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La Tunisie : Art, jasmin, cactus, et révolution…

10 Mar

Fadhel Jaïbi, le théâtre est son double.

Figure dissidente de la culture tunisienne, Fadhel Jaïdi présentait sa dernière pièce, Amnesia, fin janvier à l’Agora d’Evry, quelques jours après la chute de Ben Ali.


© Christian Rolfe

Le 21 janvier, au Théâtre de l’Agora, à Evry, rendez-vous avec Fadhel Jaïbi pour la représentation de la pièce Amnesia. À l’opposé de ces intellectuels à la logorrhée parfumée d’une poésie facile, auto-proclamés porte-parole de la culture maghrébine, je vais à la rencontre d’un homme exigeant, radical et cultivé, un authentique insoumis, apaisé par la rigueur de son analyse.

Sur les rails, à voir défiler les paysages de ma banlieue natale, je prends la mesure du moment. Il se jour en moi, Eddy Maaroufi, jeune franco-tunisien, quelque chose de profond à l’idée d’échanger avec cet artiste majeur de la culture tunisienne , quelques jours seulement après la chute inattendue du général Ben Ali… J’arrive à 18 heures, pile. On me dit de suivre un couloir qui mène au plateau. J’entre dans une immense salle, noire, vide… Seule la scène est éclairée d’une lumière blanche, froide, lunaire. Je descends timidement des gradins pour m’approcher. Depuis les premiers rangs, je reste debout à attendre je ne sais quoi. Que le spectacle commence ! C’est alors que côté cour entre en scène un homme élégant, à la démarche légère. C’est Fadhel Jaïbi. Le regard dur et la voix douce, des mains souples et soignées, la belle écharpe de l’intellectuel de gauche… Des cheveux en nuages qui entourent le crâne comme le sommet d’une montagne usée. Il traverse la scène, me jette un coup d’oeil, va pour s’arrêter, mais comme je ne réagis pas, continue et ressort côté jardin.La scène est absurde ! Je m’attendais à passer par un attaché de presse, comme on passe par un sas de décompression! Pris au dépourvu, intimidé par l’autorité naturelle de cet homme, je suis resté sans rien dire. L’occasion est gâchée. Ne sachant comment réagir, je reste planté là, à attendre une seconde chance. Et revoilà M. Jaïbi… Cette fois-ci il vient à moi, directement. Il me demande qui je suis. Je me présente et lui demande s’il a le temps pour un entretien. Il m’explique qu’à cette heure, il doit normalement rencontrer un journaliste de Libération. Je ne lâche pas le morceau, la conférence de presse ne me suffit pas. « Vous voulez une interview exclusive ? », me demande-t-il. L’expression m’intimide, mais j’assume. Il me dit de l’accompagner dans le hall. Coup de théâtre ! À peine sorti de la salle, un courtisan désolé lui apprend que le journaliste s’est trompé de RER, qu’il ne sera pas là avant 19H… J’ai gagné mon interview ! Nous allons nous installer à une table du restaurant, nous croisons Habib, qui m’adresse un sourire complice. J’allume le dictaphone, jette un coup d’oeil au carnet où s’étalent mes questions, et leur souris, comme pour les encourager à être bonnes… Fadhel Jaïbi est arrivé en France en 1967, à l’université de Censier, pour y étudier le cinéma. En 68, il entre en écriture par le réel, inspiré par le travail expérimental de troupes comme le Living Theatre. Pas né auteur, Fadhel Jaïbi a appris le travail en collectif, à Paris, dans l’utopie d’un art qui se voyait changer le monde. Pas une écriture de l’intimité du bureau et du stylo: un autre support, le plateau, et une autre plume, beaucoup plus vivante: l’acteur. Un va-et-vient entre la scène et la feuille blanche.

Issu d’une famille « assez critique, au regard assez aigu sur la vie autour d’elle », le jeune Fadhel ressent dès ses débuts la nécessité d’être un artiste citoyen totalement inscrit dans l’ici et maintenant, slogan qui lui sert encore aujourd’hui à savoir par où créer. La misère, les scandales, les morts, les suicides, les injustices, la maladie… Comme un vampire, il se nourrit de la souffrance, corne d’abondance lugubre qui alimente son talent. Conscient de sa double culture, arabe et occidentale, il développe donc au long de sa carrière un répertoire inventé pour les besoins de la cause, interpelant la responsabilité individuelle et la responsabilité collective : cette dialectique qui l’a poussé à l’écriture, à la réalisation, à la relation à l’autre… La sublimation d’une identité double, passant, du fond de lui-même, en permanence de la confrontation à la complémentarité. Un théâtre duel qui part de la réalité mais qui ne peut oublier de donner à rêver, à émouvoir, à pleurer et à rire : « tout dépend de quoi tu fais rire et pleurer les gens. »

Ce théâtre a évolué avec lui et les siens. Il m’évoque l’époque du Théâtre du Sud, à Gafsa, avec Fadhel Jaziri, cette époque des pionniers où leur troupe avait pris le maquis dans les plaines désolées du sud tunisien. Et puis la rencontre avec Jalila Baccar, cette femme libre dont le compagnonnage amoureux semble intemporel. Quelques années de responsabilités sédentaires, pendant les quatre années de direction du Centre National d’Art Dramatique de Tunis. Le retour à la vie de troupe, avec le Nouveau Théâtre de Tunis, jusqu’à la naissance de Familie production. Dès la seconde moitié du règne de Bourguiba, la censure rôde, partout… De menace, elle devient source d’inspiration, au milieu de cet exil aride, le seul qui offre le temps d’aiguiser son art comme une lame. Il s’agit d’« appeler un chat un chat et un tortionnaire un tortionnaire », tout en s’adressant à ce public populaire qui lui restera toujours fidèle.

 

Le théâtre de Jaïbi ne se veut pas seulement social, politique. Il est aussi poétique, un théâtre d’images. Autocritique tant qu’il peut, il n’exclue pas d’avoir pu être pris, sous une forme ou une autre, consciente ou inconsciente, dans une forme d’auto-censure. Il a toujours dû faire face à des gardes-fous tenaces: « la morale, la religion, toutes les bondieuseries, le crime de lèse-majesté… ». Encore aujourd’hui, avec Amnesia : oser interpeler le prince en ses valeurs, en ses mécanismes, et ses hypocrisies, en ses calculs, en ses tricheries, en ses brutalités, en ses manigances… « C’est une radioscopie de la classe politique au plus haut niveau, et c’est pour ça qu’on s’est exposé aux foudres de la censure de manière brutale ». Un théâtre de la vérité par le symbole, alchimique dirait Artaud.À revenir sur le passé, le ton n’est plus aussi ferme, certaines affirmations sonnent de plus en plus comme des questions… Plus que jamais, le doute assaille l’homme. Toute sa vie fut portée vers la dissidence. Mais que devient un insurgé au lendemain d’une révolution ? Bientôt les souvenirs deviendront nostalgie… Il me raconte la manifestation des artistes du 11 janvier à Tunis, dont il avait été l’un des porte-parole(s). Prévenu par sms, il vient avec Jalila avenue Bourguiba, la grande artère du centre-ville, vers midi. Devant le Théâtre National, une trentaine de personnes dont Raja Ben Ammar, une amie comédienne. Face à la police, celle-ci défend son droit à regarder le ciel et le beau bâtiment devant elle. On lui répond que ce n’est pas possible aujourd’hui. « Pourquoi? Que se passe-t-il aujourd’hui? . Sitôt arrivés, on leur demande donc de lui dire de partir. « Nous n’avons pas d’ordres à lui donner. Les ordres c’est vous, et nous on fait avec ! On verra si vous arriverez à nous faire déguerpir d’ici ! ».Les choses dégénèrent alors très vite, la police étant (par) dix fois supérieure en nombre. Des injures aux bousculades, jusqu’à ce que les forces de l’ordre se saisissent de Raja Ben Ammar par les cheveux pour la traîner sur le trottoir sur des dizaines de mètres… Le cortège, désormais composé d’une centaine de personnes, décide alors de se replier dans le bureau de Jaïbi pour y rédiger un texte remis aux agences de presses internationales. Le soir-même, Al Jazira, la BBC, ou encore France 24, contactent le dramaturge qui leur résume les évènements. Le lendemain, le ministre de la Culture convoque Fadhel, Jalila et Raja pour leur adresser les plus plates excuses du président de la république et du Premier ministre. « C’est là qu’on a compris que les choses tournaient au vinaigre pour eux! Il nous demandaient de les aider à calmer le jeu. Ça ne nous a pas empêché de demander à Ben Ali de se casser ! ».

Aujourd’hui, Fadhel Jaïbi milite pour un régime bi-camériste, pour ne plus jamais entendre « le chef de l’État a décidé, a ordonné ». Il espère une république parlementaire et laïque, inspirée par Kamal Atatürk. Jalila a refusé le poste de ministre de la Culture. Leur place est dans la rue, aux côtés du peuple. Ils sont un « anti-pouvoir », comme il y a des antidotes. À ses futurs héritiers, il dit ne rien avoir à transmettre, sinon sa ténacité, sa persévérance. Comme seul message, le fait qu’une forme avancée de dissidence soit payante, qu’on peut garder sa dignité, sa fierté d’être tunisien sans se laisser pas marcher dessus. Qu’est-ce qui selon lui a rendu les choses possibles en ce début d’année 2011? «Un plus détonnant! L’humour des jeunes: corrosif, espiègle, qui vient à bout de tous les totalitarismes, et c’est ça qui est merveilleux. Ils ont trouvé le ton, la manière. On ne finit pas d’être étonné par eux ! ».

 

 

H. M.

 

 

 

 

 

 

 

Jasmin contre figuier de barbarie

Retour sur la création d’un cliché médiatique par le journal tunisien Essahafa et sur les enjeux de définition, de cette « révolution ».

Ezzedin Gannoun                                   définition du mot arabe « sabar »

 

Le jasmin après les oeillets, les roses et les tulipes…

Dans l’histoire récente, plusieurs révolutions populaires ont pris des noms de fleurs : révolution des Oeillets au Portugal (1974), des Roses en Géorgie (2003) et des Tulipes au Kirghizistan (2005), tandis que la révolte ukrainienne a pris la couleur orange. Pour être comprise en temps réel aux quatre coins de la planète, une révolution a besoin désormais d’une « marque » plus que d’un drapeau, d’un slogan plutôt que d’un discours.

Zied el-Hani, journaliste au quotidien Essahafa, se déclare être à l’origine de cette formule. Il explique avoir rédigé un texte intitulé Révolution du Jasmin avant la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali, sous la pression de la rue. Ce texte a été effectivement mis en ligne le 13 janvier sur son blog baptisé « Le journaliste tunisien », jusqu’alors bloqué par la cyber-censure du gouvernement. L’article qualifie le peuple tunisien d’« extraordinaire » pour n’avoir pas limité ses revendications aux aspects sociaux, mais pour leur avoir donné une dimension politique. Le choix du jasmin fait référence à cette fleur blanche emblématique de la Tunisie, symbole de la pureté, de la douceur de vivre et de la tolérance.

Mais pour les habitants des campagnes du grand-Ouest, grands artisans de la chute du régime, cette dénomination n’est pas innocente. Elle symbolise, selon eux, cette volonté de certaines élites d’édulcorer l’image de la révolution en la folklorisant, à un grand coup de clichés orientalistes. Le journal faisait d’ailleurs parti des parutions officielles, et la rédaction n’a pas véritablement changé depuis le départ de Ben Ali. Zied el-Hani ne peut pas véritablement prétendre au statut d’opposant historique. En bon professionnel, il a par contre su saisir l’esprit du moment à Tunis, et ce besoin de se rassurer auprès d’une image apaisante. Les mashmoums, ces petits bouquets de jasmin que l’on offre aux touristes, ou qu’on leur vend dès leur arrivée à l’aéroport, sont le meilleur exemple de la communication que le gouvernement avait jusqu’à maintenant imposé à la population, proposant aux visiteurs occidentaux l’apparence d’un pays totalement dépolitisé, mielleux plus que doux, pour ne pas dire infantile.

Loin des illusions de la vitrine tunisoise, le végétal qui symbolise le mieux le quotidien des tunisiens est selon certains d’entre eux le figuier de barbarie, ce cactus fruitier, bardé d’épine, utilisée à la campagne en guise de haie protectrice.

 

Ezzedin Gannoun, dramaturge tunisien et directeur du théâtre El Hamara de Tunis, nous explique l’enjeu culturel de ce débat.

avec l’aimable autorisation de Nicolas Roméas, directeur de la revue Cassandre/Horschamp

 

H. M.

 

L’art, moteur de la révolution ?

Après les bouleversements récents du monde arabe, qu’en est-il de sa scène culturelle? Les artistes et intellectuels, acteurs souvent clés des débats de société, ont vu leurs travaux suspendus par le vent des révoltes. État des lieux des perspectives artistiques post-conflit.

