Archive by Author

Au Maroc, la guerre du Rock aura-t-elle lieu ?

3 Mai

Turbulences au Maroc : La Culture s’immisce dans le débat. Alors que le mouvement du 20 Février relaye les appels de la rue à la démocratisation du Maroc, que les partis politiques restent désarmés face à leurs contradictions quant à la réforme constitutionnelle, les artistes, activistes culturels et autres aficionados de la scène underground n’oublient pas de mettre aussi la pression côté culture… Lire la suite

« Geroni-Momo » : Portrait de Mohamed Merhari

30 Avr

Ce titi de Casa, organisateur du Boul’vard, festival indé de Casablanca, oeuvre depuis plus de 15 ans dans une ombre de plus en plus portée par la jeunesse marocaine. Il vient de recevoir, à Londres, le prix du meilleur entrepreneur de spectacle de l’année. Lire la suite

L’Agenda Fou des Pas (encore) Connus !

29 Mar

Chaque semaine, sorties albums et bons plans sorties, dans ce petit agenda de ceux qui s’intéressent à ce qu’ils ne connaisse pas !
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Le goût des autres

29 Mar

En échos à la sortie récente du livre de Naomie Harris « America Swings » de gastronomie en milieu échangiste (et en hommage aux films « La Grande Bouffe » et « Neuf semaines et demi ») il nous est apparu clair qu’un bonobo averti ne pouvait pas ne pas connaître les nouveaux genres culinaires qui s’offrent à lui.

Pour le plaisir de sens et des papilles, voici un petit précis de gastrosexualité pour apprenti-gourmets.

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Miam miam, le redoutable requin/gingembre!

29 Mar

Un dîner en amoureux est toujours une perspective réjouissante… Mais comment satisfaire en tous points la dizaine d’invités? Culturbulences vous propose de découvrir une délicieuse recette aphrodisiaque pour 12 personnes : le beignet de requin au gingembre pimenté!

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AYYYYY!!! Jungle is massiv’!

28 Mar

Pour notre premier article, un petit cours de rattrapage, pour ceux qui n’auraient encore qu’une vague idée des dimensions du phénomène : le « bonobo style », comme ils disent… Si le Bobo semble pour sa part afficher certains signes de déclin, son congénère hédoniste s’annonce comme la grosse tendance de l’année 2011.

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Spécial anniversaire! La bio secrète de 2H/DB !

28 Mar

À l’occasion des trente ans du mouvement bonobo, la rédaction choisit de revenir sur le parcours exceptionnel de son fondateur, Dj Hirie-Henry-Doggystyle-Baby.

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La Tunisie : Art, jasmin, cactus, et révolution…

10 Mar

Fadhel Jaïbi, le théâtre est son double.

Figure dissidente de la culture tunisienne, Fadhel Jaïdi présentait sa dernière pièce, Amnesia, fin janvier à l’Agora d’Evry, quelques jours après la chute de Ben Ali.


© Christian Rolfe

Le 21 janvier, au Théâtre de l’Agora, à Evry, rendez-vous avec Fadhel Jaïbi pour la représentation de la pièce Amnesia. À l’opposé de ces intellectuels à la logorrhée parfumée d’une poésie facile, auto-proclamés porte-parole de la culture maghrébine, je vais à la rencontre d’un homme exigeant, radical et cultivé, un authentique insoumis, apaisé par la rigueur de son analyse.

Sur les rails, à voir défiler les paysages de ma banlieue natale, je prends la mesure du moment. Il se jour en moi, Eddy Maaroufi, jeune franco-tunisien, quelque chose de profond à l’idée d’échanger avec cet artiste majeur de la culture tunisienne , quelques jours seulement après la chute inattendue du général Ben Ali… J’arrive à 18 heures, pile. On me dit de suivre un couloir qui mène au plateau. J’entre dans une immense salle, noire, vide… Seule la scène est éclairée d’une lumière blanche, froide, lunaire. Je descends timidement des gradins pour m’approcher. Depuis les premiers rangs, je reste debout à attendre je ne sais quoi. Que le spectacle commence ! C’est alors que côté cour entre en scène un homme élégant, à la démarche légère. C’est Fadhel Jaïbi. Le regard dur et la voix douce, des mains souples et soignées, la belle écharpe de l’intellectuel de gauche… Des cheveux en nuages qui entourent le crâne comme le sommet d’une montagne usée. Il traverse la scène, me jette un coup d’oeil, va pour s’arrêter, mais comme je ne réagis pas, continue et ressort côté jardin.La scène est absurde ! Je m’attendais à passer par un attaché de presse, comme on passe par un sas de décompression! Pris au dépourvu, intimidé par l’autorité naturelle de cet homme, je suis resté sans rien dire. L’occasion est gâchée. Ne sachant comment réagir, je reste planté là, à attendre une seconde chance. Et revoilà M. Jaïbi… Cette fois-ci il vient à moi, directement. Il me demande qui je suis. Je me présente et lui demande s’il a le temps pour un entretien. Il m’explique qu’à cette heure, il doit normalement rencontrer un journaliste de Libération. Je ne lâche pas le morceau, la conférence de presse ne me suffit pas. « Vous voulez une interview exclusive ? », me demande-t-il. L’expression m’intimide, mais j’assume. Il me dit de l’accompagner dans le hall. Coup de théâtre ! À peine sorti de la salle, un courtisan désolé lui apprend que le journaliste s’est trompé de RER, qu’il ne sera pas là avant 19H… J’ai gagné mon interview ! Nous allons nous installer à une table du restaurant, nous croisons Habib, qui m’adresse un sourire complice. J’allume le dictaphone, jette un coup d’oeil au carnet où s’étalent mes questions, et leur souris, comme pour les encourager à être bonnes… Fadhel Jaïbi est arrivé en France en 1967, à l’université de Censier, pour y étudier le cinéma. En 68, il entre en écriture par le réel, inspiré par le travail expérimental de troupes comme le Living Theatre. Pas né auteur, Fadhel Jaïbi a appris le travail en collectif, à Paris, dans l’utopie d’un art qui se voyait changer le monde. Pas une écriture de l’intimité du bureau et du stylo: un autre support, le plateau, et une autre plume, beaucoup plus vivante: l’acteur. Un va-et-vient entre la scène et la feuille blanche.

