Extension du domaine de la bulle

6 Mar

Hybride à mi-chemin entre la littérature et les arts graphiques, longtemps considérée comme un art mineur et « populaire » à l’attention des enfants, ados et adulescents, la bande dessinée pourrait bien, en France, être définitivement entrée dans la cour des grands.


Illustration de Rodolphe Töpffer, créateur et premier théoricien de la bande dessinée

Depuis son « invention » au cours de la première moitié du 19e siècle par le Suisse Rodolphe Töpffer, la bande dessinée a su mûrir et se diversifier. Ces  dernières décennies, les maisons d’édition françaises ont  accompagné le mouvement et publié des œuvres qui n’auraient auparavant pu trouver leur place dans le paysage éditorial(1). L’Association, fondée en 1990, est peut-être l’exemple le plus emblématique de cette nouvelle génération d’éditeurs.

Mais l’édition n’est pas l’unique ressort dont dispose la bande dessinée : de plus en plus considérée comme un art visuel à part entière, celle-ci s’est progressivement infiltrée dans les milieux qui semblaient autrefois réservés à l’Art (avec un grand A). Si elle avait déjà été exposée, par le passé, dans certains lieux traditionnels de monstration de l’art (Bande dessinée et figuration narrative, dès 1967 au Musée des Arts décoratifs de Paris, Aaargh ! en 1975 à l’Institute of Contemporary Art de Londres…), les expositions liées au 9e art se sont, ces dernières années, véritablement démultipliées.

Une rapide énumération, loin d’être exhaustive, permettra peut-être d’en prendre pleinement conscience : Hergé en 2007 au Centre Pompidou, Vraoum ! en 2009 à la Maison Rouge, Archi & BD – La Ville dessinée en 2010 à la Cité de l’architecture et du patrimoine,  Bande dessinée et art contemporain, la nouvelle scène de l’égalité en 2010 au Havre, Moebius-Transe-Forme jusqu’au 13 mars 2011 à la Fondation Cartier… sans oublier les diverses expositions du Musée de la bande dessinée d’Angoulême, ayant réouvert ses portes en 2009.

Franck Scurti, exposé à la biennale du Havre © Franck Scurti

Impensable il y a de cela quelques décennies, une dizaine de galeries parisiennes proposent aujourd’hui les planches originales de dessinateurs de BD : celles de Daniel Maghen, BdArtist(e), celle du 9e art, la galerie Martel,  la galerie Slomka… D’autres, encore, représentent des artistes plus proches des problématiques de l’art contemporain, mais s’inspirant nettement de l’univers de la bande dessinée : on pourrait citer Gilles Barbier, à la galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois ou encore Jochen Gerner, chez Anne Barrault.

Plan des galeries parisiennes consacrées à la bande dessinées.

Ces derniers temps la presse, qu’elle soit généraliste ou spécialisée, s’intéresse aussi de près à la bande dessinée. Beaux Arts magazine, après avoir lancé (avec Castermann) puis abandonné le projet BANG !, lui consacre régulièrement des hors-série ; d’autres titres comme la revue XXI font aussi régulièrement appel aux services de dessinateurs. Même Le Monde diplomatique a sorti son hors-série en bande dessinée !

Beaux Arts magazine Hors-série (n°14 – Janvier 2011) ; XXI (n°5 – Janvier & Février 2009) ; Le Monde diplomatique (Octobre 2010) ©DR

D’où vient cet engouement généralisé, tant dans les intitutions publiques que privées, pour le médium bande dessinée ? Comment expliquer son infiltration grandissante du monde de l’art ? Serait-ce le fait d’une évolution du médium ? Des ambitions de ses praticiens ? Une adaptation de l’offre des galeries aux attentes de nouveaux collectionneurs ? Une manière d’attirer aux musées de nouveaux publics ? Probablement un peu de tout cela à la fois, comme le laissent à penser les différents acteurs que nous avons rencontrés…

Enquête réalisée par Hélène Chevallier, Thibault Goehringer et Pierre Gris

1.Livré en janvier dernier, le rapport annuel de l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée (l’ACBD), permet de se faire une idée précise quant à l’actualité de l’édition en territoire francophone européen.

