Kubrick, l’odyssée de ses espaces

29 Mar

« Kubrick était un artiste visionnaire dans tous les sens de ce mot galvaudé », déclarait Martin Scorsese en 2004. Par un subtil dosage d’extraits filmiques, de considérations techniques et d’archives de tournage, La Cinémathèque rend un vibrant hommage au plus grand des « cerveaux » du cinéma.


Dans le hall de la Cinémathèque, le vieux photomaton à quatre poses arbore un nouveau slogan. « Kubrick-toi toi-même », suggère-t-on au visiteur n’a plus qu’à singer les grimaces d’un Jack Nicholson pour se faire tirer le portrait façon Shining. Une plaisante invitation à entrer dans l’univers du réalisateur, qui commença sa carrière en tant que photographe.  Étalée sur près de 1000 mètres carrés aux 5ème et 7ème étages de l’institution, l’exposition s’ouvre sur les premiers pas artistiques de Kubrick au sein du magazine Look, dans les années 40. Passé d’amateur à professionnel à l’âge de 16 ans – grâce à l’émouvant portrait d’un vendeur de journaux pleurant la mort de Roosevelt – , le jeune Stanley réalise de nombreux clichés sur le monde de la boxe. Il tient alors le sujet de son premier film, un documentaire de 16 minutes réalisé en 1953 : Day of the fight.


 

De Fear of Desire à Eyes wide Shut

« Ce sont les mauvais films qui m’ont encouragé », déclare Kubrick. S’il a conscience de ne rien connaître au cinéma, il sait aussi qu’il peut difficilement faire pire. Deux documentaires plus tard, il réalise son premier long métrage, Fear of Desire, une fiction allégorique et poétique qu’il reniera par la suite, la jugeant « prétentieuse et mauvaise.» Suivront Le Baiser du tueur et onze autres films aux inspirations et ambiances diverses : les tranchées de la première guerre mondiale pour Les Sentiers de la gloire, la Thrace antique pour Spartacus, un hôtel d’épouvante pour Shining, la fastueuse société anglaise du XVIIIe siècle pour Barry Lyndon, la froideur d’une navette spatiale pour 2001, L’Odyssée de l’espace… autant d’univers où le public s’immerge, salle après salle, sous l’œil acéré de Kubrick (lui-même photographié sous toutes les coutures).


Un foisonnement d’archives

La combinaison mythique de 2001, L'Odyssée de l'espace

De scénarios annotés à grands traits de crayon de couleur en carnets de notes de montage, de documents de recherche en extraits de tournage, le visiteur découvre, films après films, l’envers du décor et l’extrême perfectionnisme du réalisateur. On apprend ainsi au détour d’un cliché pris pendant la réalisation de Spartacus, que celui-ci numérotait chaque figurant jouant un mort pour pouvoir, à distance, lui ordonner de se mouvoir. Riche du fonds de la Stanley Kubrick Archive, de la collaboration de l’ex-femme du réalisateur (Christiane Kubrick) et de son assistant (Jan Harlan) l’exposition – initialement créée par le Deutsches Filmmuseum à Francfort en 2004 – est truffée de correspondances, de croquis préparatoires, de costumes et d’accessoires, de photographies et d’extraits de presse. On croise ainsi la maquette de la salle de guerre du Dr Folamour (meilleur de ses décors, selon Kubirck), les tenues mythiques d’Alex dans Orange mécanique ou d’un astronaute de 2001, le couteau de Jack Torrance dans Shining, les masques d’Eyes Wide Shut, l’œil de HAL mais aussi des fauteuils et clap de tournages dont l’un ( celui d’Orange mécanique) a été dédicacé par Kubrick à ses parents. On lit ou on entend également – ce qui est rare – de nombreuses déclarations d’intentions du cinéaste, très éclairantes quant à son avant-gardisme et son sens de l’implication. On découvre également des articles de presse d’époque, qui témoignent du choc et du mouvement de censure qui ont accompagné plusieurs productions ou encore des lettres, comme celle, particulièrement drôle, d’un spectateur qui après la sortie d’Orange mécanique, écrit au réalisateur pour lui reprocher le « trop de violence » et le « trop peu de sexe ».


Dispositifs high-tech

Stanley Kubrick

Remarquable par la variété de points d’entrée qu’elle propose dans l’œuvre (le caractère obsessionnel de Kubrick, son sens aigu de la composition visuelle, sa fascination pour la machine, la science ou le design, sa réflexion sur l’homme, son rapport au tragique…), l’exposition se distingue aussi par la multiplicité des supports dont elle use. Pour rendre hommage à ce fou de nouvelles technologies, les scénographes n’ont pas lésiné sur la mise en œuvre de moyens numériques et audiovisuels. Ainsi, s’il peut observer les différents outils techniques que Kubrick trafiquait et collectionnait en fétichiste (la caméra au poing Eyemo, la steadicam montée sur chaise roulante pour Shining…), le visiteur découvre aussi de manière interactive le fonctionnement de la « projection frontale». Grâce à une installation mêlant une caméra et une reproduction de décor de 2001, il découvre de l’intérieur la ruse qui permit à Kubrick de tourner, dans un studio, certaines scènes se déroulant dans la savane africaine.

« Exposer tout le matériel technique de Stanley, ses projets, ses notes, ses photos ?» Jan Harlan, assistant et beau frère de Kubrick a d’abord trouvé l’idée étrange… Mais en discutant avec la femme du cinéaste, il s’est rangé à son avis. « Je songe à la phrase de Jean Cocteau» , a-t-il déclaré : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait . Stanley avait la même philosophie» .

Du lundi au samedi de 12h à 19h Le dimanche de 10h à 20h. Fermeture le mardi. Nocturne le jeudi jusqu’à 22h. De 5 à 10 euros. Cinémathèque Française – 51 Rue de Bercy – 75012 Paris.

Camille Thomine.

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