Issu d’une famille « assez critique, au regard assez aigu sur la vie autour d’elle », le jeune Fadhel ressent dès ses débuts la nécessité d’être un artiste citoyen totalement inscrit dans l’ici et maintenant, slogan qui lui sert encore aujourd’hui à savoir par où créer. La misère, les scandales, les morts, les suicides, les injustices, la maladie… Comme un vampire, il se nourrit de la souffrance, corne d’abondance lugubre qui alimente son talent. Conscient de sa double culture, arabe et occidentale, il développe donc au long de sa carrière un répertoire inventé pour les besoins de la cause, interpelant la responsabilité individuelle et la responsabilité collective : cette dialectique qui l’a poussé à l’écriture, à la réalisation, à la relation à l’autre… La sublimation d’une identité double, passant, du fond de lui-même, en permanence de la confrontation à la complémentarité. Un théâtre duel qui part de la réalité mais qui ne peut oublier de donner à rêver, à émouvoir, à pleurer et à rire : « tout dépend de quoi tu fais rire et pleurer les gens. »

Ce théâtre a évolué avec lui et les siens. Il m’évoque l’époque du Théâtre du Sud, à Gafsa, avec Fadhel Jaziri, cette époque des pionniers où leur troupe avait pris le maquis dans les plaines désolées du sud tunisien. Et puis la rencontre avec Jalila Baccar, cette femme libre dont le compagnonnage amoureux semble intemporel. Quelques années de responsabilités sédentaires, pendant les quatre années de direction du Centre National d’Art Dramatique de Tunis. Le retour à la vie de troupe, avec le Nouveau Théâtre de Tunis, jusqu’à la naissance de Familie production. Dès la seconde moitié du règne de Bourguiba, la censure rôde, partout… De menace, elle devient source d’inspiration, au milieu de cet exil aride, le seul qui offre le temps d’aiguiser son art comme une lame. Il s’agit d’« appeler un chat un chat et un tortionnaire un tortionnaire », tout en s’adressant à ce public populaire qui lui restera toujours fidèle.

 

Le théâtre de Jaïbi ne se veut pas seulement social, politique. Il est aussi poétique, un théâtre d’images. Autocritique tant qu’il peut, il n’exclue pas d’avoir pu être pris, sous une forme ou une autre, consciente ou inconsciente, dans une forme d’auto-censure. Il a toujours dû faire face à des gardes-fous tenaces: « la morale, la religion, toutes les bondieuseries, le crime de lèse-majesté… ». Encore aujourd’hui, avec Amnesia : oser interpeler le prince en ses valeurs, en ses mécanismes, et ses hypocrisies, en ses calculs, en ses tricheries, en ses brutalités, en ses manigances… « C’est une radioscopie de la classe politique au plus haut niveau, et c’est pour ça qu’on s’est exposé aux foudres de la censure de manière brutale ». Un théâtre de la vérité par le symbole, alchimique dirait Artaud.À revenir sur le passé, le ton n’est plus aussi ferme, certaines affirmations sonnent de plus en plus comme des questions… Plus que jamais, le doute assaille l’homme. Toute sa vie fut portée vers la dissidence. Mais que devient un insurgé au lendemain d’une révolution ? Bientôt les souvenirs deviendront nostalgie… Il me raconte la manifestation des artistes du 11 janvier à Tunis, dont il avait été l’un des porte-parole(s). Prévenu par sms, il vient avec Jalila avenue Bourguiba, la grande artère du centre-ville, vers midi. Devant le Théâtre National, une trentaine de personnes dont Raja Ben Ammar, une amie comédienne. Face à la police, celle-ci défend son droit à regarder le ciel et le beau bâtiment devant elle. On lui répond que ce n’est pas possible aujourd’hui. « Pourquoi? Que se passe-t-il aujourd’hui? . Sitôt arrivés, on leur demande donc de lui dire de partir. « Nous n’avons pas d’ordres à lui donner. Les ordres c’est vous, et nous on fait avec ! On verra si vous arriverez à nous faire déguerpir d’ici ! ».Les choses dégénèrent alors très vite, la police étant (par) dix fois supérieure en nombre. Des injures aux bousculades, jusqu’à ce que les forces de l’ordre se saisissent de Raja Ben Ammar par les cheveux pour la traîner sur le trottoir sur des dizaines de mètres… Le cortège, désormais composé d’une centaine de personnes, décide alors de se replier dans le bureau de Jaïbi pour y rédiger un texte remis aux agences de presses internationales. Le soir-même, Al Jazira, la BBC, ou encore France 24, contactent le dramaturge qui leur résume les évènements. Le lendemain, le ministre de la Culture convoque Fadhel, Jalila et Raja pour leur adresser les plus plates excuses du président de la république et du Premier ministre. « C’est là qu’on a compris que les choses tournaient au vinaigre pour eux! Il nous demandaient de les aider à calmer le jeu. Ça ne nous a pas empêché de demander à Ben Ali de se casser ! ».