 

Questions/réponses autour du 9e art

Rencontre avec Benjamin Roure, rédacteur en chef de Bodoï, webzine consacré à l’actualité de la bande dessinée.

En 1984 Jack Lang, alors ministre de la Culture, annonçait la création prochaine du Centre national de la bande dessinée et de l’image, qui allait ouvrir ses portes en 1990. Un an après, le musée de la bande dessinée voyait le jour à Angoulême. Comment interprétez-vous cette volonté politique de faire entrer la bande dessinée au musée ?

Benjamin Roure : Un artiste de bande dessinée crée avant tout une œuvre destinée à devenir un livre. Il me semble que quand on fait de la BD, on est conscient de participer à une industrie culturelle : ce sont des produits qui s’achètent, se vendent, s’échangent… L’arrivée des originaux dans les musées peut donc sembler inappropriée, mais pourquoi pas ?

Ces trois dernières années, les musées et autres lieux d’exposition se sont clairement tournés vers la bande dessinée, le dernier exemple en date étant l’exposition consacrée à Moebius (jusqu’au 13 mars à la Fondation Cartier). Moebius est effectivement un artiste ; il a aussi travaillé pour le cinéma, fait de la peinture… Exposer une telle forme d’art participe d’une reconnaissance du médium : les institutions et les médias nous disent : « Regardez, constatez que Moebius est un grand artiste, un grand artiste de bande dessinée. » Et les œuvres acquises par les musées sont conservées pendant des siècles, c’est donc bien une reconnaissance de l’importance du médium dans l’histoire de l’art.

Mais je pense que la plus grande reconnaissance que peut recevoir la bande dessinée est d’être lue, par le plus grand monde. L’exemple le plus célèbre est sans aucun doute Maus de Art Spiegelman, un récit graphique dur et poignant, une vraie bande dessinée avec des personnages de souris ou de cochons, qui a obtenu le prix Pulitzer en 1992 et connu un succès mondial. Tout le monde a lu ou entendu parler de Maus, personne ne dit que ce n’est pas de la bande dessinée. La BD est donc reconnue comme un art qui compte. En France, laissons de côté les grosses ventes de Titeuf ou Astérix, qui sont plus le fait de lectures d’enfants ou de grands enfants nostalgiques. Mais le succès de séries comme Persepolis (de Marjane Satrapi) ou Le Chat du rabbin (de Joann Sfar) peuvent évoquer celui de Maus, dans le sens où la BD touche des gens qui n’en lisaient jamais, y trouvent du plaisir ou de l’intérêt et ne s’en cachent pas.

 

Moebius, "Box Office", 1994 © Moebius Production

Comment avez-vous réagi au moment de l’annonce d’une exposition consacrée à Hergé, au sein de ce « temple » de l’art moderne et contemporain qu’est le Centre Pompidou ?

B. R. : C’était pour le coup une vraie reconnaissance : le Centre Pompidou a non seulement organisé une exposition de l’œuvre d’Hergé, mais a aussi acquis certaines de ses planches, pour enrichir sa collection permanente. Le fait qu’un musée investisse dans une œuvre de bande dessinée montre qu’enfin, les gens qui tirent les cordons de la bourse de l’art étatique reconnaissent l’intérêt du médium. C’était clairement une bonne nouvelle, à ce détail près que regarder des planches de BD dans un musée, ça n’est pas génial… Il est difficile de faire de la bande dessinée un véritable objet d’exposition, lorsque l’œuvre n’a pas été conçue en ce sens.

Quelles expositions de BD considérez-vous comme des réussites ?

B. R. : Je citerai Regards croisés de la bande dessinée belge (en 2009 aux Musées royaux des Beaux-arts de Belgique), où vingt auteurs belges étaient invités à exposer les œuvres d’autres auteurs qui les avaient influencés. Mais, mine de rien, l’expo s’adressait à un public de bédéphiles.