 

Vidéos postée sur sa page Facebook par le slameur américain Saül Williams en soutien à l’activisme des artistes égyptiens


Au Caire, nombre d’artistes se sont emparés de la Révolution pour traduire ses mutations à travers des productions artistiques et ainsi prolonger la contestation. Malgré le peu de temps laissé aux plasticiens, comédiens et autres acteurs de la scène culturelle égyptienne pour s’exprimer – la révolte consumant leur organisation habituelle – un grand nombre d’entre eux se sont manifestés. Parmi eux, Salah Saadani, célèbre acteur et contestataire de la première heure, Khaled Essaoui, également comédien, ou encore le poète Hichem Aljokh, à l’origine d’un buzz autour de ses poésies sur internet. À l’inverse, certains acteurs de la vie culturelle ont créé la polémique. On pense notamment au chanteur Tamer Hosni, expulsé de la place Tahrir par les manifestants ou au directeur de la section Antiquités égyptiennes du musée du Caire, Zahi Hawass. Ce dernier, auteur d’un rapport dénonçant la dégradation et le pillage de son musée a été accusé de sous-payer ses gardes, des gardes qui pourraient être à l’origine des vols, selon Wafaa El-Saddik, ancien directeur du Musée Égyptien. Les manifestants ont, eux, été nombreux à rejeter directement la faute sur l’ancien président Moubarak qui aurait sciemment créé le chaos en demandant à des policiers en civil de piller le musée. On apprend plus tard que le dictateur avait proposé un poste à Zahi Hawass au sein du cabinet qu’il comptait remanier. De quoi alimenter les critiques autour de la corruption des institutions culturelles. L’intéressé s’est défendu en affirmant : « Quand j’ai quitté le musée l’autre jour, beaucoup d’Egyptiens m’ont demandé si le bâtiment était en sécurité et s’ils pouvaient être d’une quelconque aide. Un très faible nombre de personnes ont essayé de casser et voler. Les Égyptiens appellent à la liberté, pas à la destruction. »

 

Zahi Hawass, directeur des antiquitées égyptiennes au musée du Caire

Culture clandestine

Les quelques artistes qui sont parvenus à se faire entendre se positionnent clairement dans le camp des anti-Moubarak. Malgré la désactivation de Facebook et de l’internet en général, Sam Bardaouil, artiste maghrébin installé à New York et à l’origine de « Iran Inside Out », s’est demené pour contacter quelques artistes en Egypte et promouvoir leurs actions sur sa page Facebook. L’artiste Amal Kenawy (Biennales de Dak’arts et Sharjah) s’est exprimée par ce biais : « Stop à l’intimidation, nous n’avons plus peur ! Désormais, dans les rues, plus personne ne pense en termes de chrétiens ou musulmans ! Nous ne sommes plus qu’un. Je suis honorée de faire partie de ce mouvement, je veux que mon fils assiste à une nouvelle ère et accède à un avenir meilleur. Moubarak est parti ! » L’art a joué un rôle déterminant dans le pays lors de la Révolution ; il a par exemple été possible de mettre en place une solidarité entre musulmans égyptiens et chrétiens coptes. Le 7 janvier dernier, en réponse aux bombardements terroristes d’églises, musulmans venus de tout le pays se sont rendus à la messe copte pour servir de « boucliers humains » contre les attaques toujours plus vives. Cette initiative était en partie soutenue par El-Sawy Culture Wheel, une association importante du pays.

Extension géographique

Dépassant les considérations géographiques et religieuses, des figures de la scène arabe se sont illustrés durant les revendications. Lara Baladi, fondatrice du congrès “Nomadic Artists”, a rassemblé artistes et journalistes à la galerie Townhouse du Caire. Cette artiste basée au Liban lutte pour contrer les dires des medias, directement infusés par le gouvernement, qui se concentrent bien souvent sur le danger des gangs criminels: “Les policiers sont en civil et pillent ce qu’ils peuvent pour discréditer les manifestants. Mais de toute façon, les gens sont forts, ils nettoient les rues, s’aident les uns les autres à trouver de la nourriture. La police a ouvert les prisons, libérant ainsi les détenus. On se prend du gaz lacrymogène dans nos propres foyers. Mais nous sommes forts, nous voulons que Moubarak s’en aille” déclarait-elle peu avant que le dictateur ne quitte le pouvoir.

Et après ?

Logo du projet "I am Tahrir"

Suite à la révolution, nombreux sont les sites Internet égyptiens qui ont mis en place des actions de sauvegarde des œuvres liées à la chute du régime de Moubarak. Ainsi créations virtuelles (photos, gifs, vidéos…) et billets de blogs sont progressivement collectés pour préserver la mémoire de cette révolte aux issues foisonnantes. Les réseaux sociaux se placent bien évidemment au cœur de ce rassemblement de témoignages sur supports variés. Facebook a ainsi accueilli un projet baptisé « I am Tahrir », clin d’œil à la célèbre place où se sont amassés des milliers d’égyptiens pour manifester. Cette initiative singulière ambitionne de créer la première exposition virtuelle découlant de la révolution égyptienne. À terme, cette page qui compte aujourd’hui plus de 1600 fans veut « documenter la révolution et devenir un relai pour l’art révolutionnaire ». Les créations des internautes commencent a affluer sur la plateforme aux côtés de productions plus générales, symboles des événements. On peut donc y trouver les photos les plus marquantes du soulèvement, des caricatures, des chants et autres poèmes. Une fois un nombre suffisant d’œuvres récoltées, ces dernières seront exposées sur un site à part entière, véritable galerie virtuelle. A l’inverse, le projet « I am Jan25 » a fait le choix d’afficher de manière exhaustive toutes les créations artistiques liées à la révolution. On y trouve pour l’heure plus de 3000 vidéos et plus de 4000 documents visuels. Le témoignage fort car multiple d’une génération prête à faire transiter ses frustrations et ses espoirs à travers l’art.

L.P

 

Culture’bulente: la musique du bled par El General

En 1989, année de la révolution roumaine et du Printemps de Pékin, Public Enemy sortait Fight The Power, pendant que le Suprême NTM en appelait au Monde de Demain. Le Hip Hop s’imposait comme une culture à la fois créative et subversive. Si aujourd’hui le rap des deux rives de l’Antlantique semble avoir délaissé sans complexe sa vocation contre-culturelle, il est encore des coins du monde où la révolte s’annonce en chantant, ou en rappant.

Amel Mouthlouthi, jeune chanteuse tunisienne dissidente, résidente en France, de retour avenue Bourghiba pour chanter en mémoire des victime de la répression.

Alors que le clan Ben Ali s’étant approprié certaines des plus belles pièces du patrimoine archéologique tunisien, la jeunesse tunisienne a fait de sa culture actuelle un terrain privilégié de liberté d’expression.

Raïs Lebled, par le rappeur El General

Même si des rappeurs comme Balti s’étaient abaissés confortablement à rapper sous le portrait du Président tunisien, évitant ainsi tout risque de censure, certains rappeurs se sont révélés auprès de leur public comme de véritables porte-parole. Évoluant souvent dans la clandestinité, ils ont fait connaître leur musique en diffusant leur musique sur YouTube, premier diffuseur de musique en ligne à travers le monde.

El General assumait au grand jour son combat, se déclarant « dans une démarche de dialogue direct et transparent » avec le pouvoir.

La réponse du régime ne s’est pas fait attendre…

«Une trentaine de policiers en civil sont venus chez nous pour arrêter Hamada et l’ont pris sans nous dire où ils l’emmenaient. Quand nous avons demandé pourquoi ils l’arrêtaient, ils ont répondu: “Il sait pourquoi »», déclarait jeudi 11 janvier 2011 à Reuters, Hamdi Ben-Amir, le frère du rappeur tunisien Hamada Ben-Amor. En effet, fin décembre, El general avait ouvertement défié la censure en mettant en ligne un titre intitulé Raïs Lebled («Le chef du pays», ndlr), qui interpellait directement le président tunisien Zine El Abidine Ben Ali sur la misère sociale du pays, la violence du régime et le chômage des jeunes.

Le jeune homme de 22 ans a été arrêté le jeudi 6 janvier chez lui à Sfax. Le rappeur, dont les morceaux sont devenus l’hymne de la jeunesse révoltée de Tunisie, est finalement libéré trois jours après. «Mon frère est revenu chez nous sans incident », a raconté Hamdi Ben-Amir.

Tounes Bledna, par El General


Aujourd’hui, après l’effervescence des interviews à sa sortie de prison, El General a opté pour le silence radio. Sans doute le temps pour lui de jauger le nouveau pouvoir en place, avant d’ajuster le tir, sur de nouvelles cibles…

H.M.

Sources: AFP

 

Internet en Tunisie: la faille du système

Drapeau du parti pirate tunisien

« Internet a inventé à la fois Big Brother et son antidote permanent », avait déclaré déclaré Jean-Marie Messier. L’exemple tunisien, comme ses différents avatars arabes, perses, ou même chinois, confirment ce constat: la toile s’impose de plus en plus comme un espace virtuel aux enjeux réels, terrain d’échanges culturels autant que champ de bataille politique.

 

La Tunisie entretient une relation particulière avec le net. Avec près de 5 millions de comptes Facebook et Twitter pour une population totale de près de 10 millions d’habitants, la Tunisie est de loin le pays le plus connecté du monde arabo-musulman. L’ancien régime a très vite compris le risque qu’il encourait à laisser s’étendre cet espace de liberté d’expression. Particulièrement éduquée, la jeunesse tunisienne a très vite su utiliser le web comme terrain de contestation. Ammar 404, le message remplaçant le traditionnel Error 404, rappelait régulièrement à chacun les limites qu’il ne devait pas franchir. La censure était systématique, sans cesse contournée par les hackers tunisiens qui avait ironiquement fait du fameux Ammar 404 le nom de leur mouvement.

Le pouvoir tunisien avait les moyens de ses ambitions grâce à sa main mise sur le réseau. Techniquement, il utilisait le serveur mandataire qui traite toutes les requêtes HTTP pour filtrer les sites sur la base de leur nom de domaine. Comme le souligne OWNI: « L’ATI aurait dès l’année 2000 mis en place ou imposé aux FAI le naturellement très secret système de surveillance automatisée et de censure des contenus en ligne et des internautes, que ce soit à leur domicile, sur les ordinateurs d’accès public, ou dans les publitels (cyber-cafés), où il est obligatoire de présenter ses papiers d’identité avant de se connecter. »

Du 23 au 27 novembre 2006, l’encyclopédie en ligne Wikipédia et tous les serveurs de la Wikimedia Fondation n’était plus accessibles depuis la Tunisie. Le 21 février 2007, le site de Libération fut bloqué à la suite à la parution d’un article du journaliste Taoufik Ben Brik. Il redevint accessible quelques semaines plus tard.

La tentative de fermeture de Facebook

En Août 2010, face à l’immense succès de Facebook, le pouvoir utilise ses dispositifs de contrôle pour tenter de fermer l’accès au site communautaire. La protestation est telle que la manoeuvre est avortée. Comment ce pouvoir béni des occidentaux pourrait-il se permettre de rejoindre le Myanmar et sa junte militaire, seule à avoir imposé à son peuple un tel huit-clôt? Quoi qu’il en soit: le mal est fait. La population a désormais bien compris où se situait la faille du système Ben Ali.

À la mi-décembre 2010, la rumeur de l’immolation de M. Bouazizi se propage comme un incendie sur la toile. Partant de l’ouest, les manifestations ont lieu dans tous le pays. C’est Facebook qui sert à coordonner les actions de chacun. La photo de profil devient le chiffon rouge que l’on agite. Propager l’info, prévenir ceux de Jendouba des évènements de Sfax, en passant par Paris. Connexions exponentielles: si la surveillance est partout, les internautes la noie dans l’abondance! Stratégie réflexe de ceux qui se comptent lorsque ça compte, de la force d’une ombre à la puissance du nombre. Le blog “404 Not Found!” organise depuis de nombreuses années la contestation.

Exemples de photos de profils Facebook dissidents

Il ne faut pas négliger l’impact de blogs importants, notamment le collectif Nawaat qui a joué un rôle fort dans la promulgation des messages, notamment ce qui concerne la liberté d’expression . Leur rôle a été salutaire, comment en témoigne l’appel pour ne pas laisser Ben Ali fuir, qui fait écho à plus de 130 commentaires. Nawaat a été très impliqué dans la révolution de Jasmin. Il est également à l’origine de la diffusion des câbles américains concernant la Tunisie au travers du projet Tunileaks.

Les héros/héraut du web

Lina Ben Mhenni, (Tunisian Girl) et Slim Amamou (Hamadi Kalouicha), bloggeurs tous les deux, deviennent pour les jeunes de véritables leaders. Après la chute du régime Ben Ali, Slim Amamou est même contacté par le ministère de la Jeunesse et des sports par coup de fil pour devenir secrétaire d’Etat. Le 20 janvier, il refuse de démissionner du gouvernement, après le départ de quatre ministres issus de l’opposition. «Je crois au dialogue. Au sujet des anciens ministres de Ben Ali, il n’y a pas vraiment de choix, il faut être réaliste quand même (…). Si vous voulez des gens qui ont du métier et savent ce qu’ils font, il faut faire appel à ces personnes».

L’attaque des pirates d’Anonymous le 2 janvier

En représailles, le régime cherche à fermer les blogs et autres profils Facebook trop remuants. Le 2 janvier, le collectif de hacker Anonymous qui soutient la révolte tunisienne, passe à l’attaque et s’en prend aux site gouvernementaux. Le collectif d’internautes se livre à des actions des piratages. Le site du gouvernement, les sites des ministères et ceux de la banque Zitouna, propriété d’un gendre de Ben Ali, ont été mis hors service le 2 janvier par saturation des serveurs. Le collectif fournit même à tous ceux qui le souhaitaient un logiciel et des instructions pour noyer ces sites de requêtes. Tant et si bien que le blogueur Slim Amamou, arrêté quelques jours par la police début janvier, souligne l’importance du collectif de hackers dans une interview donnée à la chaîne de télévision française Public Sénat.

Aujourd’hui, Ammar 404 a été remplacé par un avatar un peu plus diplomate… Mais les cyber-cafés sont toujours interdits!

H.M

Source : Afp


Amira Chebli, jeune artiste à Tunis

Amira Chebli présente actuellement sa performance « Touka: confusion émotive » lors du festival DAT (Danser À Tunis). On attend aussi la sortie du long métrage Dans sa peau de Jilani Saadi, dans lequel elle incarne le premier rôle. Actuellement en tournage pour le projet d’une série docu-fiction,


Amira Chebli, vous revenez de Bruxelles où vous travaillez actuellement sur un documentaire revenant sur les évènements de la mi-janvier en Tunisie, . Quel est ce projet?

Démocratie Année Zéro est un documentaire du réalisateur Christophe Cotteret, un Français vivant entre Beyrouth et Bruxelles, qui s’intéresse énormément à ce qui se passe au Moyen-Orient. Curieux d’en savoir plus, il a convaincu sa production (Entre Chien et Loup) de venir tourner en Tunisie un documentaire sur l’insurrection, qui se veut révolution. Un deuxième tournage aura lieu en avril.

Que vous voulez-vous dire au travers de cette nuance entre insurrection et révolution?

La révolution signifie une rupture totale avec un système et ses mécaniques, une rupture absolue avec l’ancien régime. Or, on en est encore au stade de l’insurrection, puisque le gouvernement de transition est composé, entre autres, de quelques symboles de l’ancien régime.

Quelle est la nature de votre participation à ce documentaire?

Au départ, l’idée était que j’aide l’équipe à accéder à un maximum d’informations. Ensuite, vu qu’une partie des témoins s’exprimait mieux en arabe, même en étant francophones. J’ai réalisé des interviews et j’ai même été interviewée. Faisant partie du mouvement contestataire, j’ai pu faciliter l’accès de l’équipe à quelques activistes importants, cyber-militants ou journalistes.