Aujourd’hui, Fadhel Jaïbi milite pour un régime bi-camériste, pour ne plus jamais entendre « le chef de l’État a décidé, a ordonné ». Il espère une république parlementaire et laïque, inspirée par Kamal Atatürk. Jalila a refusé le poste de ministre de la Culture. Leur place est dans la rue, aux côtés du peuple. Ils sont un « anti-pouvoir », comme il y a des antidotes. À ses futurs héritiers, il dit ne rien avoir à transmettre, sinon sa ténacité, sa persévérance. Comme seul message, le fait qu’une forme avancée de dissidence soit payante, qu’on peut garder sa dignité, sa fierté d’être tunisien sans se laisser pas marcher dessus. Qu’est-ce qui selon lui a rendu les choses possibles en ce début d’année 2011? «Un plus détonnant! L’humour des jeunes: corrosif, espiègle, qui vient à bout de tous les totalitarismes, et c’est ça qui est merveilleux. Ils ont trouvé le ton, la manière. On ne finit pas d’être étonné par eux ! ».

 

 

H. M.

 

 

 

 

 

 

 

Jasmin contre figuier de barbarie

Retour sur la création d’un cliché médiatique par le journal tunisien Essahafa et sur les enjeux de définition, de cette « révolution ».

Ezzedin Gannoun                                   définition du mot arabe « sabar »

 

Le jasmin après les oeillets, les roses et les tulipes…

Dans l’histoire récente, plusieurs révolutions populaires ont pris des noms de fleurs : révolution des Oeillets au Portugal (1974), des Roses en Géorgie (2003) et des Tulipes au Kirghizistan (2005), tandis que la révolte ukrainienne a pris la couleur orange. Pour être comprise en temps réel aux quatre coins de la planète, une révolution a besoin désormais d’une « marque » plus que d’un drapeau, d’un slogan plutôt que d’un discours.

Zied el-Hani, journaliste au quotidien Essahafa, se déclare être à l’origine de cette formule. Il explique avoir rédigé un texte intitulé Révolution du Jasmin avant la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali, sous la pression de la rue. Ce texte a été effectivement mis en ligne le 13 janvier sur son blog baptisé « Le journaliste tunisien », jusqu’alors bloqué par la cyber-censure du gouvernement. L’article qualifie le peuple tunisien d’« extraordinaire » pour n’avoir pas limité ses revendications aux aspects sociaux, mais pour leur avoir donné une dimension politique. Le choix du jasmin fait référence à cette fleur blanche emblématique de la Tunisie, symbole de la pureté, de la douceur de vivre et de la tolérance.

Mais pour les habitants des campagnes du grand-Ouest, grands artisans de la chute du régime, cette dénomination n’est pas innocente. Elle symbolise, selon eux, cette volonté de certaines élites d’édulcorer l’image de la révolution en la folklorisant, à un grand coup de clichés orientalistes. Le journal faisait d’ailleurs parti des parutions officielles, et la rédaction n’a pas véritablement changé depuis le départ de Ben Ali. Zied el-Hani ne peut pas véritablement prétendre au statut d’opposant historique. En bon professionnel, il a par contre su saisir l’esprit du moment à Tunis, et ce besoin de se rassurer auprès d’une image apaisante. Les mashmoums, ces petits bouquets de jasmin que l’on offre aux touristes, ou qu’on leur vend dès leur arrivée à l’aéroport, sont le meilleur exemple de la communication que le gouvernement avait jusqu’à maintenant imposé à la population, proposant aux visiteurs occidentaux l’apparence d’un pays totalement dépolitisé, mielleux plus que doux, pour ne pas dire infantile.

Loin des illusions de la vitrine tunisoise, le végétal qui symbolise le mieux le quotidien des tunisiens est selon certains d’entre eux le figuier de barbarie, ce cactus fruitier, bardé d’épine, utilisée à la campagne en guise de haie protectrice.

 

Ezzedin Gannoun, dramaturge tunisien et directeur du théâtre El Hamara de Tunis, nous explique l’enjeu culturel de ce débat.

avec l’aimable autorisation de Nicolas Roméas, directeur de la revue Cassandre/Horschamp

 

H. M.

 

L’art, moteur de la révolution ?

Après les bouleversements récents du monde arabe, qu’en est-il de sa scène culturelle? Les artistes et intellectuels, acteurs souvent clés des débats de société, ont vu leurs travaux suspendus par le vent des révoltes. État des lieux des perspectives artistiques post-conflit.

 

Vidéos postée sur sa page Facebook par le slameur américain Saül Williams en soutien à l’activisme des artistes égyptiens


Au Caire, nombre d’artistes se sont emparés de la Révolution pour traduire ses mutations à travers des productions artistiques et ainsi prolonger la contestation. Malgré le peu de temps laissé aux plasticiens, comédiens et autres acteurs de la scène culturelle égyptienne pour s’exprimer – la révolte consumant leur organisation habituelle – un grand nombre d’entre eux se sont manifestés. Parmi eux, Salah Saadani, célèbre acteur et contestataire de la première heure, Khaled Essaoui, également comédien, ou encore le poète Hichem Aljokh, à l’origine d’un buzz autour de ses poésies sur internet. À l’inverse, certains acteurs de la vie culturelle ont créé la polémique. On pense notamment au chanteur Tamer Hosni, expulsé de la place Tahrir par les manifestants ou au directeur de la section Antiquités égyptiennes du musée du Caire, Zahi Hawass. Ce dernier, auteur d’un rapport dénonçant la dégradation et le pillage de son musée a été accusé de sous-payer ses gardes, des gardes qui pourraient être à l’origine des vols, selon Wafaa El-Saddik, ancien directeur du Musée Égyptien. Les manifestants ont, eux, été nombreux à rejeter directement la faute sur l’ancien président Moubarak qui aurait sciemment créé le chaos en demandant à des policiers en civil de piller le musée. On apprend plus tard que le dictateur avait proposé un poste à Zahi Hawass au sein du cabinet qu’il comptait remanier. De quoi alimenter les critiques autour de la corruption des institutions culturelles. L’intéressé s’est défendu en affirmant : « Quand j’ai quitté le musée l’autre jour, beaucoup d’Egyptiens m’ont demandé si le bâtiment était en sécurité et s’ils pouvaient être d’une quelconque aide. Un très faible nombre de personnes ont essayé de casser et voler. Les Égyptiens appellent à la liberté, pas à la destruction. »

