Piss Christ vandalisé : Bûcher des Vanités du XXIe siècle ?

3 Mai

Le saccage de Piss Christ, photographie d’Andres Serrano exposée à Avignon, ravive le débat sur les extrémismes religieux qui ont poussé à la destruction des œuvres d’art à travers l’histoire. Nos intégristes n’ont rien inventé …


Dimanche 17 avril, à l’heure de la messe des Rameaux, quatre hommes ont forcé l’entrée de la Collection Lambert à Avignon, et frappé de plusieurs coups de marteau Immersion (Piss Christ) et Sœur Jeanne Myriam, deux clichés de l’artiste américain Andres Serrano exposés dans le cadre de l’exposition « Je crois aux miracles » qui se tenait depuis décembre dans l’institution privée.

Piss christ, « ce cliché qui bafoue l’image du Christ sur la croix »

Depuis plusieurs semaines, une polémique enflait autour de Piss Christ, photographie d’un crucifix plongé dans le sang et l’urine, comme le montre ce reportage de BFM-TV, réalisé avant la destruction de l’œuvre. (Voir la vidéo)


 L’évêque d’Avignon, Monseigneur Cattenoz, avait demandé le retrait de l’œuvre, la jugeant blasphématoire et sacrilège (dans cette interview accordée au site Nouvelles de France, l’ecclésiastique accuse également les francs-maçons d’être derrière l’exposition).

 Signe de radicalisation religieuse comme on a pu le lire à de multiples reprises depuis le vandalisme avignonais ? Acte irréfléchi d’un groupe intégriste isolé ?

Toujours est-il que les œuvres d’art qualifiées de blasphématoires sur des critères religieux sont légions dans l’histoire de l’art, et ce, depuis le veau d’or, œuvre sacrilège originelle dans la tradition judéo-chrétienne.

Le veau d’or, premier jalon dans la tradition chrétienne

« Tu ne feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, là-haut, ou sur la terre, ici-bas, ou dans les eaux, au dessous de la terre » Exode, 20-4.

Adoration du veau d'or, Nicolas Poussin, 1626, Musée californien de la légion d'honneur, Copyright A.K.

Manque de bol, Moïse, à qui Dieu vient de faire la recommandation parmi les Dix Commandements sur le Mont Sinaï, rentre au campement du peuple d’Israël dans le désert, et contemple, atterré, son peuple adorer un magnifique (quoique un peu bling-bling) veau d’or. L’œuvre sera fondue, réduite en poudre et donnée à boire au peuple en expiation.

Ce passage de l’Ancien Testament contient tous les éléments des crises iconoclastes qui ont marqué l’Eglise, de Byzance-Constantinople au VIIIe siècle, jusqu’aux guerres de religion entre catholiques et protestants au XVIe siècle.

Les chrétiens vont très vite s’assoir sur cette recommandation issue du divin. Après tout, le christianisme s’est développé dans la tradition romaine, où l’image est un support primordial et essentiel de propagation d’idées. Jésus est assimilé dès le IVe siècle à l’empereur, ce qui arrange bien les affaires du souverain romain.

L’image du Christ évolue peu au cours des siècles. Les artistes ont peu de latitude, à une époque où l’excommunication équivaut à sentence de mort. Finir sur le bûcher figure aussi dans l’échantillon des punitions du Saint-Siège. On ne se permet pas n’importe quoi, loin s’en faut.

Le Bucher des Vanités, ou comment fêter Mardi Gras sans cotillons

Le Bûcher des Vanités, Illustration florentine, Premier quart du XVIe siècle, ©D.R.

A Florence, en 1497, dans une ville pourtant connue pour sa liberté artistique sous le patronage des Médicis, le moine Savonarole prend le pouvoir et décide d’un « retour à l’ordre moral ». Il érige cette année là, le jour de Mardi Gras, le fameux « Bucher des Vanités » : un joyeux feu de camp en plein air, où, au lieu de faire dorer des marshmallows, les religieux jettent pèle-mêle miroirs, cosmétiques, partitions de musique licencieuses, livres blasphématoires et quelques œuvres d’art. Sandro Botticelli lui-même vient y déposer quelques nus féminins de son œuvre, pour la bonne cause.

Des siècles plus tard, le discours des intégristes catholiques n’a presque pas changé. Les œuvres licencieuses ne doivent pas être montrées, et si possible, détruites. Alors que le concile Vatican II (1962-1965) a fait rentrer, tant bien que mal, l’Église catholique dans le monde moderne, actant la sécularisation des sociétés contemporaines, certains religieux continuent de dénoncer l’art contemporain comme le vecteur de toutes les ignominies.

Art contemporain et dialogue

En 2002, Andres Serrano participait à un dialogue initié par le comité Arts-Cultures-Foi, placé sous l’égide de l’Eglise de France. De cette collaboration entre artistes contemporains et religieux séculiers est né un ouvrage, L’Eglise et l’Art d’avant garde. De la provocation au dialogue ( (paru chez Albin Michel en 2002). Dans le livre, Piss Christ est reproduit, aux cotés de La Vierge aux excréments de Chris Offili, une représentation de la mère de Jésus recouverte d’excréments d’éléphants et entourée d’organes génitaux. De quoi faire hurler à Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

La polémique soulevée par Piss Christ souligne également une carence en matière d’enseignement et de médiation artistique. L’art contemporain reste majoritairement rejeté par le grand public, qu’il soit religieux ou non. La faible condamnation du ministère de la Culture face à cet acte de vandalisme ne facilitera pas le travail de ceux qui travaillent à diffuser des œuvres, certes difficiles, mais des œuvres d’art malgré tout.


En images, quelques œuvres qui ont suscité la polémique, la colère ou la violence au moment de leur création ou de leur première exposition. (Voir le diaporama)

Francine Guillou

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