Pouvez-vous nous détailler votre participation à ce mouvement?

Bien avant le mouvement, je faisais partie de toute une « communauté » de jeunes opposés à ce régime. On ne luttait pas pour sa dissolution, mais au moins pour pouvoir obtenir quelques droits et libertés, afin d’exercer notre citoyenneté réelle. Depuis mi-décembre et l’immolation de Mohammed Bouazizi, on a recommencé les manifestations, toujours contenues par la machine policière, comme pendant le mouvement de 2008, à Gafsa et dans son bassin minier . Je participais aux manifestations, sur le terrain, mais aussi sur le réseau clé de ce mouvement: Facebook. Le cybermilitantisme a facilité les actions et la circulation des informations, des mots d’ordres. Des vidéos aussi, ainsi que d’autres données qui étaient nécessaires pour franchir ce grand cap.

Qu’en est il aujourd’hui de vos conditions de travail?

Pas pires qu’avant, mais pas mieux non plus. On est encore – et ça va prendre un peu de temps à mon avis, -dans le travail avec les moyens du bord, les « plans B », et la création « conditionnée » par nos auto-censures… En fait, créer est actuellement plus délicat que jamais.

Pourquoi?

La liberté d’expression est une arme à double tranchant ! Avant, on luttait pour pouvoir s’exprimer. Là, dans le bouillonnement populaire, on va devoir se poser de grandes questions… Jusque-là, c’était « dire », maintenant c’est : « quoi dire ». Si on dispose d’une influence sur les gens, il va falloir en faire bon usage . Et puis on n’a plus à alerter les gens des faits, mais plutôt à réfléchir parmi la « masse » à des solutions pour la transition et pour l’avenir. Il y aussi une autre problématique plus complexe : pourrons-nous exprimer librement, je veux dire créer avec autonomie, un discours politique inspiré par la création ? Pensons aussi aux séquelles du régime sur cette société. Nous allons devoir instaurer un nouveau rapport art/citoyen, artiste/citoyen, culture/société.

Quel est pour vous le rôle de l’art dans une société nouvellement démocratique?

Parlons plutôt de « culture ». C’est un outil indispensable à la démocratie. Pour en dire plus, une démocratie sans culture , sans art, n’a pas lieu d’être. La culture (art, littérature, création …) est un des plus importants outils de l’exercice de la démocratie, donc une démocratie sans culture n’est qu’une dictature – intellectuelle au moins et ce n’est pas rien – camouflée, ou un système libéral et capitaliste , que j’appelle aussi une dictature.

Propos recueillis par Hédi Maaroufi


Darina Al-Joundi, voix de la révolte

Un rêve qui sort de l’oubli. C’est comme cela que Darina Al-Joundi vit les évènements qui secouent le monde arabe depuis décembre. Nous l’avons rencontrée au théâtre de la Colline, où elle était invitée par Mediapart.

© Roger Mekarzel

« Née au Liban, mariée à un Egyptien et le cœur en Palestine », c’est ainsi que Darina Al-Joundi se décrit, lors de la soirée Médiapart autour des événements liés au monde arabe et volontiers lors d’entretiens plus confidentiels. Cette artiste aux multiples casquettes exprime toute la passion d’une femme férocement attachée à un monde arabe qu’elle décrypte comme personne. Pièces, documentaires, films et romans, tous les supports lui fournissent une occasion de traverser les questions complexes qui drainent les peuples qu’elle côtoie.

Quelle a été votre première réaction face à la montée de la contestation en Tunisie ? Croyiez-vous en un possible renversement du pouvoir ?

« Ma première réaction a été celle de l’extase. J’ai été parcourue d’un grand espoir et me suis dit : « Ça commence enfin, le monde arabe se réveille… ». Mon père, lui, y a toujours cru, il m’en parlait souvent. Il évoquait la liberté, le devoir de se révolter contre l’injustice et de demander la démocratie. C’était le rêve de beaucoup de gens de gauche des années 50 et 60, oppressés par les mêmes régimes que nous défions aujourd’hui. La gauche arabe demandait la démocratie face à ces régimes extrémistes. Ils ont été mis à l’écart, en prison ou même exilés, tellement fatigués par le fait d’être pourchassés qu’ils n’avaient plus la force de se révolter. Aujourd’hui, c’est un rêve oublié qui se réalise, oublié car je n’y croyais plus. Je disais souvent à mon père, avant sa mort : « Tu me rends folle, comment tu peux encore y croire ? ». C’est comme ce mythe issu du Coran où « les peuples des caves », endormis pendant 100 ans, se réveillent tout d’un coup alors qu’on ne croyait plus cela possible. »

Que dites-vous du fait que le mouvement ait commencé en Tunisie ?

« Ce n’est pas une surprise pour moi car c’est un pays du monde arabe que je suis de près et que je respecte pour la laïcité de ses lois, le statut de la femme… La population peut être protégée par ces lois pour avancer, il y a quelque chose sur lequel se reposer. Justement avec ces progrès, il était encore plus étonnant que le peuple continue à accepter cette oppression… Lors de ma dernière visite en Égypte, je me demandais comment le gouvernement arrivait encore à endormir ce peuple ».

Pensez-vous que la Turquie ait inspiré les révolutions du monde arabe comme cela a pu être dit ?

« La Turquie est un pays très différent des autres concernés par ce mouvement, aussi bien de par leur laïcité que dans leurs lois… Il ne faut pas oublier que la Turquie reste l’empire qui a occupé les Arabes pendant plus de cent ans. Cela me fait penser aux personnes qui comparent ce qui se passe aujourd’hui avec la situation en Iran. C’est d’un surréalisme total. Ce sont deux mondes de culture, de langue opposées… J’entends des choses comme : « L’Iran, ça va faire comme l’Egypte » alors que ce n’est même pas la même religion. Le chiisme et le sunnisme sont très différents. Toutefois les révolutions du monde arabe peuvent inspirer des gens au-delà des religions : Cuba, le Cambodge, Bruxelles… Même en Chine, on entend la population parler d’une « Révolution du jasmin », tant et si bien que le gouvernement a dû censurer le mot jasmin. »

En tant qu’artiste, quel regard portez-vous sur les révolutions qui bouleversent aujourd’hui le monde arabe ?

« J’ai sur ces révoltes un regard de fascination en tant qu’observatrice. Ça me donne envie d’apprendre à nouveau. En France, se révolter est un sport national. Mais dans les pays oppressés, manifester devient un acte d’héroïsme qu’on ne peut que respecter. On ne peut qu’admirer ceux qui ont été prêts à tout perdre pour gagner la liberté. »

Des projets inspirés de ces grands changements en prévision ?

« Je planche actuellement sur plusieurs projets. Ils sont tous inspirés des événements en Égypte… Je prépare notamment un roman ainsi qu’un documentaire sur l’Égypte, puis viendra un spectacle autour de la femme arabe. On va rencontrer ces thématiques chez beaucoup d’autres artistes dans les deux prochaines années. Peintres, musiciens, auteurs, caricaturistes ont participé… Des cinéastes ont filmé tout ce qui s’est passé, tous les jours. »

Enfin quel est votre regard de femme sur ces révolutions ?

« Les femmes se sont beaucoup impliquées. Elles ont œuvré, elles ont été dans la rue… En Égypte, elles créent maintenant des associations pour demander le changement des lois. L’espoir est celui de créer un jour une société où l’on sera tous à égalité. Ce n’est que le début, tout le travail commence maintenant. »

L.P

 

RAVEolution!

Haythem Achour et Zied Meddeb Hamrouni, deux artistes et DJ’s, reviennent sur la « Révolution de jasmin ». La scène électro de Tunis cristallise les aspirations enfin étalées au grand jour de la jeunesse tunisienne.

Zied Meddeb Hamrouni et Haythem Achour / © Laura Pertuy

La musique assistée par ordinateurs, comme on la désigne poliment au sein des musiques actuelles, n’est pas de la chanson à texte. Pas d’appel enflammé pour une société meilleure, pas de paroles exaltant la révolution. Majoritairement urbaine, l’electro est associée aux drogues et à la fête. Par extension, à un monde de jouissances hautement compatible avec la société mondialisée de consommation, peu préoccupée par des considérations d’ordre politique. Elle serait l’expression de la jouissance gratuite des corps déconnectés de toute raison sociale. Pourtant, si l’on jette un bref coup d’œil historique sur la naissance de la techno et de ses variantes, on constate qu’elle a émergé et s’est développée dans des lieux fortement marqués par un contexte social conflictuel. Des places fortes de la musique électronique, comme Detroit ou Berlin, sont aussi des lieux chargés historiquement. Detroit a subi de plein fouet la crise de l’industrie automobile. Emblème du rêve américain, devenu l’étendard de son envers. Dans les friches, les nouvelles sonorités ont trouvé leur place. De même, la chute du mur de Berlin a contribué à faire de la capitale allemande l’épicentre de l’electro. Et si la jouissance n’était pas gratuite après tout, conséquence d’une énergie créatrice résultant de l’euphorie de cette liberté nouvelle ? A Tunis, l’existence d’une scène techno a bien sûr précédé les évènements de janvier. La musique électronique n’a peut-être pas propulsé les manifestations, mais elle les a accompagnées, et surtout, elle a été une des bandes-son de la libération. Un monde plein de basses.

Haythem Achour : «Cela fait environ sept ans que la musique électronique se développe à Tunis. Mais je dirais que depuis deux ans, les choses ont pris une tournure nouvelle. Comme si les gens en avaient marre de ce qui leur était proposé constamment et avaient envie de voir et d’entendre des choses différentes. Depuis deux ans, les choses se mettent vraiment en place. Des soirées, des collectifs et bientôt un label.
Zied Meddeb Hamrouni :
«Une vraie scène s’est constituée, on a fondé le collectif World Full Of Bass il y a un peu plus d’un an. Le hasard a d’ailleurs fait que la soirée d’anniversaire du collectif a eu lieu le jour des premiers clashs entre manifestants et policiers. Hextradecimal sera le premier label electro tunisien. Jusqu’ici, il n’y avait pas vraiment de clubs pour nous accueillir. On les créait nous-même. Les soirées avaient lieu dans des endroits différents. Le public était plutôt réduit. Au début on était content s’il y avait vingt personnes… Mais peu à peu on s’est rendu compte qu’il y avait un public pour l’électro. Une fois, j’ai joué entre trois groupes de rock, tout seul derrière mon ordi et le public a bien réagi. C’était encourageant.»

Sous le couvre-feu

Haythem : «On a organisé la soirée Under Couvre Feu dans un hôtel de la banlieue nord de Tunis. Ben Ali avait quitté le pouvoir. Une certaine euphorie régnait, mais il y avait aussi ce couvre-feu – que personne ne respectait cela dit. Au départ, je ne m’étais pas vraiment posé la question de la célébration du départ de Ben Ali. En fait il s’agissait plus d’une soirée destinée à récolter des fonds pour venir en aide aux villages du sud du pays. Mais les évènements ont transformé cette fête en célébration de la chute du régime. Et quelle fête ! Plus de mille personnes, dans un contexte presque absurde. L’armée était présente aux alentours, mais laissait faire totalement. Elle a même fait office de service d’ordre. C’était délirant. En plus, le public était différent, ou plutôt plus varié que d’habitude.»

Vigilance

Zied : «Un ami me disait l’autre jour qu’on pouvait parler librement dans la rue à Tunis.»
Haythem : «Tu peux dire ce que tu veux maintenant. C’est le changement immédiat le plus significatif. Tu peux parler, tout simplement.»
Zied : « Je ne réalise pas encore. Depuis juillet, je vis entre Paris et Tunis. Je n’y suis pas retourné depuis le mois de décembre. C’était pour la soirée anniversaire du collectif World Full Of Bass. J’ai fait ma révolution ici, en me joignant aux manifestations de soutien, mais surtout derrière mon ordinateur. J’étais la sentinelle : à distribuer et relayer les infos qui me parvenaient par Facebook et Twitter. »
Haythem :
« Sur place, les manifestations gonflaient de jour en jour. C’était comme une vague. Une image magnifique. Mais la révolution n’est pas terminée. Le mot d’ordre est à la vigilance. Le premier ministre de Ben Ali doit s’en aller (cette interview a été réalisée avant la démission de Mohamed Ghannouchi, ndlr). Pour l’instant il est trop tôt pour penser à autre chose.»

La suite

Haythem : «Bien sûr on est impatient de s’organiser, de structurer la scène electro et artistique. Tout reste à faire – à inventer. On veut créer des ponts. On veut se faire connaître à l’étranger On veut casser cette image d’exportateurs de tapis ou de céramique. On commençait à avoir des retours de Detroit, de Lyon. Les évènements ont accentué la tendance. J’aimerais créer un centre de musiques actuelles, le label est en train de naître. Comme ailleurs, le milieu electro est très liée à la création graphique, à l’art contemporain. Beaucoup d’artistes sont pluridisciplinaires. On communique beaucoup entre nous. On se tient au courant des évolutions de chacun. C’est ce qui nous fait avancer.»

Diaporama de la soirée documentaire / DJ set au 64 rue Chapon

T.C

Extension du domaine de la bulle

6 Mar

Hybride à mi-chemin entre la littérature et les arts graphiques, longtemps considérée comme un art mineur et « populaire » à l’attention des enfants, ados et adulescents, la bande dessinée pourrait bien, en France, être définitivement entrée dans la cour des grands.

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LOL Story : D’une culture d’initiés à une génération contestataire

4 Mar
Enquête sur la culture LOL
© Charlotte Arce

Aujourd’hui, chaque internaute lambda, pour peu qu’il soit habitué à fréquenter de manière plus ou moins assidue les lieux de sociabilité sur Internet (Facebook, mais aussi YouTube, Twitter, ou encore l’un des millions de forums qui tissent la Toile du Web ) a déjà probablement eu l’occasion de se frotter à la culture LOL. Mieux, il suffit désormais d’allumer sa télévision pour être confronté à cette sous-culture née sur Internet et reprise en grande pompe par les médias, l’industrie musicale ou encore la publicité.

Venant de l’expression Laughing Out Loud (« rire aux éclats »), le LOL ne prend rien au sérieux et s’appuie la plupart du temps sur le « mème », soit le détournement à coups de montages, collages et autres pirouettes du genre,  d’un fait insolite apparu dans les médias, en vue de provoquer la plus grande viralité possible. Cette « culture LOL » faite de vidéos virales, d’images à l’humour décapant ou scabreux, de gifs animés et autres lolcats, est née dans les marges du Web, où seuls les initiés avaient la possibilité d’en saisir le sens et d’y contribuer. Comment cette sous-culture de la dérision a-t-elle progressivement gagné ses galons et séduit tout un pan de la jeunesse ?