 

Zahi Hawass, directeur des antiquitées égyptiennes au musée du Caire

Culture clandestine

Les quelques artistes qui sont parvenus à se faire entendre se positionnent clairement dans le camp des anti-Moubarak. Malgré la désactivation de Facebook et de l’internet en général, Sam Bardaouil, artiste maghrébin installé à New York et à l’origine de « Iran Inside Out », s’est demené pour contacter quelques artistes en Egypte et promouvoir leurs actions sur sa page Facebook. L’artiste Amal Kenawy (Biennales de Dak’arts et Sharjah) s’est exprimée par ce biais : « Stop à l’intimidation, nous n’avons plus peur ! Désormais, dans les rues, plus personne ne pense en termes de chrétiens ou musulmans ! Nous ne sommes plus qu’un. Je suis honorée de faire partie de ce mouvement, je veux que mon fils assiste à une nouvelle ère et accède à un avenir meilleur. Moubarak est parti ! » L’art a joué un rôle déterminant dans le pays lors de la Révolution ; il a par exemple été possible de mettre en place une solidarité entre musulmans égyptiens et chrétiens coptes. Le 7 janvier dernier, en réponse aux bombardements terroristes d’églises, musulmans venus de tout le pays se sont rendus à la messe copte pour servir de « boucliers humains » contre les attaques toujours plus vives. Cette initiative était en partie soutenue par El-Sawy Culture Wheel, une association importante du pays.

Extension géographique

Dépassant les considérations géographiques et religieuses, des figures de la scène arabe se sont illustrés durant les revendications. Lara Baladi, fondatrice du congrès “Nomadic Artists”, a rassemblé artistes et journalistes à la galerie Townhouse du Caire. Cette artiste basée au Liban lutte pour contrer les dires des medias, directement infusés par le gouvernement, qui se concentrent bien souvent sur le danger des gangs criminels: “Les policiers sont en civil et pillent ce qu’ils peuvent pour discréditer les manifestants. Mais de toute façon, les gens sont forts, ils nettoient les rues, s’aident les uns les autres à trouver de la nourriture. La police a ouvert les prisons, libérant ainsi les détenus. On se prend du gaz lacrymogène dans nos propres foyers. Mais nous sommes forts, nous voulons que Moubarak s’en aille” déclarait-elle peu avant que le dictateur ne quitte le pouvoir.

Et après ?

Logo du projet "I am Tahrir"

Suite à la révolution, nombreux sont les sites Internet égyptiens qui ont mis en place des actions de sauvegarde des œuvres liées à la chute du régime de Moubarak. Ainsi créations virtuelles (photos, gifs, vidéos…) et billets de blogs sont progressivement collectés pour préserver la mémoire de cette révolte aux issues foisonnantes. Les réseaux sociaux se placent bien évidemment au cœur de ce rassemblement de témoignages sur supports variés. Facebook a ainsi accueilli un projet baptisé « I am Tahrir », clin d’œil à la célèbre place où se sont amassés des milliers d’égyptiens pour manifester. Cette initiative singulière ambitionne de créer la première exposition virtuelle découlant de la révolution égyptienne. À terme, cette page qui compte aujourd’hui plus de 1600 fans veut « documenter la révolution et devenir un relai pour l’art révolutionnaire ». Les créations des internautes commencent a affluer sur la plateforme aux côtés de productions plus générales, symboles des événements. On peut donc y trouver les photos les plus marquantes du soulèvement, des caricatures, des chants et autres poèmes. Une fois un nombre suffisant d’œuvres récoltées, ces dernières seront exposées sur un site à part entière, véritable galerie virtuelle. A l’inverse, le projet « I am Jan25 » a fait le choix d’afficher de manière exhaustive toutes les créations artistiques liées à la révolution. On y trouve pour l’heure plus de 3000 vidéos et plus de 4000 documents visuels. Le témoignage fort car multiple d’une génération prête à faire transiter ses frustrations et ses espoirs à travers l’art.

L.P

 

Culture’bulente: la musique du bled par El General

En 1989, année de la révolution roumaine et du Printemps de Pékin, Public Enemy sortait Fight The Power, pendant que le Suprême NTM en appelait au Monde de Demain. Le Hip Hop s’imposait comme une culture à la fois créative et subversive. Si aujourd’hui le rap des deux rives de l’Antlantique semble avoir délaissé sans complexe sa vocation contre-culturelle, il est encore des coins du monde où la révolte s’annonce en chantant, ou en rappant.

Amel Mouthlouthi, jeune chanteuse tunisienne dissidente, résidente en France, de retour avenue Bourghiba pour chanter en mémoire des victime de la répression.

Alors que le clan Ben Ali s’étant approprié certaines des plus belles pièces du patrimoine archéologique tunisien, la jeunesse tunisienne a fait de sa culture actuelle un terrain privilégié de liberté d’expression.

