Paris sous la menace

29 Mar

Souvenez-vous, en janvier dernier, les couloirs du métro étaient tapissés d’étranges affiches montrant un Paris assiégé par des chars de guerre avec ce titre peu rassurant : « Peurs sur la ville ». Faisant étrangement écho aux catastrophes qui s’abattent sur le monde en ce moment, l’exposition de la Monnaie de Paris a des allures apocalyptiques et pourtant, ce n’est pas l’avis de tous ses visiteurs…


Mais que cherche cette exposition en étant nommée de la sorte ? Provoquer la panique ? Donner des sensations fortes aux visiteurs ? En voyant l’affiche, on pourrait le croire. Sur cette photo de Patrick Chauvel, l’Arc de Triomphe se voit voler la vedette par un tank trônant à ses pieds, sur un sol défoncé. D’autres photos se basent sur ce principe de montage. Mais, on peut également voir des photographies du magazine Paris Match retraçant l’histoire de France et les évènements qui l’ont troublée depuis soixante ans. À ses côtés également, des photos plus surprenantes de Michael Wolf, tirées du logiciel Google Street View. Trois types de photos : historiques, réelles et imaginaires pour un même sujet : la violence et la guerre. Dès lors, on peut penser que chacun puisse être au moins sensibilisé par l’une ou l’autre présentation, avoir senti cette peur qui plane sur Paris.

PSV 09, Série Paris Street View © Michael Wolf, Courtesy La Galerie Particulière, Paris

Quelques visiteurs sortant de l’exposition ont accepté de donner leur impression :

Julien, 26 ans, dessinateur de BD

Je viens de Montpellier pour voir cette exposition car j’ai un projet de BD sur le thème des violences urbaines. Ce qui m’a plu, ce sont surtout les photos apocalyptiques, car la démarche d’amener la guerre dans la paix est une démarche juste. Par contre, le choix des émeutes de 2005 pour illustrer la guerre est un raccourci qui me dérange.

Un couple de retraités de 64 et 69 ans

Il y a un message très fort qui passe pour nous dans cette expo, ce sont de vieux souvenirs qui remontent. Les gens oublient ce qui a pu se passer en France, c’est bien de se rappeler. Nous avons préféré les vieilles photos, plus vraies, avec des évènements plus frappants. Cette expo est peut-être une manière de participer au monde.

Camille, 21 ans, étudiante dans une école préparatoire d’arts appliqués

C’est assez futuriste. Mais j’aurai aimé qu’il y ait plus de photos. On se dit que ça pourrait arriver, avec de tels montages, ça en devient réaliste. Je trouve ça bien de nous faire réagir, on est trop distant par rapport à tout ce qui se passe dans le monde.

Une infirmière de jour

Je travaille avec un groupe d’handicapés et nous sommes venus ensemble aujourd’hui. Nous avons beaucoup hésité, nous avions peur de nous faire peur ! Comme ce sont des personnes sensibles, nous voulions leur éviter cela au début. Mais il faut savoir affronter ses peurs, la paix n’est jamais acquise, et nous avons bien fait, personne n’a paniqué. Aujourd’hui, le problème c’est que les gens ont trop de distance, ils voient trop de violence à la télé ou ailleurs et ne croient plus en rien.

« Affronter ses peurs »

Ici, se dégage une conscience de la violence présente sur les photos. Avec les catastrophes qui s’abattent sur le monde depuis une dizaine d’années, il est important d’avoir à l’esprit que la France est un pays qui a globalement de la chance. Mais que ce n’est pas non plus un fait acquis. Si cette exposition ne fait pas peur comme elle peut le faire penser dans un premier temps, elle donne à réfléchir sur la notion de paix. Pour la plupart, les plus jeunes notamment, qui n’ont pas été en contact avec des scènes de violence urbaine, les photos de Patrick Chauvel ont éveillé leur esprit, leur ont montré que cela pouvait être réaliste. Et face aux photos de mai 68, aux désordres qui règnent dans les rues, on sent que la frontière est fragile entre conflit et quiétude.