Qui sont les faiseurs de LOL ?

Avant d’être relayé par les réseaux sociaux, YouTube, mais aussi la télévision, cet humour LOL trouve son origine sur des plateformes qui restent peu connues du grand public, comme l‘imageboard américain 4chan. Si l’une des particularités du mème est de ne pas avoir d’auteur clairement identifiable, on suppose que les créateurs de ce genre d’humour ont tout de même un profil type. Le mème est une œuvre collective, et chaque internaute lambda est susceptible de l’alimenter en alertant son réseau. Mais cet humour est généré, à la base, par une communauté de geeks, à l’aise avec la culture du web, qui prend un malin plaisir à détourner les médias traditionnels grâce à des logiciels tels que Photoshop (pour les images) ou Auto-Tune (pour le son). « [La culture LOL] est animée par des gens qui ont une certaine maîtrise technologique et qui ont un certain type de culture, à la fois libertaire et oppositionnelle. C’est une culture d’initiés et de jeunes », nous confie la sociologue Monique Dagnaud.

Ce que confirme également le journaliste Vincent Glad, réputé pour ses articles sur le sujet et son statut de vedette sur Twitter : « À la base, ce sont des développeurs web, des graphistes, des journalistes web, etc. Bref, des gens qui travaillent dans le milieu de l’information sur Internet. Mais, de plus en plus, on voit toute une génération de très jeunes, qui ont grandi avec ça, et savent facilement faire du montage sur YouTube. Ce qui me fait dire que le LOL deviendra complètement mainstream pour les générations d’après. Mais, pour la nôtre, c’est plus une culture d’élite ».

CC : Flickr / kaosb

Le LOL n’a pas de frontière géographique. Mais, au même titre que le cinéma américain domine le monde, on constate une hégémonie de la culture LOL américaine. Aux États-Unis, les « célébrités  » de la culture LOL passent à la télé, ce qui n’est pas nécessairement le cas en France : le LOL hexagonal reste encore une culture sous-terraine. À quelques exceptions près, comme les parodies des couvertures de Martine, celui-ci est sans doute davantage politique. Il s’attarde souvent à dézinguer l’image d’hommes et de femmes politiques, à repérer le moindre lapsus, la moindre boulette lâchée devant les caméras de télévision. C’est en tout cas la marque de fabrique du « Petit journal de Yann Barthès », sur Canal +. Le LOL obscure en France s’exerce à deux niveaux : sur certains sites adolescents tel que jeuxvideo.com et son fameux « Forum blabla 15-18 ans », et sur Twitter, qui concerne davantage les journalistes. Aux Etats-Unis, cette sous-culture (af)futée est essentiellement issue du forum 4chan, dont l’objectif premier est de capter l’attention du plus grand nombre possible d’internautes.

Le « hacking de l’économie de l’attention »

Il faut voir au-delà de la réputation sulfureuse de 4chan pour saisir son rôle déterminant dans l’élaboration d’un nouveau folklore numérique, qui grâce aux milliers de contributions, est en perpétuelle évolution. Les internautes coutumiers du board /b/ de 4chan – les « /b/tards » comme ils aiment se nommer entre eux – forment en réalité une véritable communauté, qui a su créer un langage propre, difficilement compréhensible pour le non-initié. Et c’est probablement la règle de l’anonymat forcé sur 4chan qui est à l’origine de l’émergence d’une telle identité collective : celle des Anonymous. Ses membres, extrêmement brillants, impossibles à identifier et maîtrisant sur le bout des doigts les règles du hacking, ont su s’illustrer à de nombreuses reprises grâce à leur ingéniosité et à leur mauvais esprit.

S’il leur est déjà arrivé, par simple malveillance, de choisir leurs victimes de manière totalement arbitraire, les cibles de leurs tempêtes virales sont généralement des personnalités people ou du monde des médias. Leurs derniers faits d’armes marquants ? Le piratage de l’adresse mail personnelle de Sarah Palin, des raids anti-scientologie, ou le détournement du classement du Time Magazine, qui élit chaque année les cent personnalités les plus influentes. Et si, à première vue, ces blagues potaches (tournant parfois au véritable lynchage médiatique, comme en a fait les frais le chanteur pour jeunes filles en fleurs Justin Bieber) n’ont d’autre but que de faire rire la communauté des Anonymous, il semble bien qu’il y ait plusieurs niveaux de lecture.

Une manifestation d’Anonymous. CC : Flickr / Anonymous9000

C’est ce que nous a expliqué le journaliste Vincent Glad : « Il y a à la fois une forme de contestation du pouvoir des médias et la conscience d’une génération qui est plus maligne sur Internet que celle de la presse, ainsi que la conscience que tous les flux médiatiques peuvent être détournés. Ils [les Anonymous] ont compris qu’ils peuvent les détourner très facilement avec des risques très minimes puisque sous couvert d’anonymat. C’est aussi une manière de faire de la politique sans en faire : il existe une forme de désillusion par rapport à l’engagement politique, et l’engagement de la culture LOL, c’est de faire des actions très brèves qui font dérailler le système ».

Cette volonté de jouer les trouble-fête en détournant l’attention, la sociologue américaine spécialiste d’Internet Danah Boyd la nomme « hacking de l’économie de l’attention » : « Je dirais que 4chan est le ground zero d’une nouvelle génération de hackers, ceux qui veulent à tout prix hacker l’économie de l’attention. Alors que les hackers traditionnels s’en prenaient à l’économie de la sécurité, c’est-à-dire au centre du pouvoir et de l’autorité avant Internet, ces hackers de l’attention montrent à quel point les flux d’information sont manipulables. Ils montrent qu’on peut jouer avec les classements et que les contenus de divertissement peuvent atteindre une popularité de masse sans avoir la moindre attention commerciale. Leurs singeries poussent les gens à réfléchir au statut et au pouvoir et ils encouragent les gens à rire de tout ce qui se prend trop au sérieux ».

 

Sous l’ironie, la contestation générationnelle

Volontairement dépolitisée, la culture LOL n’en est pas moins dénuée de sens politique et contestataire. C’est du moins ce que pense la sociologue Monique Dagnaud, qui rapproche la génération LOL de la génération BOF, chantée par Renaud Hantson (« Bof Génération« , 1997), et définie comme une génération très peu politisée, qui a renoncé à rivaliser avec la génération 68, et ne fait que bricoler un ersatz de sens, démuni de la force des grands récits des idéologies passées. S’intéressant à la culture des médias et des jeunesses, Monique Dagnaud parle donc de « génération LOL », soit « la rencontre d’une génération précaire et d’un culte de la performance technologique ». Car, la motivation première est de tourner en ridicule le pouvoir des médias, et parvenir à les piéger. Cette génération est consciente qu’elle maîtrise mieux le Web que ces aînés, et veut le faire savoir. Elle prend alors la forme d’une critique sociale par le rire potache et l’absurde, qui ne cherche qu’à rassembler le plus grand nombre autour de moqueries envers les institutions et les médias traditionnels.

Monique Dagnaud compare également ce pouvoir du rire à celui des « libelles » avant la Révolution française, soit ces anecdotes formées de rumeurs et de fausses vérités, destinées à mettre à mal l’image de la famille royale. Dénuée de discours politique construit, la « génération LOL », selon la sociologue française, est donc un détour par le rire, une pensée sauvage à l’ère du numérique.

La revanche des amateurs

Le développement des technologies numériques et l’avènement en 2005 du Web 2.0. ont également permis, outre l’émergence d’une nouvelle génération contestataire, de replacer l’internaute ordinaire au cœur de l’élaboration d’une culture digitale naissante. Pour la première fois l’amateur, en détournant, en réinterprétant les produits de masse – à l’image des Gregory Brothers qui remixent les grands discours politiques ou samplent des morceaux d’information télévisuelle – se réapproprie la culture populaire et s’émancipe des modèles jusque là dictés par les professionnels des médias ou de la culture.

Le sociologue spécialiste de l’innovation Patrice Flichy,  dans l’ouvrage qu’il a consacré à la place de l’amateurisme sur Internet (Le sacre de l’amateur. Sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique, Le Seuil, « La République des idées », 2010), affirme cependant que si l’amateur s’affranchit des jugements et des avis experts, il n’en demeure pas moins fasciné par les produits de masse : d’où sa réappropriation permanente des œuvres culturelles. Celles-ci cependant, ne sont plus, grâce à Internet, consommées sous la forme choisies par l’éditeur, mais déviées, remaniées et finalement délivrées de leur portée première par la multitude des internautes qui se regroupe en ce que Patrice Flichy appelle les « communautés virtuelles ».

L’amateur, animé par une véritable passion –ici dévouée à l’humour LOL – est contrairement au professionnel, à l’expert, dénué de toute velléité pécuniaire et n’a pas non plus de prétention artistique : seule la volonté de faire rire, d’être le plus créatif, l’anime. S’il existe, pour Patrice Flichy, deux grandes figures de l’amateur, celui qui fabrique, crée invente (« l’amateur ») et celui qui en tant que connaisseur, « déniche les bonnes choses » (« l’amateur de »), il faut toutefois les adjoindre d’une troisième : celle de l’amateur de culture, du fan, celui-là même qui contribue à l’enrichissement de la culture LOL. Pour Patrice Flichy, « au-delà de l’amateur de culture populaire, [le fan] est aussi celui qui s’approprie différemment des œuvres, qui en fait une réception créatrice. […] Comme l’amateur, il crée, mais cette création est toujours seconde ; elle s’appuie sur un produit culturel existant ». En l’occurrence, l’essence même de la culture LOL qui, à grands renforts de mèmes et de la vidéos virales, s’enrichit sans cesse et est en perpétuelle évolution.

Vers un « journalisme LOL » ?

Poursuivant sa contamination sans fin, la culture LOL va jusqu’à bousculer les méthodes journalistiques actuelles. Enfin, d’une petite élite du moins, à la fois jeune et cultivé ; celle des digital natives. Vedette du réseau Twitter, bastion s’il en est du LOL français, Vincent Glad est certainement l’un des personnages les plus emblématiques de ce journalisme alternatif et nous explique sa démarche ainsi : « Les codes d’Internet n’ont pas été décidés par les médias, donc on arrive dans un espace où on n’est pas les patrons. On accepte de descendre d’un piédestal et on va s’intéresser à ce qui se passe sur Facebook et sur les forums, en essayant de parler comme eux. Ce serait plutôt un journalisme vernaculaire, qui reprend le langage Internet ».

C’est aussi cette volonté de tourner en ridicule les médias qui a poussé le jeune journaliste à s’illustrer avec l’affaire Zahia : « Au moment de l’affaire Ribéry, on savait qu’il avait vu des call-girls. Le Monde a lancé un scoop avec leur audition de la prostituée de Ribéry qu’ils ont décidé de rendre anonyme en l’appelant « Zahia D. ». Je me suis dit qu’ils étaient trop cons et que je la retrouverais en cinq minutes. Alors, je suis allé voir sur le Facebook d’Abou, le proxénète, je suis tombé dans ses amis sur une Zahia D., et j’ai tweeté son profil, dans une même pulsion que ces loleurs qui se disent « on vous a bien eu » ». Dans un article-manifeste, Glad distingue trois définitions du journalisme LOL : une première qui regroupe les blagues faites par les journalistes sur Twitter ; une deuxième qui incite à adopter un ton sérieux pour traiter d’un sujet qui ne l’est pas et, inversement, à tourner en dérision un sujet sérieux ; une troisième qui serait de couvrir toute l’actualité des mèmes en les considérant comme des œuvres culturelles comme les autres, tel que le fait Diane Lisarelli pour Les Inrockuptibles.

Charlotte Arce, Sébastien Jenvrin et Valentin Portier

 


Le LOL pour les Nuls (ou petit glossaire à l’usage des néophytes de la culture Internet)

 

Avant d’être un film, l’expression « LOL » a fait ses armes sur Internet. Elle est devenue grâce au Web 2.0. l’esprit de toute une génération qui s’est façonnée sa propre culture, faite de vidéos virales et d’images au fort potentiel comique. Pour les non-initiés, cependant, un petit éclaircissement s’impose.

LOL : Acronyme de l’expression anglophone « Laughing Out Loud » signifiant littéralement « rire aux éclats », le LOL est un des mots emblématiques du jargon Internet. Utilisé à grands renforts de smileys par des millions d’ados à travers le monde sur les messageries instantanées type MSN ou sur les forums de discussion, le LOL avait pour but premier de traduire la franche hilarité sur la Toile.  A force d’être utilisé, il a toutefois perdu son usage premier pour devenir la ponctuation symbolique des adolescents accros au langage SMS (bien connus sous le nom de « kikoolols ») et s’est peu à peu doté d’une réputation préjudiciable. Décliné en ROFL (« Rolling On the Floor Laughing » soit « je me roule par terre de rire ») ou francisé en MDR (« mort de rire ») et autre PTDR (« pété de rire »), le LOL a été décortiqué dans un distrayant article de Diane Lisarelli et utilisé pour qualifier  une nouvelle forme de journalisme.

CC : Flickr / neolao

De manière plus vaste, le LOL désigne tout le pan de la culture Internet dédié à l’humour. Généralement absurde, parfois noir (le LULZ, petit rire sardonique que l’on pourrait traduire en « gnarkgnarkgnark »), l’humour LOL se caractérise par sa capacité à se renouveler en permanence, soit en trouvant de nouveaux sujets pour l’alimenter, soit en dupliquant à l’infini l’objet humoristique de départ,  le transformant en mème.

Mème : Selon l’article Wikipédia qui lui est consacré, le terme « mème » désigne un concept qui se propage à travers Internet. Utilisé pour la première fois par Richard Dawkins dans Le Gêne égoïste (1976), il est la contraction de « gêne » et de « mimesis » (« imitation » en grec). Très discutée, l’utilisation du terme ne fait pas l’unanimité. Si certains qualifient de mème toute vidéo, image ou, de manière plus vaste, tout concept recyclé ou parodié par les Internautes  (via Facebook, YouTube et autres gifs animés), on lui préférera une définition plus restrictive qui place l’humour au cœur de la mouvance. Ainsi, d’après Vincent Glad, le mème serait « un phénomène Internet humoristique dont chaque contribution d’internaute enrichit l’œuvre globale ».

