Quand un critique devient artiste : Jean-Yves Jouannais soumis à la question

3 Mai

Trois questions à Jean-Yves Jouannais, invité d’honneur du 56e Salon d’art contemporain de Montrouge (92), du 5 mai au 1er juin.


Jean-Yves Jouannais lors d’une séance de l’encyclopédie des guerres © DR

Culturbulences : Après avoir été écrivain et critique d’art, vous voici invité d’honneur du Salon d’art contemporain de Montrouge en tant qu’artiste. Comment s’est effectué ce changement de statut ?

Jean-Yves Jouannais : J’avais d’abord refusé cette invitation car j’estimais ne pas être un artiste. Et puis, Stéphane Corréard, le commissaire artistique du Salon, m’a convaincu en me disant que l’invité d’honneur n’avait pas à être nécessairement un artiste et qu’à ses yeux mon Encyclopédie des guerres relevait bel et bien d’une pratique artistique ! Pendant 20 ans, j’ai été auteur et critique d’art et tout à coup, ce projet d’Encyclopédie des guerres m’a emmené ailleurs. C’est donc par hasard et comme malgré moi que ma trajectoire a pris une autre direction. Essayer de convaincre les gens que ce projet relève de l’art serait absurde. D’autant que tant qu’elles ne sont pas nommées, les choses sont plus intéressantes. S’il était  évident que L’Encyclopédie des Guerres s’inscrivait dans un champ artistique

prédéfini et que je devenais un artiste à part entière, peut-être que ça perdrait un peu de sa séduction. L’ambiguïté est toujours plus productive.

En quoi votre Encyclopédie des guerres se distingue-t-elle d’une encyclopédie traditionnelle?

J-Y.J. : C’est d’abord une ambition littéraire : celle d’un livre constitué de toutes les bribes de livres de guerre que j’aurai lues dans ma vie. Mais d’un livre qui n’existera jamais. Un livre lu et inventé en public sans jamais être écrit : une fantasmagorie littéraire. Et depuis 2008, une fois par mois, en respectant l’ordre alphabétique, j’en fais une lecture sous forme de conférence- performance, au Centre Pompidou.

Et cette Encyclopédie des guerres évolue constamment. Au départ, c’était un projet très conceptuel proche de travaux comme ceux d’On Kawara ou de Roman Opalka. Je devais n’être qu’un locuteur lisant sans les commenter des citations. Quelque chose de très aride, de très pénible même.

Et petit à petit, c’est devenu plus vivant. J’ai commencé à raconter des choses, à improviser, à me lâcher. A y mettre des choses très personnelles.

Par exemple, si j’ai décidé d’arrêter le corpus des livres de guerre à l’année 1945, c’est parce que c’est l’année où mon grand-père est mort. Comme une espèce de ventriloque, je fais comme si cette encyclopédie, c’était mon grand-père qui me la léguait.

Et dans ce matériau érudit, livresque, je commence à introduire de la fiction. A l’entrée « Ornement », par exemple,  je raconte une histoire qui correspond en fait à un projet de roman que j’ai eu à 18 ans, et que j’avais abandonné.

J’ai donc fini par décider que l’Encyclopédie des guerres, c’était ma famille, mes peurs, mes rêves : toute ma vie. Et que cet unique projet m’occuperait désormais à plein temps, jusqu’au bout. Une sorte d’auto-analyse interminable.

Vous n’avez pas souhaité reproduire à Montrouge le même type d’intervention qu’au Centre Pompidou. Quelle sera alors la nature de votre participation au Salon?

J-Y.J. : Même si elle ne prend pas la forme d’une conférence-performance, mon intervention est liée à mon Encyclopédie des guerres à deux titres.

D’une part, dans l’espace d’exposition, il y aura deux bibliothèques. Dans l’une, s’entassent à peu près 800 livres provenant de ma bibliothèque personnelle : romans, livres d’art, catalogues d’expositions, etc. Chaque visiteur pourra emporter l’ouvrage de son choix à condition qu’en échange, il dépose dans l’autre bibliothèque un ouvrage consacré à la guerre – et que je ne possède pas déjà. Ce protocole d’échange – que j’ai déjà expérimenté ailleurs- s’intitule : « Conversion d’une bibliothèque de non-guerre en bibliothèque de guerre ».

Précédente « installation » de la bibliothèque de Jean-Yves Jouannais (en 2010) © Adrien Duquesnel, Printemps de septembre

D’autre part, à l’occasion de mes conférences, à rebours des idées reçues, je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de femmes intéressées par la thématique de la guerre. Et notamment des femmes jeunes et artistes. J’ai donc décidé d’exposer le travail de cinq d’entre elles comme autant d’échos plastiques à mon Encyclopédie.

L’exposition s’appelle « La lalangue de ta mémère ». La « lalangue », c’est le terme utilisé par Lacan pour désigner la langue maternelle. Étrangement, pour lui, la langue du père est la langue de l’autorité et la langue de la mère, la langue de la guerre. L’exposition explore cette hypothèse. Tout en s’efforçant de la faire bégayer.

Propos recueillis par Bertrand Dommergue

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  1. Salon de Montrouge : Quand la banlieue installe les jeunes artistes contemporains « Culturbulences - 3 mai 2011

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