Ensuite, ce qui était montré à la dernière Biennale du Havre (Bande dessinée et art contemporain, la nouvelle scène de l’égalité) ; les auteurs y présentaient des œuvres non destinées au livre mais conçues pour être exposées, ce qui était aussi le cas du Musée Ferraille, à Angoulême en 2003, où l’on pouvait voir des sculptures, des films, tout un univers qui prenait vie autour de la bande dessinée…

Lors du dernier Festival d’Angoulême, enfin, l’exposition sur la nouvelle bande dessinée belge francophone permettait de découvrir beaucoup d’artistes défrichant des champs d’exploration graphique très différents de l’habituel système cases/bulles/planches.

Une oeuvre de Jochen Gerner exposée à la biennale du Havre © Jochen Gerner

Présenter de la BD dans des lieux n’y étant a priori pas destinés ne serait-il pas devenu, ces dernières années, une manière un peu racoleuse d’y attirer de nouveaux publics ?

B. R. : On pourrait effectivement l’imaginer. Ces temps-ci, la BD tient un peu du phénomène de mode : « On va en mettre partout, les gens adorent… » Le danger, c’est de faire de la BD un prétexte pour remplir les salles… un peu comme avec l’expo Bulles et balles, en 2009 au Tenniseum de Roland Garros. Là, on touche à la limite. La BD pourrait très bien s’inviter au salon de l’agriculture mais ça n’aurait aucun sens… Pour des événements ou environnements non-artistiques, ça me semble trop artificiel pour être réellement intéressant.

La récente multiplication des galeries parisiennes consacrées à la vente d’originaux de bande dessinée ne témoignerait-elle pas, aussi, de l’apparition d’une nouvelle demande ?

B. R. : Globalement, pour quelqu’un qui aime la bande dessinée, s’offrir un original est possible. Beaucoup plus que de s’offrir une toile. A partir de 200 ou 300 euros, le prix d’une planche de BD ou d’un dessin est relativement accessible, et peut donc susciter des vocations de collectionneurs.

Certains originaux atteignent tout de même des sommes rondelettes. Le soir du vernissage d’une vente à la galerie BdArtist(e), les prix de planches d’Yves Chaland atteignaient facilement quelques milliers d’euros, et la plupart étaient vendues à peine l’expo ouverte. Mais tous les auteurs de BD ne se vendent pas aussi bien, ce qui tient aussi au manque de « noblesse » du support (fait de papier, et non de toile)…

Exemples d’oeuvres vendues aux enchères par la maison Artcurial, triées par prix croissant – Copyright aux auteurs respectifs

Comment expliquez-vous le fait que le prix de certaines œuvres, lors de ventes aux enchères notamment, puisse grimper si haut ? [insérer le diaporama]

B. R. : A ce prix là, on a certes affaire à des collectionneurs, mais aussi à pas mal d’investisseurs. L’art est un placement, permet de réduire le montant de ses impôts et ne perd rien de sa valeur au fil du temps. S’il y a eu une explosion notable du prix des œuvres ces dernières années, une certaine stagnation du marché semble s’être installée depuis le début de la crise financière. Mais de nouveaux records restent à venir ! Il n’y a quasiment plus d’œuvres d’Hergé sur le marché, et dès que l’une d’elles est mise en vente, les prix s’envolent…

Pensez-vous que ces multiples incursions de la bande dessinée dans le monde de l’art laissent supposer une vraie reconnaissance du médium ?

B. R. : On est clairement sur la bonne pente. Vraoum ! (Trésors de la bande dessinée et art contemporain, en 2009 à la Maison rouge) et la dernière biennale du Havre sont deux exemples d’expositions de très bonne qualité, présentées dans des lieux accueillant habituellement des œuvres d’art contemporain. J’ai aussi été frappé, au moment de la FIAC et de son Off, par le nombre de propositions inspirées de l’univers de la BD. Sur quinze artistes représentés par une galerie, trois ou quatre, parfois, avaient recours au médium ou à son univers…

Mais si les lieux d’exposition traditionnels accordent désormais une place à la bande dessinée, la simple présentation de planches n’a pas, en soi, beaucoup d’intérêt, et est souvent assez barbante pour le visiteur. A moins que la planche en question ne soit conçue comme un véritable objet d’exposition, ce qui était le cas, par exemple, pour l’expo Cent pour cent, en 2010 à Angoulême, où 100 auteurs contemporains avaient réinterprété une planche de BD de leur choix, issue de la collection du Musée de la bande dessinée.