L’un des meilleurs exemples récents pour illustrer le concept de mème est le phénomène « Sad Keanu ». A l’origine, unesimple photographie de l’acteur Keanu Reeves, qui sous l’objectif d’un paparazzi, déjeune tristement, seul sur un banc.  A l’arrivée, l’un des mèmes les plus drôles de 2010, où chaque internaute ayant apporté sa contribution a rivalisé d’ingéniosité et de créativité pour rendre son œuvre inoubliable. Le site internet Know your meme en a ainsi référencé les plus légendaires. Depuis, d’autres photographies de stars ont été détournées, comme celle de l’acteur Michael Cera et son fameux saut de cabri intitulée Prancing Cera.

Buzz : Venant de l’anglais et signifiant « bourdonnement », le terme buzz, qui a fait une entrée remarquée dans le dictionnaire en 2010, vient à l’origine de l’univers de la communication et du marketing. Il désigne alors une forme de publicité dans laquelle est créé un évènement (« Faire du bruit ») autour d’un produit ou d’un service afin d’en faire parler le consommateur. Par extension, faire du buzz sur Internet, c’est aussi susciter un retentissement médiatique autour d’une œuvre issue d’Internet par le bouche à oreille. Contrairement au mème, véritable processus de création commune d’un objet culturel, le buzz fonctionne sur le modèle classique diffuseur/récepteur.

Lolcat : Un lolcat est une image combinant une photographie (de chat, le plus souvent) avec une légende humoristique rédigé e dans un anglais écorché – un dialecte appelé « Kitty Pidgin » ou « lolspeak ». Nés en 2005 (ou 2006, on ne sait pas trop) sur  le controversé Imageboard /b/  de 4chan, les lolcats ont ensuite été popularisés sur Internet grâce au site I Can Has Cheezburger. Leur succès est tel qu’une traduction de la Bible dans le langage lolcat, baptisée le LOLCat Bible Translation Project, serait actuellement en cours.

Monorail Cat

Troll : Les trolls (surnommés ainsi en référence aux petits gnomes peuplant les légendes scandinaves) sont les Internautes qui, par leurs commentaires généralement provocateurs, cherchent à créer une polémique dans un espace de discussion. Le terme désigne  ces internautes qui « polluent » et détournent un fil de discussion sur un forum, dans l’espace commentaires d’une vidéo ou d’un article, ou encore sur Twitter.

Auto-Tune : L’Auto-Tune est un logiciel correcteur de voix qui a fait son apparition dans le milieu de la musique à la fin des années 90. Corrigeant automatiquement les fausses notes, il a le grand avantage de faire chanter juste n’importe qui. Cher est la première à l’avoir utilisé en 1998 pour son tube dance Believe, mais c’est le rappeur T-Pain qui en a fait sa marque de fabrique, en s’en servant de manière systématique. Kanye West ou encore le groupe d’indie rock Vampire Weekend l’ont également utilisé.

Quant aux Gregory Brothers, ils ont pourvu l’Auto-Tune d’une nouvelle dimension. En remixant grâce à l’Auto-Tune des discours historiques – « I have a dream » de Martin Luther King – ou d’hommes politiques – de Winston Churchill à Barack Obama – ils ont réussi le tour de force d’insuffler du rythme dans des morceaux d’histoire. Le procédé de l’Auto-Tune est également à l’origine des géniales vidéos virales « Double Rainbow » et « Bed Intruder« .

Charlotte Arce

 

Les lieux de création de la culture Web 2.0

Du plus underground – 4chan – au plus mainstream –YouTube –, tour d’horizon des lieux de création de la culture LOL à l’heure du Web post-2.0.

Avant la démocratisation et la légitimation progressive de l’humour Internet à travers des sites tels que tumblr ou buzzfeed, les premiers mèmes sont nés sur 4chan, obscur site américain bien connu des geeks, dédié à la culture manga et qui, en l’espace de quelques années, est devenu le plus puissant et prolifique générateur d’humour LOL (ou LULZ son double maléfique) sur la Toile, en plus de s’être affirmé comme l’un le haut lieu de la subversion sur Internet.

4chan l’underground

L’imageboard /b/ de 4chan. CC : Flickr / Therkd

Fondé en octobre 2003 par Christopher Poole – alias Moot – un ado de quinze ans très nerd, le forum anonyme américain 4chan est aujourd’hui le temple de la subculture Internet, où se côtoient de géniales trouvailles d’humour – les adorables lolcats y ont vu le jour – et le pire du Web, fait d’images ultra-trash et pornographiques. S’inspirant dans sa forme des forums japonais 2channel ou Futaba channel appelés Imageboards, sur lesquels les membres se partagent de manière anonyme des images de leur cru, le premier objectif de 4chan était de diffuser et partager la culture japonaise, et en particulier celle relative aux mangas et à l’animation. Le site cependant, fort de son succès auprès des jeunes accros à la culture Web, a rapidement perdu sa fonction première pour devenir un no man’s land numérique, où des millions de membres aguerris et talentueux, mais aussi ultra impertinents ont su créé un nouvel « humanisme » web où l’humour noir est le maître mot.

Pour un néophyte, une première visite sur 4chan peut s’avérer troublante et sera peut-être même sa seule et unique expérience sur le forum. Son board le plus connu, « /b/ – Random » est le lieu d’où émerge la création la plus drôle, mais aussi la plus infâme d’Internet. Générant 30% du trafic général du site, la section « aléatoire » du forum porte bien son nom, et est taxée régulièrement par les médias américains de « trou du cul d’Internet ». En effet, si c’est sur le board /b/ que sont nés certains des meilleurs mèmes de ces dernières années, son contenu se résume aussi à un condensé de mauvais goût. Y sont postées dans un chaos le plus total des images à contenu choquant, gore ou porno. Le total anonymat des membres du forum contribue à perpétuer un état d’anarchie digitale. 4chan comptabilise près de 2,7 millions de visites par jour ; entre 150 000 et 200 000 messages y seraient postés quotidiennement. Son système sans historique ni classification – les seize pages de discussion disparaissent à mesure que d’autres messages sont postés par les « 4channers » – permet de renouveler sans fin ses moyens d’expression et de création.

C’est aussi cette volonté de rire de tout, associée au processus démocratique suprême d’Internet – refuser le diktat des médias – qui est à l’origine de pépites virales, nées elles aussi dans les tréfonds de 4chan. L’une des plus connues est sans doute celle qui met en scène Rick Astley, chanteur ringard des années 80 et auteur de l’oubliable tube « Never gonna give you up ». Les machiavéliques trolls de 4chan, dans un éclair de génie, en ont fait un mème mythique, transformant le kitschissime clip de la chanson en une blague internationale baptisée le « rickrolling ». Il suffisait alors, pour « rickroller » sa proie, de cacher dans un mail lui étant destinée un lien hypertexte, qui renvoyait automatiquement à l’horrible clip vidéo.

(Attention ! en cliquant sur ce lien, vous prenez le risque d’être rickrollé à votre tour).

Et bien sûr, ultime paradoxe, c’est 4chan qui a engendré en 2005 les lolcats, ces innombrables photographies de chats, tantôt mignonnes, tantôt amusantes, et toujours accompagnées d’une légende humoristique écrite en jargon web. Comme quoi, même le pire d’Internet n’est jamais foncièrement mauvais.

YouTube, Buzzfeed, I Can Has Cheezburger ? ou la démocratisation de la culture LOL

Face à la subversion de 4chan, encore réservé à une élite sur Internet et difficilement accessible pour les débutants, il existe heureusement des sites qui tendent à faire de la culture LOL une véritable culture de la démocratie Internet. Même s’il est impossible de tous les référencer – après tout, chaque forum, chaque site constitue une communauté à part entière, générant ses propres plaisanteries et alimentant à sa manière la culture LOL -, certaines plateformes ont l’avantage de contribuer au processus de démocratie digitale.

Et il faut d’abord louer le site d’hébergement de vidéos YouTube, qui, grâce à la contribution quotidienne de ses membres, a permis à chacun de découvrir des dizaines de vidéos virales depuis 2005, de la plus drôle à la plus décalée. C’est aussi le cas de la plateforme de micro-blogging Tumblr. Né en 2007, Tumblr a lui aussi vu émerger une véritable communauté, bien distincte de celle qui peuple 4chan. Leur crédo ? Les gifs animés, exhumés du Web 1.0 et détournés de leur usage d’origine, et reprenant en général de courts extraits de films ou de séries cultes, pour les décliner à l’infini.

Les lolcats, eux aussi, ont désormais atteint le statut d’icônes pop du Web grâce au site I Can Has Cheezburger ?. Lancé en 2007 par deux blogueurs hawaïens, le blog est désormais un générateur puissant de culture LOL, puisqu’il reçoit près de 1,5 millions de visites par jour. Il permet même, grâce à un logiciel nommé « LOL builder » de générer ses propres images de lolcats et ainsi de participer à l’œuvre collective.

CC : Flickr / Jamison Wieser

Dans la même ligné d’autres sites Internet, à l’instar de Buzzfeed ou de Urlesque, se proposent de référencer l’intégralité des mèmes déjà présents sur la Toile et se placent dans la lignée d’une sorte de « Journalisme citoyen du LOL ».

Un  petit pas pour la culture LOL, mais un grand pas pour la démocratie Internet ?

Charlotte Arce

 

Bed Intruder : c’est la mème chanson

 

Aux Etats-Unis, une vidéo issue d’un reportage sur un fait divers fait le tour du Net. De la vidéo virale, les Gregory Brothers (cf. portrait) en ont fait une parodie auto-tunée. Cette dernière fut la plus visionnée sur YouTube l’an passé, et la chanson, mise en vente sur iTunes, entra au Top 100 du Billboard. Retour sur le cas hautement symbolique de « Bed Intruder ».

Le 29 juillet 2010, la chaîne américaine WAFF-48 (sorte de pendant Outre-Atlantique de notre France 3) diffuse un reportage sur un sordide fait divers : une tentative d’agression sexuelle dans le quartier de Lincoln Park – situé à Huntsville, en Alabama. Kelly Dodson, une jeune afro-américaine, est réveillée en pleine nuit par un homme qui s’est glissé dans son lit pour tenter de la violer. Prévenu par des cris, son frère Antoine vient à sa rescousse et fait fuir l’imposteur. Interviewé dans le reportage télévisé, le jeune homme revient sur les faits et s’adresse directement à l’agresseur, invectivant face à la caméra… Mise en ligne le même jour sur YouTube, la vidéo du reportage fait mouche auprès des internautes, et Antoine Dodson devient en quelques heures la risée du pays pour son air extraverti, son « flow » d’un usage inadapté et son accent sudiste proéminent.

Les choses auraient pu s’arrêter sagement ici, mais la viralité blogosphérique a eu raison de ce fait divers tristement banal. Spécialiste des parodies de l’actualité et des journaux télévisés avec leur série Auto-Tune the News, la troupe parodique des Gregory Brothers décide alors de fourrer son nez dans cette affaire, s’empare du sujet et crée une deuxième vidéo, basée sur un remix à l’auto-tune, qu’ils diffusent sur leur chaîne YouTube deux jours après les faits. Passé entre les mains des quatre rigolards, le reportage devient une sorte de clip R’n’B, le son et les images originelles ayant été savamment détournées.

Concocté avec encore plus de génie qu’à l’accoutumé, ce nouveau détournement auto-tuné des Gregory Brothers bénéficie d’une mélodie diablement addictive. Un air qui reste imprimé dans les têtes, comme n’importe quel hit Pop et R’n’B d’aujourd’hui. Et pour preuve, mise en vente sur iTunes, le morceau catchy intitulé « Bed Intruder » se plaça d’emblée à la 89ème place du Top 100 du Billboard, devant la chanteuse Usher, et devint le premier tube auto-tuné issu d’une vidéo virale. Erigée en véritable objet de culte, la chanson a également été parodiée moult fois. Ainsi, on peut trouver sur le web une version punk, une reprise au piano, une version blues, une reprise au shamisen, une version chorale… et même une reprise par une fanfare.

Et ce n’est pas tout. Car, l’ironie du sort veut que ce mème ait propulsé le jeune Antoine Dodson sur le devant de la scène. On ne compte plus les fan page Facebook en son honneur, ni le nombre de gifs animés ou photos où le chanteur malgré lui est mis en scène. Pour couronner le tout, la boîte de production « Entertainment One » lui a proposé un pilote de téléréalité. Le pitch de ce dernier repose sur le déménagement de la famille Dodson du quartier de Lincoln Park à Hollywood. En janvier dernier, « Bed Intruder » a été élu meilleur mème de l’année 2010 par les Mashable Awards.

Antoine Dodson "gifé". CC : knowyourmeme / Horseater

Finalement, le plus troublant dans cette histoire est sans aucun doute que ce mème ait complètement balayé le contexte original qui est, rappelons-le, une histoire de tentative de viol dans un ghetto de l’Albama, touché par la pauvreté. Au risque de passer pour des empêcheurs de loler en rond, certains – à tort plus qu’à raison – ont vu dans ce mème un caractère raciste, montrant un groupe de quatre blanc-bec ridiculisant un pauvre type issu du ghetto, perçu comme un cliché du noir américain féru de rap.

La collaboration entre Antoine Dodson et les Gregory Brothers, qui ont signé des droits de co-auteurs pour la chanson « Bed Intruder », prête à penser qu’il n’en est rien. Plus qu’une mauvaise blague raciste, le détournement de ce reportage par les génies de l’Auto-Tune est avant tout une manière de railler un certain type de médias traditionnels. C’est la victoire de l’effronterie internet contre la prévisibilité télévisuelle, en somme. Revenant sur le succès incroyable de la chanson, Mike Masnick écrit dans le weblog américain Techdirt : « Cette chanson n’est pas seulement musicalement intéressante, elle attire aussi l’attention sur un incident horrible. Une fois de plus, certains n’y verront aucun sens, mais l’engouement avec lequel tout ça a suscité l’intérêt de tant de gens est une chose qui devrait interpeler ». Pour leur part, les Gregory Brothers invoquent l’aspect authentique du chant involontaire d’Antoine Dodson, et y voit une des raisons d’un tel succès. Pourquoi pas… L’avenir nous éclairera sans doute davantage sur le sens profond d’un tel mème.