Raïs Lebled, par le rappeur El General

Même si des rappeurs comme Balti s’étaient abaissés confortablement à rapper sous le portrait du Président tunisien, évitant ainsi tout risque de censure, certains rappeurs se sont révélés auprès de leur public comme de véritables porte-parole. Évoluant souvent dans la clandestinité, ils ont fait connaître leur musique en diffusant leur musique sur YouTube, premier diffuseur de musique en ligne à travers le monde.

El General assumait au grand jour son combat, se déclarant « dans une démarche de dialogue direct et transparent » avec le pouvoir.

La réponse du régime ne s’est pas fait attendre…

«Une trentaine de policiers en civil sont venus chez nous pour arrêter Hamada et l’ont pris sans nous dire où ils l’emmenaient. Quand nous avons demandé pourquoi ils l’arrêtaient, ils ont répondu: “Il sait pourquoi »», déclarait jeudi 11 janvier 2011 à Reuters, Hamdi Ben-Amir, le frère du rappeur tunisien Hamada Ben-Amor. En effet, fin décembre, El general avait ouvertement défié la censure en mettant en ligne un titre intitulé Raïs Lebled («Le chef du pays», ndlr), qui interpellait directement le président tunisien Zine El Abidine Ben Ali sur la misère sociale du pays, la violence du régime et le chômage des jeunes.

Le jeune homme de 22 ans a été arrêté le jeudi 6 janvier chez lui à Sfax. Le rappeur, dont les morceaux sont devenus l’hymne de la jeunesse révoltée de Tunisie, est finalement libéré trois jours après. «Mon frère est revenu chez nous sans incident », a raconté Hamdi Ben-Amir.

Tounes Bledna, par El General


Aujourd’hui, après l’effervescence des interviews à sa sortie de prison, El General a opté pour le silence radio. Sans doute le temps pour lui de jauger le nouveau pouvoir en place, avant d’ajuster le tir, sur de nouvelles cibles…

H.M.

Sources: AFP

 

Internet en Tunisie: la faille du système

Drapeau du parti pirate tunisien

« Internet a inventé à la fois Big Brother et son antidote permanent », avait déclaré déclaré Jean-Marie Messier. L’exemple tunisien, comme ses différents avatars arabes, perses, ou même chinois, confirment ce constat: la toile s’impose de plus en plus comme un espace virtuel aux enjeux réels, terrain d’échanges culturels autant que champ de bataille politique.

 

La Tunisie entretient une relation particulière avec le net. Avec près de 5 millions de comptes Facebook et Twitter pour une population totale de près de 10 millions d’habitants, la Tunisie est de loin le pays le plus connecté du monde arabo-musulman. L’ancien régime a très vite compris le risque qu’il encourait à laisser s’étendre cet espace de liberté d’expression. Particulièrement éduquée, la jeunesse tunisienne a très vite su utiliser le web comme terrain de contestation. Ammar 404, le message remplaçant le traditionnel Error 404, rappelait régulièrement à chacun les limites qu’il ne devait pas franchir. La censure était systématique, sans cesse contournée par les hackers tunisiens qui avait ironiquement fait du fameux Ammar 404 le nom de leur mouvement.

Le pouvoir tunisien avait les moyens de ses ambitions grâce à sa main mise sur le réseau. Techniquement, il utilisait le serveur mandataire qui traite toutes les requêtes HTTP pour filtrer les sites sur la base de leur nom de domaine. Comme le souligne OWNI: « L’ATI aurait dès l’année 2000 mis en place ou imposé aux FAI le naturellement très secret système de surveillance automatisée et de censure des contenus en ligne et des internautes, que ce soit à leur domicile, sur les ordinateurs d’accès public, ou dans les publitels (cyber-cafés), où il est obligatoire de présenter ses papiers d’identité avant de se connecter. »

Du 23 au 27 novembre 2006, l’encyclopédie en ligne Wikipédia et tous les serveurs de la Wikimedia Fondation n’était plus accessibles depuis la Tunisie. Le 21 février 2007, le site de Libération fut bloqué à la suite à la parution d’un article du journaliste Taoufik Ben Brik. Il redevint accessible quelques semaines plus tard.

La tentative de fermeture de Facebook

En Août 2010, face à l’immense succès de Facebook, le pouvoir utilise ses dispositifs de contrôle pour tenter de fermer l’accès au site communautaire. La protestation est telle que la manoeuvre est avortée. Comment ce pouvoir béni des occidentaux pourrait-il se permettre de rejoindre le Myanmar et sa junte militaire, seule à avoir imposé à son peuple un tel huit-clôt? Quoi qu’il en soit: le mal est fait. La population a désormais bien compris où se situait la faille du système Ben Ali.

À la mi-décembre 2010, la rumeur de l’immolation de M. Bouazizi se propage comme un incendie sur la toile. Partant de l’ouest, les manifestations ont lieu dans tous le pays. C’est Facebook qui sert à coordonner les actions de chacun. La photo de profil devient le chiffon rouge que l’on agite. Propager l’info, prévenir ceux de Jendouba des évènements de Sfax, en passant par Paris. Connexions exponentielles: si la surveillance est partout, les internautes la noie dans l’abondance! Stratégie réflexe de ceux qui se comptent lorsque ça compte, de la force d’une ombre à la puissance du nombre. Le blog “404 Not Found!” organise depuis de nombreuses années la contestation.

Exemples de photos de profils Facebook dissidents

Il ne faut pas négliger l’impact de blogs importants, notamment le collectif Nawaat qui a joué un rôle fort dans la promulgation des messages, notamment ce qui concerne la liberté d’expression . Leur rôle a été salutaire, comment en témoigne l’appel pour ne pas laisser Ben Ali fuir, qui fait écho à plus de 130 commentaires. Nawaat a été très impliqué dans la révolution de Jasmin. Il est également à l’origine de la diffusion des câbles américains concernant la Tunisie au travers du projet Tunileaks.