Buzzelli / Baudoin à l'exposition Cent pour cent © Buzzelli et Baudoin

Quels auteurs seraient, selon vous, les plus représentatifs de cette ambition nouvelle de mêler bande dessinée et art contemporain ?

B. R. : Ruppert et Mulot sont vraiment dans la recherche formelle. Leurs phénakistiscopes sont, à ce titre, extraordinaires. Les deux auteurs savent aussi pleinement tirer profit des potentialités offertes par la technologie web (comme en témoigne leur site web). Leur Maison close en est un bon exemple…

Winshluss et toute la bande de Ferraille, aussi. Quand ils créent le Supermarché Ferraille (présenté en 2001 à Albi, et l’année suivante à Angoulême), ils créent vraiment un univers, avec des planches de BD, des films d’animation, des objets, des sculptures…

Mais le brassage le plus direct est peut-être effectué par les auteurs de Frédéric Magazine. Le « point de contact » (pour reprendre l’expression de Jean-Marc Thévenet) le plus logique, le plus basique entre la bande dessinée et l’art contemporain, c’est le dessin. Qu’il ait ou non une vocation narrative, il ressemble, plus qu’une planche de BD, à un truc susceptible d’être exposé au musée…

Interview réalisée par Pierre Gris

 

La BD à l’aise sur les cimaises

Passionné de bande dessinée, Daniel Maghen ouvre en précurseur sa galerie à Paris, en 2003. Consacrée à la vente de planches et de dessins originaux, elle  rencontre un beau succès.  Intrigué par « l’ambiance chaleureuse et décontractée » que nous promet  son site web, je décide de m’y rendre.

Intérieur de la galerie Daniel Maghen - Photo tirée du site officiel de la galerie

En franchissant la porte du 47, quai des Grands Augustins, l’habitué des galeries de la capitale a de quoi être surpris. Au lieu du sourire automatique (voire de la moue de dédain) de quelque employée sur son trente-et-un s’affairant derrière son iMac, on  est cordialement accueilli par un trentenaire en jeans et sweatshirt, assis sur ce qui ressemble davantage à un fauteuil IKEA qu’à une chaise  Starck. La voix grave de Leonard Cohen, émanant des enceintes d’un ordinateur de bureau,  vient agrémenter la visite des curieux et autres collectionneurs.

Sur les murs, des planches et dessins que l’on nous présente comme autant d’incontournables du 9e art. Si la plupart des auteurs le sont très certainement (Bilal, Jacobs, Uderzo, Pratt, Manara…), certaines œuvres peinent à convaincre. Tandis que je fais face à une gouache de Vance représentant dos au Pentagone le héros de la bien connue série XIII , le chanteur canadien entonne le refrain de l’une de ses chansons les plus fameuses : « Democracy’s coming… to the U.S.A… »

Sous les œuvres, des commodes restreignent un peu plus encore l’espace exigu de la galerie. Elles ressemblent  à celles du Muséum d’Histoire naturelle, d’où l’ allure générale de cabinet de curiosités. Des classeurs noirs contenant de nombreux originaux  sont à disposition : je feuillette un classeur où figurent des planches de Baudoin, puis enchaîne avec  de jolies illustrations de Toppi.

Un couple de Belges fait irruption dans la galerie. Monsieur est visiblement passionné de BD, et jette un coup d’œil attentif aux œuvres exposées. Madame en fait autant avant de prendre place dans un fauteuil. On lui propose un coca, qu’elle accepte. Venu acquérir une planche de BD, Monsieur s’en ira avec deux planches de Maëster sous le bras, pour la somme de quelques milliers d’euros (relativement modique, au regard du prix de certaines œuvres d’art contemporain).