Sébastien Jenvrin

 

Portrait : The Gregory Brothers

 

Responsables de l’un des mèmes les plus emblématiques de la culture LOL avec « Bed Intruder », The Gregory Brothers ont chamboulé l’humour Internet en inventant la parodie de news et de vidéos virales, le tout à grand renfort d’Auto-Tune. Portrait de ces nouveaux hérauts de l’humour LOL.

Ah, la magie de l’Auto-Tune ! Vous savez, ce merveilleux logiciel de correction vocale qui est (presque) parvenu à bien faire chanter Cher avec son tube « Believe » en 1998, et qui parsème quasiment toutes les inepties R’n’B du moment. Et bien, les Gregory Brothers en ont fait leur marque de fabrique, mettant en musique les informations et les  qui font le buzz sur le Net. Michael Gregory, Andrew Rose Gregory, Evan Gregory (tous les trois frères) et Sarah Fullen Gregory (épouse d’Evan) ont fondé The Gregory Brothers en 2007. À la base, le groupe fait de la musique « sérieuse » (« Country & Soul, Folk & Roll » qu’ils disent) et ont sorti un premier EP, Meet the Gregory Brothers, sans le moindre son robotique d’Auto-Tune dedans. Pourtant, c’est avec leur série Auto-Tune the News, diffusée sur YouTube, que les quatre zigotos se sont faits connaître. Le principe est simple : reprenant des discours d’hommes politiques et des extraits d’infos télévisées, les Gregory Brothers remixent l’ensemble avec des samples et y transforment les voix avec de l’Auto-Tune.

CC : Flickr / Moth

Après avoir recyclé des vidéos de Barack Obama, Sarah Palin, mais aussi certaines vidéos bien connues de la blogosphère, comme « Charlie Bit My Finger » (le bébé qui mord son frère) ou « Double Rainbow » (l’espèce d’excité qui s’extasie devant un double arc-en-ciel), les quatre trublions ont réalisé un vrai tour de force avec l’épisode 12b de leur série Auto-Tune the News, « Bed Intruder Song!!!», qui fut la vidéo la plus visionnée sur YouTube en 2010.  En vente sur iTunes, la chanson Bed Intruder est carrément entrée dans le Top 100 du Billboard. Forts du succès grandissant des vidéos Auto-Tune the News, les Gregory Brothers ont eu la possibilité de collaborer avec des artistes mainstream comme T-Pain ou Rivers Cuomo, le chanteur du groupe Weezer. Ils ont également signé un contrat pour une campagne de pub avec la marque Sony. Exit les groupes de musique parodique classique donc, The Gregory Brothers ont ouvert une nouvelle brèche dans le genre. Devant l’insuccès de leur carrière de musiciens, le quatuor a réussi un beau pied de nez à l’industrie musicale par le biais d’un amateurisme Web post-2.0, considérant les news comme des sortes de ready-made.

La « Double Rainbow Song » par The Gregory Brothers

Sébastien Jenvrin

 

LOL Inc. : l’entreprise des morts de rire

 

L’industrie de la pub a bien compris le potentiel de cette nouvelle génération LOL. Les nombres de clics ou de vues sur Youtube commencent à remplacer les études marketings et les panels de test.

Même Icanhazcheezburger a compris le pouvoir du chat dans la pub.

Peut-on vraiment parler d’underground quand le mème ou le buzz est récupéré par le système capitaliste ? Quand les Gregory Brothers (cf. portrait) ont accepté de faire une vidéo de marketing viral pour Sony sous la bannière Auto-Tune the News (avec ce gros loleur de Justin Timberlake), ils n’ont eu aucun complexe à signer : « Le public comprend ça. Il y avait une époque où les fans vous prenaient pour des vendus peu importe les sponsors, mais de nos jours, si le partenariat se fait selon les termes des créateurs, les fans les soutiennent » (sur Barry.com). Contacté directement, Andrew Gregory nous a répondu à ce sujet : « Les gens prêtent certainement de plus en plus d’attention à ce qui se passe sur Youtube. Si ça encourage d’énormes multinationales à nous payer pour faire des choses qui nous font marrer… Qu’on donne alors plus de pouvoir aux gens ! »

Culture pub

Il fût en effet un temps où le placement de produit et le sponsoring éhonté était passible de lynchage en toile publique (et en matière de lynchage, 4chan s’y connaît). Gary Bolsma, l’homme derrière le mème « NumaNuma dance » a grillé son statut de phénomène LOL le jour où il a tenté de tirer profit de sa vidéo. C’était en 2004, la culture LOL en était encore à ses balbutiements, l’espoir d’un monde virtuel lavé des dérives monétaires encore vivant. En 2011, la culture LOL s’est débarrassé de ses complexes. David Guetta et 50cent s’affiche sans complexe à côté de Keenan Cahill dans des vidéos sans génie, mais juste pour vendre un peu plus.

Le jeune ado qui chantait en play-back seul dans sa chambre a maintenant deux agents,  s’est fait offrir une caméra pour des vidéos de meilleure qualité après sa « coopération » avec 50cent, et une chaîne youtube rhabillée aux couleurs du toujours trop sympa David Guetta.

Dernièrement, ce fût au tour de Paul « Double Rainbow » Velasquez de faire un tour par la case pub, chez Vodafone.

Même les exécutifs de Disney se sont inspirés de sa vidéo halluciné pour promouvoir Raiponce, leur dernier dessin-animé. Le lien entre les deux est plutôt ténu, mais ça peut marcher, c’en est même drôle.

Dawson fait du buzz

L’idée est un peu plus bizarre quand on assiste à une tentative flagrante de comeback par la porte « cool » : en janvier 2011, le comédien James Van Der Beek (Dawson dans la série Dawson) profite d’un buzz pérenne sur un petit gif animé de la série. Sur le site Funny or Die, il vante les mérites d’un site créé par lui, distribuant gracieusement… des gifs animés de ses différentes expressions faciales.

C’est très drôle, trop peu spontané pour être honnête (surtout que d’autres vidéos suivront, et que James Van Der Beek revient sur le devant de la scène en ayant signé pour une nouvelle série). Ce qui amène à une nouvelle mutation : le LOL industrialisé.

Deux PME aux USA qui carburent au MDR

Seulement, on peut avancer qu’une fois qu’un mème est industrialisé (soit ingurgité par la masse ou les puissants, et frelaté à des fins pécuniaires), il perd instantanément son crédit auprès des loleurs, pour devenir un buzz. Pour les néophytes ou les non-puristes, ce n’en est pas moins drôle, pour les vrais loleurs, c’est une hérésie.

Mais il existe encore des hommes qui « industrialisent » le LOL sans raison mercantile, pour la beauté du geste ou juste le plaisir du fun. Débarrassé de son aura de même sous-terrain, ce LOL-là n’en est pas moins industrialisé : il est soumis à une obligation de rendement, et à un fonctionnement proche de l’entreprise.

Aux Etats-Unis, il y a deux PME qui marchent et qui produisent du rire à foison : CollegeHumor et Funny or Die. Créé en 1999 par deux amis de lycée, Josh Abramson et Ricky Van Veen, le site College Humor revendique 7 millions de visiteurs uniques par mois environ et 20 millions de vidéos vues en moyenne par mois dans le monde. La chaîne Youtube du site a pour le moment presque 1,5 million d’inscrits. Au départ, College Humor est conçu comme un média publicitaire (tiens donc) qui cible les étudiants des Colleges. Les deux créateurs sont eux-même deux jeunes, ils savent mieux que quiconque s’adresser à ce public. Trop bien même : on retient plus leur talent pour faire rire que pour faire acheter. Le site, géré par Connected Ventures (société qui gère Vimeo notamment) devient la propriété en 2006 d’InterActiveCorp (propriétaire de The Daily Beast, magazine on-line.) Se sentant pousser des ailes, l’équipe s’écarte un peu du web pour jouer dans se propre série, en 2009, The College Humor Show sur MTV. La série durera six épisodes.

Le site est uniquement basé sur un contenu original, de diffuseur à récepteur. Tout passe à la moulinette College Humor. L’humour y est potache (comme une bonne beuverie de dortoir) mais parfois plutôt fin et bien senti. On y trouve alors du comique de situation, de la parodie, de l’absurde, un peu de méchanceté. Imaginées, produites, réalisées et jouées par un staff permanent, certaines vidéos estampillées College Humor ont une vraie réputation sur Internet. La vidéo « Street Fighter : The Later Years » (pourtant pas la plus drôle) a été nominée aux Youtube’s Video Awards par exemple. Si les auteurs-maisons postent quotidiennement vidéos comiques, articles, liens et images, les utilisateurs lambdas peuvent en faire autant.

Le site qui est peut-être le plus médiatisé, parce que médiatique, est Funny or Die. Créé fin 2006 par l’acteur Will Ferrel et Adam Mc Kay, FoD fait la part belle aux vidéos de célébrités en plein délire de LOL, qu’ils soient en pleine gloire ou rampent pour revenir dans la lumière (voir James Van Der Beek plus haut, mais aussi Lindsay Lohan, Judd Apatow, Zac Ephron). Un peu comme College Humor, les contenus sont générés à la fois par les utilisateurs et par une équipe Funny or Die dédiée au site. Les vidéos sont notés. Celles qui récoltent 80 % de « funny » après 100 000 connexions deviennent « immortals », d’autres peuvent être vouées à la « crypte » du site, où elles se cachent pour mourir d’une lente agonie virtuelle. La première vidéo de FoD « The Landlord » a été vue plus de 70 millions de fois. Will Ferrel y joue un homme confronté à son propriétaire, une petite fille de deux ans, avinée et vulgaire.

Funny or Die est une affaire qui marche. En juin 2007, le site reçoit un fond de capitaux de Sequoia Capital, une entreprise spécialisée dans les starts-up. En juin 2008, un partenariat avec la chaîne câblée HBO est officialisé. Will Ferrel déclare alors : « Je ne veux pas exagérer l’importance de cet accord, mais voici le moment où le chaînon manquant entre la TV et Internet est trouvé. Ok, j’exagère. Mais c’est excitant. » Depuis, FoD a donné naissance à OrDie Network qui s’occupe d’engendrer à son tour des petits. Funny or Die UK, ShredorDie.com (sur le sport), PwnorDie.com (jeux vidéos), MorradeRir.com (au Brésil), EatDrinkorDie.com (une sorte de marmiton.org sauce LOL qui n’existe plus).

Mais ces deux sites s’apparentent plus à une tentative d’exportation d’un format télévisuel (le sketch) à un média plus libre et plus jeune. On ne peut pas dire qu’ils soient dans le même esprit que les « /b/tards » de 4chan. Chacun est lié par l’envie de rire un bon coup, mais les méthodes utilisées les séparent grandement. Comme il y a des mouvements en peintures, on peut dire qu’il y a des courants dans le LOL.

Valentin Portier

 

Le LOL en import-export

 

La culture LOL est-elle l’apanage des ados américains ? La France, patrie du MDR, donne l’impression de peiner sérieusement à imposer sa vision du mème. Par contre, les dérapages et une certaine perversité ignorent les frontières.

icanhascheezburger n'oublie pas la France

Dans une représentation simpliste de la réalité, on pourrait schématiser le fossé entre l’Amérique du LOL et la France du MDR ainsi :

– Entre deux casiers d’une high school du Massachusset, on entendrait ça : « Hey, dude, d’you check Sad Keanu on 4chan ? »(culture pop+une forme d’art visuel+l’underground de l’internet).

– Dans la cour d’un lycée de Charente-Maritime, on entendrait ceci : « Hey, mon gars, t’as vu sur YouTube la vidéo du Petit Journal avec Chirac et Bernadette ? » (politique+télévision).

C’est simpliste, c’est un peu pathétique, mais c’est une réalité aberrante . Comme Britney qui fait du Cascada en 2011, la France est à la bourre. Du moins, la France est à côté de la plaque.

Jeanne, Martine, Astérix : Buzz Blanc Rouge

Pour le journaliste spécialiste Vincent Glad, le LOL échappe à la France du XXIe siècle pour plusieurs raisons. Au pays du PAF, les buzzes sont les rois. Le mème, c’est l’élite. On reste prisonnier d’un phénomène de passage d’information, souvent par la télévision, qui, bien a contrario d’un tumblr ou d’un 4chan, ne permet aucune modification/amélioration/altération du comique du lien ou de la vidéo diffusée. Pour Vincent Glad, l’heure de gloire du buzz, c’est la fin 2007 avec Laure Manaudou qui fait des bêtises. Le buzz est dans le partage forcené (dans le « qui en est ? »), le LOL est dans le viral sans cesse recyclé. Et malgré le Grenelle, dieu sait qu’en France, le recyclage n’est pas encore rentré dans les mœurs.

Le problème principal de la France, c’est son syndrome Jeanne d’Arc. Elle reste bloquée à l’heure de l’exception culturelle, et tout ce qui vient de chez l’Oncle Sam sera toujours moins bien que ce qu’on trouve chez Tonton Mitterand. Du coup, les LOL labellisés terroir français sont encouragés, mais s’exportent difficilement. Le buzz énorme des couvertures mèmes de Martine (rapidement contrôlé par l’éditeur Casterman qui n’aime pas qu’on touche à ses oeuvres), ou le succès de Vie de Merde restent des phénomènes géographiquement restreints, une sorte de régionalisme patent dans un espace techniquement sans frontière. Une forme virtuelle de la résistance chez Astérix.

Exemples de couvertures détournées de Martine, d'un goût plus ou moins bon, dans la droite ligne LOL

Délires d’initiés

Mais force est de constater que la culture LOL américaine, la plus puissante (et intéressante) s’importe aussi difficilement en France. La faute au niveau d’anglais particulièrement mauvais d’une grande partie de la population. Alors, cette culture LOL devient un délit d’initiés. Dans des délires purement visuels, pour pouvoir rire au Snookishop par exemple, il faut aussi savoir qui est Snooki. Pour les Lolcats, il faut avoir de sacrées compétences en Anglais pour pouvoir déchiffrer l’indéchiffrable.

Le besoin d’être un initié est inhérent à la culture LOL (comme toute culture qui se veut « alternative »). Mais encore faut-il le faire bien. Le génie d’un 4chan n’a pas vraiment d’équivalent en France. Le forum 15-18 de jeuxvideos.com vient de connaître un (très léger) sursaut de médiatisation avec le décès fake de Jean Dujardin, mais leur influence est plus que restreinte. Parce que l’une des grosses limites à la culture LOL, c’est qu’un loleur grandit, découvre la vraie vie avec les vraies priorités et les vrais gens, et meurt de rire un peu moins souvent.