Les héros/héraut du web

Lina Ben Mhenni, (Tunisian Girl) et Slim Amamou (Hamadi Kalouicha), bloggeurs tous les deux, deviennent pour les jeunes de véritables leaders. Après la chute du régime Ben Ali, Slim Amamou est même contacté par le ministère de la Jeunesse et des sports par coup de fil pour devenir secrétaire d’Etat. Le 20 janvier, il refuse de démissionner du gouvernement, après le départ de quatre ministres issus de l’opposition. «Je crois au dialogue. Au sujet des anciens ministres de Ben Ali, il n’y a pas vraiment de choix, il faut être réaliste quand même (…). Si vous voulez des gens qui ont du métier et savent ce qu’ils font, il faut faire appel à ces personnes».

L’attaque des pirates d’Anonymous le 2 janvier

En représailles, le régime cherche à fermer les blogs et autres profils Facebook trop remuants. Le 2 janvier, le collectif de hacker Anonymous qui soutient la révolte tunisienne, passe à l’attaque et s’en prend aux site gouvernementaux. Le collectif d’internautes se livre à des actions des piratages. Le site du gouvernement, les sites des ministères et ceux de la banque Zitouna, propriété d’un gendre de Ben Ali, ont été mis hors service le 2 janvier par saturation des serveurs. Le collectif fournit même à tous ceux qui le souhaitaient un logiciel et des instructions pour noyer ces sites de requêtes. Tant et si bien que le blogueur Slim Amamou, arrêté quelques jours par la police début janvier, souligne l’importance du collectif de hackers dans une interview donnée à la chaîne de télévision française Public Sénat.

Aujourd’hui, Ammar 404 a été remplacé par un avatar un peu plus diplomate… Mais les cyber-cafés sont toujours interdits!

H.M

Source : Afp


Amira Chebli, jeune artiste à Tunis

Amira Chebli présente actuellement sa performance « Touka: confusion émotive » lors du festival DAT (Danser À Tunis). On attend aussi la sortie du long métrage Dans sa peau de Jilani Saadi, dans lequel elle incarne le premier rôle. Actuellement en tournage pour le projet d’une série docu-fiction,


Amira Chebli, vous revenez de Bruxelles où vous travaillez actuellement sur un documentaire revenant sur les évènements de la mi-janvier en Tunisie, . Quel est ce projet?

Démocratie Année Zéro est un documentaire du réalisateur Christophe Cotteret, un Français vivant entre Beyrouth et Bruxelles, qui s’intéresse énormément à ce qui se passe au Moyen-Orient. Curieux d’en savoir plus, il a convaincu sa production (Entre Chien et Loup) de venir tourner en Tunisie un documentaire sur l’insurrection, qui se veut révolution. Un deuxième tournage aura lieu en avril.

Que vous voulez-vous dire au travers de cette nuance entre insurrection et révolution?

La révolution signifie une rupture totale avec un système et ses mécaniques, une rupture absolue avec l’ancien régime. Or, on en est encore au stade de l’insurrection, puisque le gouvernement de transition est composé, entre autres, de quelques symboles de l’ancien régime.

Quelle est la nature de votre participation à ce documentaire?

Au départ, l’idée était que j’aide l’équipe à accéder à un maximum d’informations. Ensuite, vu qu’une partie des témoins s’exprimait mieux en arabe, même en étant francophones. J’ai réalisé des interviews et j’ai même été interviewée. Faisant partie du mouvement contestataire, j’ai pu faciliter l’accès de l’équipe à quelques activistes importants, cyber-militants ou journalistes.

Pouvez-vous nous détailler votre participation à ce mouvement?

Bien avant le mouvement, je faisais partie de toute une « communauté » de jeunes opposés à ce régime. On ne luttait pas pour sa dissolution, mais au moins pour pouvoir obtenir quelques droits et libertés, afin d’exercer notre citoyenneté réelle. Depuis mi-décembre et l’immolation de Mohammed Bouazizi, on a recommencé les manifestations, toujours contenues par la machine policière, comme pendant le mouvement de 2008, à Gafsa et dans son bassin minier . Je participais aux manifestations, sur le terrain, mais aussi sur le réseau clé de ce mouvement: Facebook. Le cybermilitantisme a facilité les actions et la circulation des informations, des mots d’ordres. Des vidéos aussi, ainsi que d’autres données qui étaient nécessaires pour franchir ce grand cap.

Qu’en est il aujourd’hui de vos conditions de travail?

Pas pires qu’avant, mais pas mieux non plus. On est encore – et ça va prendre un peu de temps à mon avis, -dans le travail avec les moyens du bord, les « plans B », et la création « conditionnée » par nos auto-censures… En fait, créer est actuellement plus délicat que jamais.

Pourquoi?

La liberté d’expression est une arme à double tranchant ! Avant, on luttait pour pouvoir s’exprimer. Là, dans le bouillonnement populaire, on va devoir se poser de grandes questions… Jusque-là, c’était « dire », maintenant c’est : « quoi dire ». Si on dispose d’une influence sur les gens, il va falloir en faire bon usage . Et puis on n’a plus à alerter les gens des faits, mais plutôt à réfléchir parmi la « masse » à des solutions pour la transition et pour l’avenir. Il y aussi une autre problématique plus complexe : pourrons-nous exprimer librement, je veux dire créer avec autonomie, un discours politique inspiré par la création ? Pensons aussi aux séquelles du régime sur cette société. Nous allons devoir instaurer un nouveau rapport art/citoyen, artiste/citoyen, culture/société.