Si j’avais eu plus de temps, j’aurais volontiers échangé quelques mots avec l’homme à l’accueil, qui vibrait visiblement de la même passion pour le médium que son employeur. En dépit de sa réussite, la galerie Daniel Maghen n’est clairement pas de ces espaces aseptisés que l’on trouve trop fréquemment à Paris. Malgré son professionnalisme, elle a su garder un certain amateurisme… si l’on entend par là un amour évident pour cette forme d’art qu’est la bande dessinée.

Pierre Gris

 

BD et galeries d’art: les bulles s’explosent!

La bande dessinée est partout : cinéma, journaux, musées, mais aussi dans les galeries d’art. Rina Zavagli Mattotti, femme du célèbre dessinateur Lorenzo Mattotti, a ouvert la galerie Martel en novembre 2008, à Paris. Rencontre avec Léa Macrez, l’assistante de la galeriste.

Léa Macrez nous fait visiter l'exposition © Thibault Goehringer

Quelles étaient vos motivations lors de l’ouverture de cette galerie ?

L’envie était de mettre en avant les dessinateurs qui possèdent de véritables qualités graphiques. Le dessin touche tout le monde et chacun a déjà lu des bandes dessinées. C’est un art moins élitiste que la peinture, la sculpture ou l’architecture qui demandent plus de connaissances. La galerie expose des artistes qui ne l’ont jamais été en France. Art Spiegelman,  pourtant mondialement connu, n’avait ainsi jamais exposé en galerie – seulement dans des musée s ou  des institutions. De même, le prochain artiste exposé, Fred, a beau être l’un des fondateurs du magazine Hara-Kiri et faire partie des artistes majeurs de la scène franco-belge, aucune galerie ne lui a encore consacré d’exposition.

De manière plus générale, comment expliquez-vous cet engouement pour la BD ces dernières années ?

La bande dessinée a longtemps été envisagée sous l’angle d’une distinction entre art mineur et art majeur. En outre, le dessin s’est vu boudé avec l’apparition de l’art conceptuel. Mais de nombreuses personnes se sont battues et ont fait couler beaucoup d’encre pour lui redonner ses lettres de noblesse.

Aujourd’hui, la bande dessinée est considérée comme un art à part entière. Certaines œuvres se retrouvent dans des maisons de vente aux enchères spécialisées dans l’art contemporain. Un véritable marché s’est implanté. Les institutions ont également aidé à susciter cet engouement ; plusieurs expositions ont été présentées dans des musées et des fondations privées importants, en France.

Mais les premiers responsables de cet intérêt sont les artistes eux-mêmes. Il existe au sein de ce médium une forte diversité de créateurs  aux univers forts. Ils sont très polyvalents : ils travaillent pour la presse, font des unes de magazines, réalisent des illustrations pour des articles et utilisent différents techniques (peinture, gravure, pastel, aquarelle…). Ils abordent aussi des thématiques variées et se renouvellent en permanence.

Dessins originaux de Charles Burns © Thibault Goehringer

Qui sont vos clients ?

Les personnes qui achètent les œuvres exposées ne sont pas uniquement des collectionneurs de bandes dessinées. Beaucoup de collectionneurs d’art apprécient également le dessin. Toutefois, les planches intéressent davantage les collectionneurs de bandes dessinées que les collectionneurs d’art qui se tournent plus volontiers vers les illustrations. La galerie est une garantie d’authenticité absente sur internet, où les faussaires sont nombreux.

Comment choisissez-vous les artistes exposés ? Avez-vous des critères de sélection précis ?

