Quand Gallimard recalait les chefs-d’oeuvre

29 Mar

Présentée jusqu’au 3 juillet à la BNF, l’exposition Gallimard, 1911-2011 : un siècle d’édition, ne brille guère par son inventivité scénographique. Les documents exposés, eux aussi, sont sans surprise. Seule découverte, mais de taille : les fiches de lecture des manuscrits reçus. Ou comment la reconnaissance des chefs-d’œuvre ne tient parfois qu’à quelques lignes.

Les chefs-d’œuvres le sont-ils toujours et partout ? La notion de chef-d’œuvre a-t-elle encore un sens ? Et qui décide ce qu’est un chef-d’œuvre ? C’est là le type de questions que pose la meilleure partie de l’expo consacrée au centenaire des éditions Gallimard.

Gide, Claudel, Aragon, Joyce, Faulkner, Saint-Exupéry, Ionesco, Yourcenar, Duras, Kerouac, Le Clézio… Aujourd’hui, la valeur littéraire de ces auteurs emblématiques semble incontestable. Mais, avant d’entrer dans le cercle très fermé des écrivains mondialement célébrés, il a fallu que chacun d’eux surmonte une épreuve de taille : l’impitoyable comité de lecture des éditions Gallimard…

Les écrivains passent l’examen

Quand il pénètre dans la seconde salle de l’exposition, le visiteur tombe sur une cimaise, constellée d’innombrables fiches. Au format A4, cartonnées, jaunies, manuscrites ou dactylographiées, ce sont quelques-unes des notes que le comité de lecture, créé en 1925 par Gaston Gallimard, attribue depuis lors aux manuscrits soumis à son attention.

Très concises (3 à 20 lignes), elles attribuent des notes allant de 1 à 3. Bien sûr, la plupart des fiches exposées concernent des ouvrages considérés aujourd’hui comme des chefs-d’œuvres (L’Amour fou, La Condition humaine, Un Barrage contre le Pacifique, pour ne citer qu’eux) et qui bénéficient dès cette première lecture d’un avis favorable de la part de lecteurs, dont certains sont aussi des auteurs maison (Malraux, Camus, Queneau, etc.).

Feu sur les chefs-d’œuvre !

Leur fiches de lecture étaient vraiment trop médiocres ! (caricature allemande de 1849)

Mais certains romans, et non des moindres, se voient infliger un 3 qui les condamne sans sommation ! « Terriblement ennuyeux, inutile et respectable ». Cet avis laconique concerne Au Château d’Argol. Suite à cette sentence sans appel du critique pourtant éclairé Benjamin Crémieux, Julien Gracq ne fera jamais partie de la maison Gallimard.

Mais ce sont surtout les notes de lecture de Jean Paulhan qui retiennent l’attention. Le directeur de la Nouvelle Revue Française (la « vitrine » intellectuelle des éditions Gallimard) de 1925 à 1940, figure emblématique s’il en est, impressionne par son manque de discernement. « René Char est un disciple d’Eluard, dont il imite le ton, les vers et jusqu’à l’écriture. Sans intérêt il me semble ». Recalé ! Qui je fus ? (1925) de Henri Michaux, Tropismes (1938) de Nathalie Sarraute ou Thomas l’Obscur (1941) de Maurice Blanchot (« Je ne sais trop si ce roman est beaucoup plus qu’une tentative ingénieuse et hardie ») reçoivent un traitement à peine meilleur, qui leur vaut de voir leur publication compromise ou repoussée.

Jean Paulhan pris sur le fait lors d’un comité de lecture

« Fuck them ! »

Dès lors, peut-on blâmer Henri Miller d’avoir eu ce mot déplacé (« Fuck them ! ») à l’encontre de notre respectable institution, après le refus de celle-ci de publier Tropique du Cancer en 1936?

Bien sûr, maintenant que tous ces ouvrages sont considérés comme majeurs, on a beau jeu de stigmatiser la myopie de leurs premiers lecteurs. Fût-on expert, évaluer « à chaud » des manuscrits à l’encre à peine sèche n’est ni aisé, ni toujours enthousiasmant. Dans une lettre adressée à Gaston Gallimard en 1981, Patrick Modiano justifie son désir de démissionner du comité de lecture : « La plupart de ces lectures ne sont pas stimulantes et elles finissent par vous faire douter de ce que vous écrivez vous-même : après tout est-ce tellement mieux ? »

A la recherche des chefs-d’œuvre oubliés ?

Si certains auraient donc été bien inspirés de suivre son exemple, cela ne doit pas nous empêcher de plaindre ces malheureux lecteurs professionnels qui, chaque année, doivent faire face désormais à l’afflux de quelque 6000 manuscrits, dont seule une infime minorité deviendront des chefs-d’œuvre !

Quoi qu’il en soit, qu’un lecteur aussi expert que Jean Paulhan ait pu se tromper si lourdement, qu’un éditeur aussi avisé que Gaston Gallimard ait pu passer à côté de Proust et de Céline (avant de les « repêcher ») laisse songeur. D’autres chefs-d’œuvre inconnus n’ont-ils pas subis le même sort sans bénéficier d’une seconde chance ?

Et l’on se prend à rêver à tous ces prodigieux manuscrits qui ne demanderaient pas mieux qu’on vienne les tirer du grenier poussiéreux où peut-être ils croupissent pour l’éternité…

Bertrand Dommergue


Gallimard, 1911-2011 : un siècle d’édition, BNF (site Richelieu) du 22 mars au 3 juillet 2011.

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