Quel est pour vous le rôle de l’art dans une société nouvellement démocratique?

Parlons plutôt de « culture ». C’est un outil indispensable à la démocratie. Pour en dire plus, une démocratie sans culture , sans art, n’a pas lieu d’être. La culture (art, littérature, création …) est un des plus importants outils de l’exercice de la démocratie, donc une démocratie sans culture n’est qu’une dictature – intellectuelle au moins et ce n’est pas rien – camouflée, ou un système libéral et capitaliste , que j’appelle aussi une dictature.

Propos recueillis par Hédi Maaroufi


Darina Al-Joundi, voix de la révolte

Un rêve qui sort de l’oubli. C’est comme cela que Darina Al-Joundi vit les évènements qui secouent le monde arabe depuis décembre. Nous l’avons rencontrée au théâtre de la Colline, où elle était invitée par Mediapart.

© Roger Mekarzel

« Née au Liban, mariée à un Egyptien et le cœur en Palestine », c’est ainsi que Darina Al-Joundi se décrit, lors de la soirée Médiapart autour des événements liés au monde arabe et volontiers lors d’entretiens plus confidentiels. Cette artiste aux multiples casquettes exprime toute la passion d’une femme férocement attachée à un monde arabe qu’elle décrypte comme personne. Pièces, documentaires, films et romans, tous les supports lui fournissent une occasion de traverser les questions complexes qui drainent les peuples qu’elle côtoie.

Quelle a été votre première réaction face à la montée de la contestation en Tunisie ? Croyiez-vous en un possible renversement du pouvoir ?

« Ma première réaction a été celle de l’extase. J’ai été parcourue d’un grand espoir et me suis dit : « Ça commence enfin, le monde arabe se réveille… ». Mon père, lui, y a toujours cru, il m’en parlait souvent. Il évoquait la liberté, le devoir de se révolter contre l’injustice et de demander la démocratie. C’était le rêve de beaucoup de gens de gauche des années 50 et 60, oppressés par les mêmes régimes que nous défions aujourd’hui. La gauche arabe demandait la démocratie face à ces régimes extrémistes. Ils ont été mis à l’écart, en prison ou même exilés, tellement fatigués par le fait d’être pourchassés qu’ils n’avaient plus la force de se révolter. Aujourd’hui, c’est un rêve oublié qui se réalise, oublié car je n’y croyais plus. Je disais souvent à mon père, avant sa mort : « Tu me rends folle, comment tu peux encore y croire ? ». C’est comme ce mythe issu du Coran où « les peuples des caves », endormis pendant 100 ans, se réveillent tout d’un coup alors qu’on ne croyait plus cela possible. »

Que dites-vous du fait que le mouvement ait commencé en Tunisie ?

« Ce n’est pas une surprise pour moi car c’est un pays du monde arabe que je suis de près et que je respecte pour la laïcité de ses lois, le statut de la femme… La population peut être protégée par ces lois pour avancer, il y a quelque chose sur lequel se reposer. Justement avec ces progrès, il était encore plus étonnant que le peuple continue à accepter cette oppression… Lors de ma dernière visite en Égypte, je me demandais comment le gouvernement arrivait encore à endormir ce peuple ».

Pensez-vous que la Turquie ait inspiré les révolutions du monde arabe comme cela a pu être dit ?

« La Turquie est un pays très différent des autres concernés par ce mouvement, aussi bien de par leur laïcité que dans leurs lois… Il ne faut pas oublier que la Turquie reste l’empire qui a occupé les Arabes pendant plus de cent ans. Cela me fait penser aux personnes qui comparent ce qui se passe aujourd’hui avec la situation en Iran. C’est d’un surréalisme total. Ce sont deux mondes de culture, de langue opposées… J’entends des choses comme : « L’Iran, ça va faire comme l’Egypte » alors que ce n’est même pas la même religion. Le chiisme et le sunnisme sont très différents. Toutefois les révolutions du monde arabe peuvent inspirer des gens au-delà des religions : Cuba, le Cambodge, Bruxelles… Même en Chine, on entend la population parler d’une « Révolution du jasmin », tant et si bien que le gouvernement a dû censurer le mot jasmin. »

En tant qu’artiste, quel regard portez-vous sur les révolutions qui bouleversent aujourd’hui le monde arabe ?

« J’ai sur ces révoltes un regard de fascination en tant qu’observatrice. Ça me donne envie d’apprendre à nouveau. En France, se révolter est un sport national. Mais dans les pays oppressés, manifester devient un acte d’héroïsme qu’on ne peut que respecter. On ne peut qu’admirer ceux qui ont été prêts à tout perdre pour gagner la liberté. »

Des projets inspirés de ces grands changements en prévision ?

« Je planche actuellement sur plusieurs projets. Ils sont tous inspirés des événements en Égypte… Je prépare notamment un roman ainsi qu’un documentaire sur l’Égypte, puis viendra un spectacle autour de la femme arabe. On va rencontrer ces thématiques chez beaucoup d’autres artistes dans les deux prochaines années. Peintres, musiciens, auteurs, caricaturistes ont participé… Des cinéastes ont filmé tout ce qui s’est passé, tous les jours. »

Enfin quel est votre regard de femme sur ces révolutions ?

« Les femmes se sont beaucoup impliquées. Elles ont œuvré, elles ont été dans la rue… En Égypte, elles créent maintenant des associations pour demander le changement des lois. L’espoir est celui de créer un jour une société où l’on sera tous à égalité. Ce n’est que le début, tout le travail commence maintenant. »

L.P

 

RAVEolution!

Haythem Achour et Zied Meddeb Hamrouni, deux artistes et DJ’s, reviennent sur la « Révolution de jasmin ». La scène électro de Tunis cristallise les aspirations enfin étalées au grand jour de la jeunesse tunisienne.