La qualité graphique est l’un des premiers critères de sélection. Nous ne nous contentons pas d’exposer des artistes très renommés, nous essayons également d’en montrer de plus jeunes ou de plus confidentiels. Tous sont des artistes doté d’un un réel talent. Nous sommes spécialisés dans les arts graphiques, et nous exposons  des illustrateurs, des auteurs de bandes dessinées, des graphistes, des designers : Alberto Breccia, Milton Glaser – l’ inventeur du logo « I Love New York » et l’un des fondateurs des Push Pins Studios -, Art Spiegelman, Tomi Ungerer, José Munoz, Gabriella Giandelli, Robert Crumb, ou encore Lorenzo Mattotti, qui a fait un livre avec Lou Reed intitulé The Raven. D’ailleurs, le vernissage a été un bel événement grâce à la venue des deux artistes. Enfin, nous venons de consacrer une exposition à Charles Burns.

Portrait de Charles Burns © Thibault Goehringer

De quelle façon mettez-vous leur travail en valeur ?

Nous devons notre prestige aux expositions d’artistes qui n’avaient jamais été présentés en France. Nous organisons une rétrospective avec des œuvres de périodes variées pour proposer un large panel de dessins de chaque artiste. Bien entendu, le choix des œuvres s’effectue en collaboration avec ce dernier.

Nous travaillons également l’univers sonore en demandant aux dessinateurs de nous fournir une bande-son que nous passons en continu pendant l’exposition. Ce sont des musiques qu’ils sélectionnent parmi celles qu’ils écoutent dans leur atelier. Nous projetons également une vidéo dans la salle, un documentaire sur l’artiste ou un film qu’il a lui-même réalisé (animations, courts-métrages).

Les livres – éléments fondamentaux dans le travail des dessinateurs – sont toujours présentés pendant et après l’exposition. Le public peut ainsi comparer les dessins originaux accrochés au mur et la version papier finale. C’est essentiel pour observer la technique, la maîtrise graphique, le style de l’artiste.

Enfin, les expositions tournent dans d’autres galeries, dans des institutions ou des festivals. Nous sommes guidés par l’envie de rendre visibles les créations en nous inscrivant dans la continuité.

A Paris, a-t-on assisté à une floraison de galeries consacrées à la bande dessinée ?

La reconnaissance de la bande dessinée est désormais solidement établie, ce qui a conduit à une évolution des galeries d’art, même si le marché reste jeune. Avec le temps, de plus en plus de galeries ouvrent : pour l’instant, on en compte une petite dizaine à Paris. Ce n’est pas beaucoup si l’on compare avec les galeries de peinture ou de sculpture, mais ces derniers sont des arts reconnus depuis très longtemps. Chaque galerie a sa spécificité et met en avant des créateurs qu’elle a choisis.

Les ouvrages des dessinateurs exposés attendent leurs acheteurs © Thibault Goehringer

La situation est-elle semblable aux Etats-Unis ?

Non, ce genre de galerie n’est pas très diffusé aux Etats-Unis. Comme je le disais, c’est un marché en pleine évolution, et outre-Atlantique, il y a encore beaucoup à faire, notamment autour du comics U.S. et des super-héros. Il existe une certaine forme de reconnaissance, mais différente, plus populaire. Par exemple, Charles Burns est plus reconnu sur la scène franco-belge qu’aux Etats-Unis. Cela dit, c’est ça qui est intéressant : le fait qu’il y ait encore des territoires à défricher. C’est ce qui rend ce travail très enthousiasmant.

Et qu’en est-il au Japon ?

Au Japon, c’est plus problématique, car à ma connaissance les artistes manga sont extrêmement liés à leur éditeur, et sont considérés comme des techniciens. Bien sûr certains ont acquis le statut de super-star, mais ils ne bénéficient pas encore d’une reconnaissance artistique. Un dessinateur reste la « propriété » d’un éditeur, et n’est donc pas libre de faire ce qu’il veut – ce qui complique les choses, dès qu’il s’agit d’exposer des planches originales.

