmanuel. « La Mémoire et l’oubli : l’internement des Tsiganes en France, 1940-1946 » / [préf. de Sandra Jayat]  Paris : Centre de recherches tsiganes : L’Harmattan, 2004

HUBERT, Marie-Christine. « Les Tsiganes en France, 1939-1946 ». Thèse de doctorat, Paris X Nanterre, décembre 1997.

LIEGEOIS, Jean-Pierre (1997). « Minorité et scolarité : le parcours tzigane. » Toulouse : CRT, CRDP, 316 p.

LIEGEOIS, Jean-Pierre (2007). « Roms en Europe. » Strasbourg : Éditions du Conseil de l’Europe, 311 p.

MEUNIER, Olivier. Dossier d’actualité n°30 d’octobre 2007 « La scolarisation des Roms en Europe : éléments de réflexion et analyse comparative ».

POUILLON, Jean. « Le Cru et le su ». Éditions du Seuil, Paris, 1993.

REYNIERS, Alain (2002). « La population dont on parle : caractéristiques, rapport à l’école ». Ville-école-Intégration, enjeux. Hors série N°4 : « La scolarisation des gens du voyage », CNDP, juillet.

« Tsiganes et voyageurs : identité, rapport au voyage, économie, éducation et rapport à l’école dans le cadre de la société contemporaine ». Du côté du CASNAV-CAREP. N°3, décembre 2003.

« Tsigane, heureux si tu es libre (approche sociologique et ethnologique) », UNESCO.

ROTHÉA, Xavier (2003). « France, pays des droits des Roms ? Gitans, « Bohémiens », « gens du voyage », Tsiganes. Face aux pouvoirs publics depuis le 19è siècle. » Lyon : Carobella ex-natura, 135p.

TILLION, Germaine. « À la recherche du vrai et du juste, propos rompus avec le siècle ». Éditions du Seuil, Paris, 2001.

VERDON, Jean. « Voyager au Moyen-âge ». Éditions Perrin, Paris, 1998.

WILLIAMS, Patrick. (2001). « Permanence tsigane et politique de sédentarisation dans la France de l’après-guerre », Études Tsiganes, vol.15.

« Nous, on n’en parle pas : les vivants et les morts chez les Manouches », Editions de la Maison des sciences de l’Homme, Paris, 1993.

« La demande en mariage ». Selaf-L’Harmattan, Paris, 1984.

Revues et Magazines

Le Monde Magazine nº51. Dossier spécial : « Roms les maudits de l’Europe ». Supplément du 4 septembre 2010.

Récits

Scènes de la vie manouche : sur les routes de Provence avec les Sinti Pièmontais / Lick. Wallada, 1998. 430 p.

Routes sans roulottes / Maximoff, Matéo. Chez l’auteur, 1993. – 156 p.

Dites-le avec des pleurs / Maximoff, Matéo. Chez l’auteur, 1990. – 255 p.

La croisée des chemins : La guerre secrète des Tsiganes 1940-1944 / Yoors, Jan . – Paris : Editions Phébus, 1992. – 251 p.

Romans

Liberté / Gatlif, Tony ; Kannay, Eric, Editions Perrin, Paris, 2010, 238 p.

Dernier round à Neuengamme / Lamazères, Greg. Privat (Toulouse), 2009.- 219 p.

Le cirque chaviré / Magnani, Milena. Édition Liana Levi, 2009. 199 p.

J’ai vu pleurer un vieux Tsigane, Guy Jimenez, éd. Oskar, 2009, 71 p. (jeune public)

Tsiganes : 1940-1945 le camp de concentration de Montreuil Bellay / Mirror, Kkrist. Paris : Emmanuel Proust éditions, 2008. – 96 p.

La route des Gitans / Haler, Miguel. – Gingko éditeur, 2008. – 250 p.

Il faut choisir son camp, Joël Mangin, éd. Ediplume, 2007, 117 p. (public adolescent)

Laissez pleurer les chiens / Barbier, Michèle. Châteauneuf les Martigues (13220) : Wallada, 2005. – 254 p.

La route du Rom (Le poulpe) / Daeninckx, Didier. Paris : Ed. Baleine, 2003. – 183 p.

L’Adieu à Sidonie / Hackl, Erich. – Aix en Provence : Ed. Alinéa, 1991. – 125 p.

La septième fille / Matéo Maximoff. Chez l’auteur, 1982. – 200 p.

Netosphère

Associations :

Gens du voyage : http://gensduvoyage.kazeo.com/

Les fils du vent : http://filsduvent.kazeo.com

La voix des Rroms : http://rroms.blogspot.com/

FNASAT (Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les Gens du voyage) : http://www.fnasat.asso.fr/

ANGVC (Association nationale des gens du voyage catholiques) : http://www.angvc.fr

UFAT (Union française des associations tsiganes) : http://ufat-asso.org/pages/accueil_ufatpag.html

Emission de radio :

http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1674

Forum :

http://tsiganesetgitans.monforum.com

Site d’artistes :

http://www.terres-fr.com/huiles.asp

http://www.cie-memoires-vives.org/

http://www.cirqueromanes.com/

http://tonygatlif.free.fr/tonybio.htm

http://www.about-django.com/accueil/accueil.php

Blogs :

http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html

http://tziganes2.blogspot.com/

Sites spécialisés et de recherche :

www.etudestsiganes.asso.fr

http://www.memoires-tsiganes1939-1946.fr/

http://www.bm-grenoble.fr/catalogue/selections/biblio_tsigane.ht

Fiches pédagogiques sur l’histoire des Roms / Conseil de l’Europe : http://www.coe.int/t/dg4/education/roma/holocaust_fr.asp

Filmographie :

Mémoires tsiganes, l’autre génocide d’Eric Darmon

Liberté, de Tony Gatlif

Latcho Drom, de Tony Gatlif

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