6 mai 1968, un manifestant bombarde les policiers © Georges Melet, archive Paris Match


Anne-Claire, 28 ans, et Alexis, 24 ans,  étudiants en urbanisme

C’est sympa de voir différentes époques. Les photos de Patrick Chauvel sont assez surprenantes. Il est difficile d’imaginer la guerre dans Paris, ça a plus un goût de science-fiction. Mais on sait aussi que ça a été fait à partir de photos réelles donc ça a quand même une part de vrai. On a aussi été touchés par les photos des évènements des années 60 et 80 car ce sont des photos réelles.

Des élèves de seconde

Nous sommes venus avec notre classe car nous avons une option de littérature et société et nous travaillons sur la ville. On ne peut pas dire que cette expo fait peur mais plutôt qu’on en sort surpris. Les photos faites à partir de Google Street View sont assez choquantes car c’est pleinement une violation d’intimité. Par contre, le montage photo, on n’y croit pas. C’est pour rappeler que nous ne sommes pas forcément à l’abri en France.

Bruno, 37 ans, conducteur de train

J’ai trouvé ça un peu court. Les photos montages, ce n’était pas mon truc. Dans l’ensemble c’était intéressant, mais j’ai déjà vu pire, il y a des photos qui sont beaucoup plus violentes. Ils veulent montrer qu’on n’est pas à l’abri, que ce qui arrive à l’étranger peut aussi arriver en France.

« On n’y croit pas »

Les visiteurs sont réservés sur le rôle de l’exposition à sensibiliser les esprits. Bien qu’ils soient conscients que la France n’est pas à l’abri d’un conflit, l’expo leur a paru éloigné  de ce que nous vivons, plus près de la « science-fiction » que d’un avenir proche. Savoir qu’il s’agit d’un montage photo, de ne pas parvenir à imaginer la France en guerre, fait que les photos de Patrich Chauvel n’ont pas eu l’impact escompté. Le concept de conflit en France est très éloigné de nos considérations quotidiennes. C’est un mot qui apparaît dans les journaux, que l’on entend à la télévision, à la radio pour parler d’autres pays. C’est un mot sans réalité en France. Les images qui y sont associées tous les jours prennent une forme de déjà-vu et s’inscrivent finalement dans la banalité. Cette exposition montre la distance qui s’est instaurée face aux images de violence.

La Tour Montparnasse © Patrick Chauvel /photomontage Paul Biota

« Peurs sur la ville » n’est pas une exposition qui fait peur, certes. Néanmoins, la majorité des visiteurs viennent pour voir les photos de Patrick Chauvel. Si on ne croit pas à la guerre en France, on est quand même curieux de voir ce qu’un conflit pourrait donner. On a envie de se faire peur, mais on y crois pas vraiment. Les photos des décennies passées sont stupéfiantes, elles sont réelles et glacent quelques instants le spectateur. Mais c’est du passé. Quant aux photos de l’avenir, ce sont bien sûr des montages. Stupéfiants également mais qui semblent tirés d’un film de science-fiction. La guerre n’est pas dans nos esprits. Cette exposition tient à nous le rappeler, tire la sonnette d’alarme. Sous ce titre racoleur de « Peurs sur la ville » se dessine une autre réalité, celle d’un pays finalement peu concerné, qui tente de se sensibiliser (ou non) par des expositions de ce genre, mais dont la vie plutôt confortable et la banalisation d’images violentes empêchent l’immersion totale. Une bonne expo mais un mauvais public ? Non plus, car en réfléchissant à notre difficulté de croire en un prochain conflit en France, on réalise d’autant plus que nous traversons une période de paix exceptionnelle…

Pour combien de temps encore ?

Chloé Chochard-Le Goff

« Peurs sur la ville, Photographies historiques, réelles et imaginaires » , jusqu’au 17 avril 2011 à la Monnaie de Paris (6e), tlj sauf le lundi, de 11h à 18h, le jeudi jusqu’à 21h30. Rens: 01 40 46 56 66 ou www.monnaiedeparis.fr

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  1. Expos, faites-moi peur ! « Culturbulences - 29 mars 2011

    […] Tous cannibales, va-t-on voir les chairs à vif ? Les photo-montages de Patrick Chauvel, dans Peurs sur la ville, sont-elles prémonitoires ? Les statuettes Vaudou de la fondation Cartier nous protègeront-elles […]

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