Le LOL en phase terminale ? La sociologue Monique Dagnaud, qui a écrit plusieurs articles et un livre sur la question LOL, « ne [sait] pas ce que ça va donner… On ne sait pas de quelle culture les digital natives vont être porteurs. Les pratiques culturelles montrent qu’on a tendance à garder toute sa vie des éléments de la culture d’apprentissage. On n’a qu’à regarder le rock. Je fais de la prospective comme ça, on ne va sûrement pas resté dans cette culture de l’absurde, du potache mais par contre il y aura des éléments qui vont rester, une espèce de distance par rapport au monde réel, le fait qu’on ne prend pas trop au sérieux la sphère politique. » On n’a plus qu’à attendre de voir le LOL passer à l’âge adulte.

Double voire Triple LULZ

En attendant l’âge de raison, il arrive que le net se comporte quand même comme un gros ado méchant parfois pervers. Dans ce cas, on ne dit pas LOL mais LULZ (le ricanement). Jean Dujardin vient d’en être la victime, Bernard Montiel avant lui (cela dit, il a retrouvé une émission après ça, donc merci la mort). Ce sont des gens connus, victimes malgré elles d’une tentative de « pourissage » à la française (« c’est la blague la plus classique si on veut piéger les médias » précise Vincent Glad).

Mais sur le net, on assiste souvent à des destructions quasi-instantanées de crédibilité sociale. Star Wars Kid a essuyé les plâtres, et après un passage en hôpital psychiatrique, tente de reprendre une vie normale. Jessica Leonhardt (Jessi Slaughter) vient d’en faire les frais. Quelques heures après la publication d’une vidéo où la jeune fille de 11 ans apparaît effectivement comme une jeune tête à claque écervelée, elle devient la cible du fameux salon /b/ de 4chan. Véritable identité, profil facebook, téléphone, adresse, tout est révélé. Devant l’émoi suscitée (après une intervention de son père aussi mémorable que celle de sa fille), elle finit par être placée sous protection policière aux Etats-Unis.

Pour Monique Dagnaud « c’est vraiment une attaque contre la classe ouvrière américaine non éduquée. Ca a été très destructeur chez cette famille. En même temps, à y voir le père, c’est une famille qui ne connaît pas les règles du net. Ca ne serait pas arriver chez une famille très éduquée. Il ne faut jamais riposter sur le net. Les choses s’écrasent, il faut jouer l’oubli, même si ce n’est pas un vrai oubli. »

Cela dit, il semble y avoir des victimes consentantes à ce genre de descente en flèche. Nous avons tenté de rentrer en contact avec David Bivas, le jeune homme tristement célèbre pour son bide diffusé au Petit Journal de Yann Barthès (« Ce soir, Snoop Doggy Dogg, qu’est-ce qu’on attend ? ».)

On le pensait terré dans un bunker à la Julian Assange, mais malgré 15 profils facebook à son nom, le seul qui soit public semble vraiment être le sien. Il n’a jamais répondu à nos demandes de contact, mais des statuts ou commentaires ont l’air de le montrer plutôt satisfait de sa situation (malgré les 15 moqueries postées par jour) :

Capture d’un statut facebook de David Bivas (profil public)

David Bivas étant mineur au moment de la diffusion, il fallait en effet à Canal+ une autorisation pour diffusion d’image. Que diable allait-il alors faire dans cette future galère ? Monique Dagnaud continue sur sa lancée : « Il y a une petite partie des jeunes qui pensent qu’une petite notoriété même mal acquise peut apporter un rebondissement dans la vie. Cela dit, je ne sais pas si c’est si répandu. Ca doit être une personne qui s’est dit ‘oh, ça va me permettre à ce qu’il m’arrive quelque chose dans la vie.’ En France, où tout est déterminé par les diplômes, c’est une autre forme d’ « y arriver.» Mais une enquête internationale vient de montrer que ce n’était quand même pas si répandu chez les jeunes. » C’est dommage pour le lulz, mais il vaut mieux pour la France. Une Loana suffit.

Valentin Portier



Quelle place pour le cinéma expérimental et la vidéo d’art sur Internet ?

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La vidéo d’art perce sur Internet

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Les cinémas indépendants face à l’ogre numérique

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Les dessous d’un système imposé

La révolution numérique a transformé l’industrie du cinéma. Pour certains, elle permet de réduire les coûts de distribution, et donc d’augmenter le nombre et la variété des films européens projetés à travers le monde. Mais pour la plupart des salles indépendantes, la réalité est toute autre : elle remet en cause la diversité culturelle, est synonyme de complications et de perte d’emplois.

Une transition éclair

Aujourd’hui le numérique en France c’est 1/3 des écrans remplacés en moins de 2 ans, dont la majeure partie appartient à des multiplexes. Pour les salles indépendantes dont 20% des écrans seulement sont équipés, le problème est loin d’être résolu. Entre la concurrence que leur imposent les multiplexes et les difficultés financières, les petits cinémas sont dans une situation délicate, que le numérique fragilise encore un peu plus. Longtemps trop cher et peu rentable pour les grandes chaînes de cinéma, le numérique aura dû attendre 2009 et l’arrivée d’Avatar de James Cameron pour conquérir les salles obscures.

Affiche Avatar

Sorti en 2D et 3D en décembre 2009, ce film promettait une révolution technique, encore fallait-il être équipé du numérique. Certains multiplexes, comme les MK2, l’ont installé dans toutes leurs salles pour la sortie du film. D’autres, plus hésitants, ont préféré attendre , manquant la première vague de spectateurs. Face au rapide succès du film, les grandes salles non-équipées ont revu leurs priorités et se sont adaptées pour éviter de perdre d’autres spectateurs. Ce phénomène a accéléré le passage au numérique : en un an tous les multiplexes s’y sont convertis. Si, dans les grandes salles, le numérique a connu un essor grâce à Avatar, qu’en est-il des salles indépendantes ? Dans des situations économiques déjà délicates pour certaines, le numérique ne sera-t-il pas l’investissement de trop ? Les réflexions et les négociations sur le sujet fourmillent déjà, mais cela se fait-il vraiment dans l’intérêt des petites salles ?

Fermés pour travaux

Le numérique représente une avancée cinématographique inéluctable. Qu’il s’agisse des petites ou des grosses salles, toutes sont contraintes de s’adapter à cette nouvelle technologie, car, bientôt, les bobines de films seront remplacées par de simples disques durs. Si cet investissement est facilement envisageable pour les multiplexes, il s’avère nettement plus problématique pour les cinémas indépendants : inutile de préciser que ce matériel est extrêmement onéreux et que son installation nécessite un réaménagement complet. Pour la plupart des salles, il ne s’agit pas seulement de remplacer l’appareil, mais il faut également installer une nouvelle cabine, changer l’écran et payer des techniciens. Les cinémas indépendants reçoivent des aides de la part du CNC ou encore du Ministère de la Culture, mais, malgré cela, il reste une somme à payer à la charge de l’exploitant. Qui plus est, pour les projectionnistes et les techniciens de laboratoires, révolution numérique rime aussi avec chômage. Les exploitants estiment que, abandon des bobines obligent, l’utilisation du numérique représente 30% de travail en moins pour un projectionniste.

 

© Cotonnier

 

Des aides à tout prix

La numérisation des salles est un enjeu politique important en termes d’aménagement culturel du territoire et un dossier technique d’une extrême complexité. On se trouve, en effet, devant une industrie culturelle susceptible d’être aidée par les pouvoirs publics pour autant qu’elle assure une mission de service public. En attendant un ensemble d’aides plus juste et adapté, comment les exploitants peuvent-ils financer ce passage au numérique extrêmement coûteux (entre 70.000€ et 100.000€ par écran) ? Le CNC (Centre National de la Cinématographie) s’est érigé en défenseur des petites salles en proposant un fonds de mutualisation qui prévoit une contribution systématique des distributeurs aux cinémas projetant leurs films. Avec la volonté de venir en aide aux cinémas indépendants, le 30 septembre 2010, le parlement a définitivement adopté une proposition de loi visant à faciliter l’équipement numérique des salles de cinéma. Pour cela, il a instauré une contribution obligatoire pour les distributeurs de films numériques vis-à-vis des exploitants. Cette mesure devrait assurer la neutralité et l’équité des conditions de financement. Si la contribution des distributeurs aux salles indépendantes n’est pas suffisante, ces dernières peuvent faire appel au Fond de soutien géré par le CNC ou aux pouvoirs publics qui ont mis en place un plan de 125 millions d’euros pour aider 1500 salles. Deux aides qui peuvent être cumulées sans toutefois dépasser 200 000 euros par salle.

Vivre ou mourir : il faut choisir

Toutefois, tous les cinémas indépendants ne voient pas d’un mauvais œil l’arrivée du numérique. Si pour certains, elle est synonyme de complications, pour d’autres, elle est vue comme une évolution naturelle des choses. Tout comme le cinéma muet a laissé place au cinéma sonore, le numérique prendra le pas sur l’argentique, soutenu par les aides de l’Etat.

Pour le reste, la solution trouvée pour pallier le manque de moyens est de se regrouper en réseau. Auparavant, lorsqu’un film était projeté dans une petite salle et que celui-ci ne remportait pas un grand succès auprès du public, l’exploitant devait rendre la copie au distributeur, qui devait à son tour la faire passer à un autre exploitant. Avec le numérique, l’exploitant pourra désormais laisser plus longtemps un film à l’affiche, car la copie peut être dupliquée à moindre coût. A terme, il y aura aussi un gain financier pour les salles, puisqu’il n’y aura plus de transports de films à payer.

 

Le Grand Rex/Le cinéma du Panthéon © Truus, Bob & Jan of Holland/Alan

Un avenir à double tranchant ?

Le principal problème posé par le numérique reste la conservation d’une programmation dite « indépendante ». Face à des complexes comme UGC qui diversifient leur offre pour attirer un public varié, les petits cinémas doivent contre-attaquer et passer à des films grands publics. Certains se développent à vitesse grand V mais deviennent plus commerciaux, comme les MK2 depuis que Martin Karmitz a cédé à son fils la place de directeur du groupe en 2005.

 

Ticket d’entrée d’un cinéma Utopia

D’autres ont passé des accords avec les multiplexes et adopté une carte illimité commune. Si elle n’est pas si avantageuse pour les gérants de salles indépendantes, elle permet de contrer la fréquentation des multiplexes. D’autres encore, à l’instar du réseau Utopia, se sont regroupés pour affirmer leur indépendance. Présents dans plusieurs villes de France, leur prise de position les aide à créer un public fidèle. S’il facilite l’accès, le partage et l’échange de la culture, ce bouleversement ne devrait pas, pour autant, remettre en cause le droit des petites salles à conserver leur indépendance.

 

Valentine Bossi-Bay, Chloé Chochard-Le Goff, Alan Giménez

 

Les salles indépendantes : vie et survie des derniers gardiens de la diversité culturelle

Le cinéma est depuis bien longtemps une entreprise commerciale avec ses stars, ses paillettes et ses fortunes colossales. Mais, avec le néolibéralisme il a franchi un nouveau stade qui vient étouffer la création.

Une inquiétude constante

Les salles qui bénéficient de l’appellation « Art et Essai » résistent aux attaques des multiplexes. Leur personnalité, le label de qualité ou même leur charme un peu rétro ne rendent pas le combat moins difficile et les fermetures des salles s’enchaînent, provoquant l’inquiétude et l’indignation de leur personnel et de leurs habitués. Selon le quotidien Le Monde (article publié en juin 2008), de nombreuses petites villes de moins de 20000 habitants risqueraient de se voir privées de leur cinéma. Mais elles ne sont pas les seules victimes, les moyennes et grandes villes sont aussi touchées.

Fermeture de l’Odéon à Lyon (2009) © Loïc Blache

Bordeaux, Lyon ou Rouen sont quelques exemples de la situation désespérée des cinémas indépendants en France. En cinq ans, leurs habitants ont dû faire face à la fermeture de salles emblématiques comme le Jean Vigo, l’Odéon ou le Melville. Une réalité qui s’avère préoccupante dans la capitale où selon le CNC le nombre d’écrans est passé de 456 en 1977 à 362 en 2009.

Des fermetures généralement dues à l’implantation de multiplexes. Si la nécessité d’améliorer la sécurité et le confort des salles est souvent évidente, les déclarations d’intention des municipalités de maintenir l’activité « Art et Essai » ne suppriment pas les inquiétudes. En effet, le prétexte d’une amélioration des gestions de salles est souvent invoqué, mais les conséquences qui en résultent mettent en concurrence salles indépendantes et multiplexes.

Des aides suffisantes ?

En France, le CNC a pour rôle de veiller au maintien des spécificités cinématographiques et d’aider financièrement les exploitants de salles. En tant qu’établissement public directement en lien avec le Ministère de la Culture, il a mis en place un Fonds de soutien qui vient en aide aux salles à partir d’une taxe de 11 % prélevée sur chaque billet vendu. Les cinémas participants peuvent ensuite l’utiliser pour faire des travaux. Par ailleurs, les collectivités territoriales et les régions mettent régulièrement en place des plans d’aides aux petites salles.

Avec le numérique, de nouvelles dispositions doivent être prises. Par la loi du 30 septembre 2010 concernant l’équipement en numérique des salles indépendantes, les distributeurs doivent financer une partie de l’installation chez les exploitants projetant leurs films.

Michel Herbillon, Député du Val-de-Marne, s’exprime au sujet de son texte de loi sur l’équipement des salles de cinéma qui passent au numérique (16 juin 2010). © Groupe UMPAN

Cette contribution ne se faisant que les deux premières semaines suivant la sortie du film, les salles ne programmant pas le nouveau film durant cette période se voient privées de cet apport financier. Elles peuvent alors faire appel au Fonds de soutien, aux plans d’aides des collectivités régionales et territoriales mais cela risque de les priver de ressources si elles ont par la suite des besoins imprévues. Un nouveau plan d’aides serait alors nécessaire pour les 1500 salles indépendantes qui n’ont pas les moyens de payer une partie de l’installation elles-mêmes.