Hélène Chevallier et Thibault Goehringer

 

Benoît Preteseille se prête au jeu de l’interview

Je découvrais Benoît Preteseille en 2005, lors de la parution de son Ecume d’écume des jours, une bande dessinée adaptée du génial roman de Boris Vian. Immédiatement frappé par l’audace de la mise en page, la souplesse du graphisme, la liberté que s’y accorde l’auteur tout en restant fidèle au texte original, j’allais suivre de près l’œuvre de cet amoureux du surréalisme et de Dada, par ailleurs éditeur et musicien/performer. Suite à la lecture de son dernier ouvrage L’Art et le sang (2010,éd. Cornélius), retenu dans la sélection du dernier festival d’Angoulême, je décidai de contacter Benoît Preteseille pour lui présenter ces quelques questions.

L’art et le sang, première de couverture © Preteseille / Cornelius

Pourquoi vous être tourné vers la bande dessinée, après des débuts dans la création de décors pour le théâtre ?

J’ai  surtout fait de la scénographie, dans le cadre de mes études aux Arts Décos de Paris. J’y étais venu par le biais de la muséographie. Comment mettre en valeur une œuvre d’art sans la dénaturer, telle était une des questions que je voulais traiter. Finalement, je me suis plutôt tourné vers la bande dessinée, que je n’avais d’ailleurs jamais arrêté de pratiquer parallèlement à mes études. Le milieu de la bande dessinée me correspond beaucoup plus que celui du théâtre ou du cinéma. La liberté et l’autonomie que j’ai quand je réalise mes livres m’est très précieuse.

Que vous apportent, par rapport à la pratique de la BD, vos autres projets artistiques et professionnels (illustration, édition, musique…) ?

Je crois que la création se nourrit de tout ce que l’on peut absorber. Rien de pire qu’un Art qui ne se nourrit que de lui-même, jusqu’à se caricaturer et s’assécher. J’ai besoin de vivre des choses différentes qui  se font écho les unes aux autres. On finit par développer une atmosphère particulière qui colle à la peau. Être auteur est à mon avis un métier à plein temps : tout le cerveau est mis à contribution.

Comment considérez-vous la présence croissante, ces dernières années, de la bande dessinée dans les mondes traditionnels de l’art (galeries, ventes aux enchères, musées, biennales…) ?

Je remarque surtout la présence de dessins et de planches originales. Pour moi, c’est la reconnaissance d’une évidence : il y a de grands dessinateurs dans la bande dessinée. Après, peut-on vraiment parler d’une grande présence de la BD en elle-même, je ne suis pas sûr. La bande dessinée, c’est une lecture, ce sont des livres ou des revues.

Êtes-vous vous-même attiré par cet univers ? Quels pourraient en être les attraits, ou les écueils ?

Il y a des choses à développer dans le rapport entre l’exposition et la bande dessinée, des voies autres à explorer que la simple exposition de planches originales encadrées. On a encore beaucoup à chercher. L’écueil serait de ne garder que l’aspect graphique de la chose. Certains grands auteurs de BD ont un dessin qui ne s’admire pas, mais se lit. Mes dessins sont souvent énormément remaniés informatiquement avant publication. Faut-il quand même n’exposer que ce qui a été fait à la main ?

Propos recueillis (par mail) par Pierre Gris

 

Quand la BD sort de ses cases

Actifs depuis la première moitié des années 2000, Florent Ruppert et Jérôme Mulot ont déjà considérablement apporté au monde de la bande dessinée. Chacun de leurs ouvrages est une pépite d’humour (noir) et d’inventivité formelle (pour ne pas dire plastique) et narrative. Panier de singe, paru à l’Association en 2006 et récompensé l’année d’après à Angoulême, témoigne de cette volonté qu’ont les auteurs de s’approprier leur médium en en redéfinissant les codes, en en redessinant les contours. Pour ce duo d’expérimentateurs chevronnés, la bande dessinée n’est pas réservée au seul domaine de l’imprimé, mais peut très bien investir d’autres supports et tenir tête à des disciplines telles que la danse, le théâtre, ou encore les arts plastiques…

Pourquoi avez-vous choisi de vous orienter vers la bande dessinée, après votre formation en école d’art ?