Zied Meddeb Hamrouni et Haythem Achour / © Laura Pertuy

La musique assistée par ordinateurs, comme on la désigne poliment au sein des musiques actuelles, n’est pas de la chanson à texte. Pas d’appel enflammé pour une société meilleure, pas de paroles exaltant la révolution. Majoritairement urbaine, l’electro est associée aux drogues et à la fête. Par extension, à un monde de jouissances hautement compatible avec la société mondialisée de consommation, peu préoccupée par des considérations d’ordre politique. Elle serait l’expression de la jouissance gratuite des corps déconnectés de toute raison sociale. Pourtant, si l’on jette un bref coup d’œil historique sur la naissance de la techno et de ses variantes, on constate qu’elle a émergé et s’est développée dans des lieux fortement marqués par un contexte social conflictuel. Des places fortes de la musique électronique, comme Detroit ou Berlin, sont aussi des lieux chargés historiquement. Detroit a subi de plein fouet la crise de l’industrie automobile. Emblème du rêve américain, devenu l’étendard de son envers. Dans les friches, les nouvelles sonorités ont trouvé leur place. De même, la chute du mur de Berlin a contribué à faire de la capitale allemande l’épicentre de l’electro. Et si la jouissance n’était pas gratuite après tout, conséquence d’une énergie créatrice résultant de l’euphorie de cette liberté nouvelle ? A Tunis, l’existence d’une scène techno a bien sûr précédé les évènements de janvier. La musique électronique n’a peut-être pas propulsé les manifestations, mais elle les a accompagnées, et surtout, elle a été une des bandes-son de la libération. Un monde plein de basses.

Haythem Achour : «Cela fait environ sept ans que la musique électronique se développe à Tunis. Mais je dirais que depuis deux ans, les choses ont pris une tournure nouvelle. Comme si les gens en avaient marre de ce qui leur était proposé constamment et avaient envie de voir et d’entendre des choses différentes. Depuis deux ans, les choses se mettent vraiment en place. Des soirées, des collectifs et bientôt un label.
Zied Meddeb Hamrouni :
«Une vraie scène s’est constituée, on a fondé le collectif World Full Of Bass il y a un peu plus d’un an. Le hasard a d’ailleurs fait que la soirée d’anniversaire du collectif a eu lieu le jour des premiers clashs entre manifestants et policiers. Hextradecimal sera le premier label electro tunisien. Jusqu’ici, il n’y avait pas vraiment de clubs pour nous accueillir. On les créait nous-même. Les soirées avaient lieu dans des endroits différents. Le public était plutôt réduit. Au début on était content s’il y avait vingt personnes… Mais peu à peu on s’est rendu compte qu’il y avait un public pour l’électro. Une fois, j’ai joué entre trois groupes de rock, tout seul derrière mon ordi et le public a bien réagi. C’était encourageant.»

Sous le couvre-feu

Haythem : «On a organisé la soirée Under Couvre Feu dans un hôtel de la banlieue nord de Tunis. Ben Ali avait quitté le pouvoir. Une certaine euphorie régnait, mais il y avait aussi ce couvre-feu – que personne ne respectait cela dit. Au départ, je ne m’étais pas vraiment posé la question de la célébration du départ de Ben Ali. En fait il s’agissait plus d’une soirée destinée à récolter des fonds pour venir en aide aux villages du sud du pays. Mais les évènements ont transformé cette fête en célébration de la chute du régime. Et quelle fête ! Plus de mille personnes, dans un contexte presque absurde. L’armée était présente aux alentours, mais laissait faire totalement. Elle a même fait office de service d’ordre. C’était délirant. En plus, le public était différent, ou plutôt plus varié que d’habitude.»

Vigilance

Zied : «Un ami me disait l’autre jour qu’on pouvait parler librement dans la rue à Tunis.»
Haythem : «Tu peux dire ce que tu veux maintenant. C’est le changement immédiat le plus significatif. Tu peux parler, tout simplement.»
Zied : « Je ne réalise pas encore. Depuis juillet, je vis entre Paris et Tunis. Je n’y suis pas retourné depuis le mois de décembre. C’était pour la soirée anniversaire du collectif World Full Of Bass. J’ai fait ma révolution ici, en me joignant aux manifestations de soutien, mais surtout derrière mon ordinateur. J’étais la sentinelle : à distribuer et relayer les infos qui me parvenaient par Facebook et Twitter. »
Haythem :
« Sur place, les manifestations gonflaient de jour en jour. C’était comme une vague. Une image magnifique. Mais la révolution n’est pas terminée. Le mot d’ordre est à la vigilance. Le premier ministre de Ben Ali doit s’en aller (cette interview a été réalisée avant la démission de Mohamed Ghannouchi, ndlr). Pour l’instant il est trop tôt pour penser à autre chose.»

La suite

Haythem : «Bien sûr on est impatient de s’organiser, de structurer la scène electro et artistique. Tout reste à faire – à inventer. On veut créer des ponts. On veut se faire connaître à l’étranger On veut casser cette image d’exportateurs de tapis ou de céramique. On commençait à avoir des retours de Detroit, de Lyon. Les évènements ont accentué la tendance. J’aimerais créer un centre de musiques actuelles, le label est en train de naître. Comme ailleurs, le milieu electro est très liée à la création graphique, à l’art contemporain. Beaucoup d’artistes sont pluridisciplinaires. On communique beaucoup entre nous. On se tient au courant des évolutions de chacun. C’est ce qui nous fait avancer.»

Diaporama de la soirée documentaire / DJ set au 64 rue Chapon

T.C

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