Florent Ruppert & Jérôme Mulot : Notre passage aux Beaux-Arts nous a permis de toucher à beaucoup de médiums différents : on y a fait de la vidéo, des installations… et personnellement [Florent Ruppert], j’y ai pas mal pratiqué la danse contemporaine. Mon intérêt pour le langage non verbal, comment le corps nous parle, vient clairement de là. Quand nous sommes passés à la bande dessinée, l’espace de la dédicace nous a tout de suite intéressés. On a immédiatement essayé de retranscrire ce moment de gêne, de malaise qui s’installe lorsque des gens que l’on rencontre pour la première fois s’assoient à notre table (ces rencontres donneront naissance, en 2007, à la bande dessinée Gogo Club).

En terme de démarche, faire de la BD était aussi beaucoup plus simple, en raison de la pauvreté du médium : pas besoin de trouver une galerie qui accepte de nous représenter, ni d’espaces pour stocker les œuvres… un crayon et une feuille de papier suffisent. Dans l’art contemporain, il faut se créer un réseau pour pouvoir montrer ses pièces, et c’est encore plus difficile quand tu fais de la performance ou des installations. Le parcours d’un jeune artiste qui voudrait se faire sa place, aujourd’hui, c’est un véritable parcours du combattant ! En BD, c’est beaucoup plus simple de rencontrer des gens et se faire des contacts, ne serait-ce qu’au moment des festivals.

Comment expliquez-vous que vos bandes dessinées papier trouvent si souvent un prolongement sur le web ?

F. R. & J. M. : Le web nous permet en fin de compte de poursuivre notre travail plastique. Et on trouve intéressant que les animations interactives de l’internet renouent avec les plaisirs qu’offrait, en son temps, le pré-cinéma et ses manipulations…

Vous vous essayez volontiers à de nombreuses « disciplines » artistiques. Quel pourrait être le fil conducteur de votre travail ?

F. R. & J. M. : D’un point de vue purement plastique, ce qui nous intéresse, c’est de penser la bande dessinée comme une narration : comment tu l’écris, comment tu la lis… Quand on utilise d’autres supports que la BD à proprement parler, qui proposent une autre forme de lecture, on n’a pas pour autant l’impression de changer de médium, puisque la vocation narrative de notre travail passe toujours avant toute chose. On vient par exemple de faire une installation (à la dernière Biennale des arts du Havre) avec des lecteurs vinyls, des stroboscopes, de la musique… et cette installation, à sa façon, raconte une histoire. Comme quoi, ce n’est pas forcément le support qui fait la bande dessinée.

Petit théâtre de l’ébriété, par Ruppert et Mulot

Notre collaboration avec Emilio Calcagno (Lucky Luke, du projet Archipel, présenté le 25 avril 2009 à La Ferme du buisson) s’est quant à elle moins bien déroulée : le chorégraphe voulait vraiment mettre la BD au service de la danse. On aurait plutôt aimé faire le contraire et une sorte de bras de fer s’est installé…

Archipel, installation chorégraphique d’Emilio Calcagno

Que représente pour vous le monde de l’art, par rapport à celui de l’édition ? Quels pourraient en être les apports et les travers ?

F. R. & J. M. : Nous on a rien contre le monde des musées et des galeries, à partir du moment où on peut y faire de la bande dessinée. On ne va pas se mettre à faire de la sculpture parce qu’on expose dans un musée. On les considère donc à égalité, et on travaille avec les deux. Quand on bosse avec d’autres gens que ceux de l’Association, on rencontre un rapport différent à l’Art, plus sacré. Nous, le côté populaire de la BD nous plaît toujours, même si certains lecteurs nous reprochent parfois de n’être pas suffisamment clairs. Je crois que c’est Marjane Satrapi, dans une interview que j’avais écoutée un jour, qui disait que « quand on va voir une œuvre dans un musée et qu’on ne la comprend pas, on se dit qu’on est con. Face à une bande dessinée qu’on ne comprend pas, on se dit que l’auteur est con… »

Interview réalisée par Pierre Gris

 

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