Alan Giménez

 

Le financement du numérique

VPF : contribution versée par les distributeurs

 

Le passage au numérique : décryptage à la loupe

Diaporama du matériel de projection (© Chloé Chochard-Le Goff, Valentine Bossi-Bay, Alan Giménez)

Avec la prolifération des multiplexes et l’installation des cartes illimitées, l’arrivée du numérique s’annonce comme la dernière étape de la transformation de la diffusion cinématographique. Cette mutation permet une meilleure qualité d’image et l’achat des copies à un prix moins élevé. Toutefois, elle reste aujourd’hui trop coûteuse pour beaucoup de petites salles.

Le numérique : passage obligé

Le démontage massif du matériel de projection 35mm est déjà lancé dans beaucoup d’établissements qui projettent désormais, exclusivement (ou presque) en numérique. En 2010, 123 long-métrages sont sortis en première exclusivité sur des copies numériques, dont 100 en version 2D uniquement et 23 en 3D.

Du côté des salles, l’installation des équipements de diffusion numériques est un passage obligé. Selon la base de données Cinego qui recense les écrans numériques français, 1836 écrans étaient déjà équipés (un peu moins de 34% du parc de salles national) au 3 janvier 2011. Sur ces écrans, 1043 (57%) appartiennent à six des sept circuits de salles qui rassemblent plus de 80 écrans en France : UGC, Europalaces, CGR, MK2, Kinepolis et Cineville. Les cinémas indépendants, de leur côté, comptent 793 écrans numériques sur un total de 3875 (environ 20%).

Parmi les raisons qui poussent les gérants des salles à tomber sous le charme du numérique, deux arguments reviennent : le débarras des vieux projecteurs et le stockage massif de films dans un espace réduit. Pour installer un matériel numérique, il suffit d’un serveur et d’un projecteur numérique, les deux équipements de base de la salle du futur.

Le serveur, assure d’abord la réception et le stockage des fichiers de films DCP. Ce dernier les décode et les décompresse avant de les envoyer au projecteur. Une fois réceptionnés, les fichiers de films sont répartis sur les disques durs implantés dans le serveur dont la capacité de stockage dépend du nombre et de la capacité des disques durs qu’il contient. Finalement, le lecteur intégré envoie, comme par le passé, les informations liées aux images vers le projecteur et celles liées au son vers les amplificateurs.

Les techniques des projecteurs numériques diffèrent de celles des anciens, notamment par rapport à la taille et à la qualité d’image. À ce jour, deux technologies de projection numérique offrent une résolution au moins égale à celle du 35mm : le DLP cinéma de Texas Instruments et le SXRD de Sony. Le dernier étant encore en période de perfectionnement laisse la place au premier dans la majorité des salles reconverties. Sa taille, celle d’un ongle humain, et sa résolution de 2K (le format 4K est attendu pour cette année) permet de projeter les longs-métrages avec une incroyable netteté et des détails précis dans une gamme pouvant atteindre 35 trillons de couleurs.

Du physique à l’immatériel

Partie du projecteur numérique © Mike Renlund

Le cinéma numérique englobe tous les aspects du processus d’élaboration d’un film, de la production, à l’exploitation, en passant par la distribution. C’est justement cette dernière étape qui concerne aussi les salles de cinéma qui doivent s’adapter pour pouvoir réceptionner les films distribués en mode numérique.

Dans le passé, les distributeurs ont eu recours à différents types de supports comme les cassettes numériques ou les DVD. Cependant, avec la normalisation du cinéma numérique, le disque dur s’est imposé comme l’unique support de diffusion. Cet appareil de la taille d’un livre de poche peut stocker 1 à 2 long-métrages compressés au format JPEG2000, et est réutilisable une centaine de fois.

Le disque dur est placé dans le lecteur qui transfert son contenu dans le serveur. Une opération plus simple que celle des bobines, plus fragiles, leur installation est plus contraignante pour certains.

La distribution immatérielle des films par ADSL ou satellite est appelée à remplacer tout autre sorte de distribution dans un futur très proche. Ainsi, les salles de cinéma numérique pourront recevoir des programmes par réseau ADSL ou par satellite, à travers une antenne d’une capacité de 30 Mégabits par seconde.

Alan Giménez

 

La Pagode : un cinéma en accord avec son temps

Classé cinéma Art et Essai depuis 1956, La Pagode est un lieu atypique du VIIè arrondissement de Paris au sein duquel travaille six employés : deux caissiers, deux ouvreuses et deux projectionnistes. Nous sommes allés à la rencontre d’Olivier Cousin, qui, depuis dix ans, fait à la fois office de directeur de salle et de projectionniste. Ce dernier nous a fait part de sa vision du numérique.

Façade de la Pagode © Valentine Bossi-Bay, Chloé Chochard-Le Goff, Alan Giménez

Quelles différences y a-t-il entre un cinéma indépendant et un cinéma Art et Essai ?

Il n’y a pas de différence. On peut être un cinéma indépendant et avoir une programmation commerciale, ou être un cinéma classé Art et Essai et prendre des risques dans sa programmation en passant des films plus fragiles. Même si maintenant l’Art et Essai englobe énormément de films comme par exemple « Des hommes et des dieux » ou un réalisateur comme Woody Allen qui est classé art et essai et qui pourtant marche très bien en France.

 

Que pensez-vous du numérique ?

C’est bien, c’est la voix à suivre. On n’a pas trop le choix, il faut s’adapter. C’est le passage du cheval à la voiture, du muet au sonore, c’est l’ordre des choses. Cela ne sert à rien de réfléchir, on peut toujours le faire sur la qualité de projection, le gain, ce que l’on perd, mais il faut s’adapter dans tous les cas. La Pagode passera au numérique au cours de l’année 2011, c’est l’année charnière. Chaque pays est en train de numériser sa cinémathèque. Cela sera plus facile d’obtenir un film étranger, il suffira de le télécharger et on l’aura tout de suite. La question ne se pose même pas de savoir si l’on est pour ou contre le numérique. Il faut s’adapter et que les conditions soient les meilleures possibles. Ça ne changera pas grand-chose à la structure de la société, vu que l’on a deux salles, on gardera deux opérateurs.

Cela ne va pas poser problème pour certains films ?

Les Archives du film sont en train de les numériser et cela va assez vite finalement. Dans l’immédiat, il y aura peut être un laps de temps où l’on va tourner encore avec le 35mm. Mais je pense que d’ici 2015, tout sera numérisé et même le cinéma de répertoire, c’est à dire les vieux films qui ont plus de 20 ou 25 ans.

Quels travaux allez-vous faire ?

Ce n’est pas nécessaire de changer l’écran, on est censé le remplacer si on choisit de passer du 3D, ce qu’on ne fera pas. Il y a juste à changer l’appareil. Il n’y a finalement pas énormément d’adaptation.

Salle japonaise de La Pagode © Chloé Chochard-Le Goff, Valentine Bossi-Bay, Alan Giménez

Que pensez-vous du changement d’appareil ?

Ce ne sera pas le même rapport avec la machine, ce sera plus rapide et moins physique, un peu comme un travail d’informaticien. Mais le travail restera le même, il y aura toujours une copie qui arrivera. Au lieu de la monter comme on fait maintenant, c’est-à-dire de mettre la pellicule bout à bout, il faudra télécharger le film, puis le renvoyer. Il y aura toujours de la lumière, du son et de l’entretien. Après le 35 mm sera destiné aux collectionneurs, ça fera comme le vinyle.

Recevez-vous des aides ?

Il existe des aides partielles, du CNC et de la Mairie de Paris. Le reste est à la charge du cinéma, sachant qu’on ne connaît pas la durée de vie d’un projecteur numérique. Aujourd’hui il faut compter environ 60 000 euros pour une cabine, les prix ont baissés depuis quelques années. Pour l’instant on demande des devis et on verra après combien coûtera la maintenance, ce serait plus intéressant de se regrouper avec d’autres salles pour avoir plus de poids. La Pagode fait partie  d’un petit groupe géré par la société Etoile Cinémas. Il comprend le Saint Germain des Près, le Balzac, et un grand complexe qui se construit porte des Lilas. Cela fait une quinzaine d’écrans en tout.

Existe-t-il une différence entre Paris et la province ?

A Paris, le public est assez pointu, assez cultivé. Je sais qu’en province, il y a moins de salles, il n’y a qu’une à deux salles par grandes villes, autour c’est un peu le désert. C’est une multiprogrammation, art et essai et commerciale. Alors qu’à Paris, il existe vraiment des salles avec une programmation spécifique. Mais il y a des fonds publics, les mairies sont beaucoup plus sensibilisées qu’il y a 15 ou 20 ans.

Valentine Bossi-Bay


A la Pagode : le passé s’estompe au profit du numérique

Vidéo réalisée en février 2011 à La Pagode (7e)  avec la participation d’Olivier Cousin, gérant du cinéma. Le 35 mm y sera bientôt remplacé par le numérique, ne devenant plus qu’une pièce de musée.

© Chloé Chochard-Le Goff, Valentine Bossi-Bay, Alan Giménez

 

Sous le feu du projecteur

Vieillot, jauni, le Miramar semble dater d’un autre temps. Comme beaucoup de petites salles, il a été racheté par un gros groupe, il y a un an. Le cinéma ne marchait plus très bien, une grosse somme d’argent a été proposée par Europalace, ce qui a convaincu l’ancienne patronne de quitter le réseau indépendant Rytmann. Désormais, le Miramar possède la carte « Le Pass« .

Les derniers instants du 35 mm

Frédéric B. manipulant une bobine de film. © Chloé Chochard-Le Goff, Valentine Bossi-Bay, Alan Giménez

Frédéric B. est opérateur au Miramar depuis 14 ans : il a eu le temps de voir les choses changer, mais l’arrivée du numérique ne l’enchante pas, bien au contraire. Accoudé au comptoir, il attend, souriant. Avec son perfecto noir, sa boucle d’oreille et ses cheveux gominés, il ne passe pas inaperçu. Aimablement, il nous entraîne dans antre : sa cabine de projectionniste. « Elle fait environ 12 mètres carré », explique-t-il. Pour l’heure, il travaille toujours « à l’ancienne » sur du 35 mm. Le bruit assourdissant de l’appareil en marche l’oblige à hausser la voix.

Scotché sur le projecteur, une feuille A4 fait office de tableaux de bord sur laquelle est inscrit à la main le planning de la journée. Le titre du film, le format du son, le début de la séance et la fin, tout est noté. Il reçoit les films dans des boîtes rondes et noires, pour un film d’une heure trente, on lui envoie cinq ou six bobines. Il doit ensuite les monter pour que toutes les parties du film ne fassent qu’une. Pour cela, il utilise un système de plateaux horizontaux. L’appareil prend une place importante dans la pièce étroite et ressemble à deux immenses vinyles étincelants que l’on aurait superposés.

Très consciencieux, il explique le mécanisme de cet engin curieux : « Je charge le film au centre de la bobine, la bande sort du plateau, je la fais passer par un chemin précis pour qu’elle arrive ensuite dans le projecteur, le film passe ensuite dans le couloir de projection et envoie de la lumière sur l’image ». Ces appareils sont italiens, Cinemecanica est inscrit en gros dessus. « C’est un Victoria 8 », précise Frédéric B. Le film est lancé, la mise en route n’a pris que quelques minutes. A partir de cet instant, il fera de petits allers-retours dans la pièce pour vérifier que tout se passe bien, mais il a le droit de sortir et puis, « si jamais il y a un problème, il y a des sécurités qui stoppent les appareils ».

« On a onze minutes d’interséances », dit-il. Lorsque le film est sur le point de se terminer, il recharge  la machine pour la séance d’après. Mais, que fait-il le reste du temps ? « Je lis, j’aide le reste de l’équipe, je m’occupe », énumère-t-il. Vingt minutes, c’est le temps qui lui est accordé pour manger, quand il veut dans la journée, il faut juste qu’il n’y ai pas de séances. Même s’il s’occupe de plusieurs salles à la fois, Frédéric B. concède volontiers : « Je suis assez libre de mes mouvements, c’est l’avantage de ce métier ».

Quand on aborde la question souvent épineuse du salaire, le rockeur cinéphile reste toujours aussi loquace : « En général, on est payé 1500 euros net. Je travaille 35 heures par semaine. Je fais 10h-17h la moitié de la semaine et 17h-00h l’autre moitié », un rythme qui lui permet d’attraper de justesse le dernier train gare Montparnasse. « Lorsque je termine à minuit, je dois courir jusqu’à la gare, sinon je rate le train », raconte-t-il. Heureusement qu’elle ne se situe qu’à quelques minutes à pied.

« Le numérique c’est du vent »

Lorsqu’il évoque la question du numérique, son visage s’assombrit : « Ils vont enlever des emplois, car il y a moins de manipulation à faire ». Les exploitants ont fait des calculs, ils estiment que l’utilisation de ce nouveau matériel représente 30% de travail en moins pour un projectionniste, comme il n’y a plus de films à monter et démonter. Cela fait 30% d’effectif en moins et donc du chômage à la clé, une réalité inéluctable. En ce qui concerne son utilité, Frédéric B. reste sceptique : « Quand on te raconte que c’est pour l’avancée technologique, c’est du vent, en fait c’est uniquement dans un but économique. Il n’y aura plus besoin de tirer des copies en 35 mm, qui coûte assez cher, une copie numérique ne coûte rien. Il faut arrêter de croire que c’est super, que c’est magique, ce n’est pas beaucoup mieux que du 35 mm, à part la 3D et encore. Ça ne change pas grand-chose au niveau de la qualité d’images ».

Déroutante simplicité

Lunettes 3D © Matt Neale

Pour l’instant, sur les trois salles, il n’y a qu’un appareil numérique, mais dans l’année le Miramar en sera complètement équipé.  L’unique appareil ressemble à une banale boîte noire : « C’est un Nec, une marque japonaise », précise-t-il. Pour ce qui est de son utilisation, elle est simplifiée : le film n’arrive plus dans des bobines, mais dans un petit boîtier avec un disque dur qui contient le film. « C’est naze, il y a une souris, un écran, il n’y a plus le rapport avec la pellicule », déplore-t-il. Par ailleurs, le problème du numérique réside dans son coût particulièrement élevé. Un équipement ce n’est pas seulement l’appareil, il faut installer toute la cabine, les branchements et payer des techniciens. C’est entre 20 000 et 30 000 euros par cabine.

Frédéric B. a un avis tranché sur l’évolution cinématographique : « Aujourd’hui, il reste encore quelques petits cinémas qui passent des films rares, de qualité. Mais tous les autres ce n’est que du business, ils se foutent de ce qu’ils prennent tant que ça fait des entrées », lance-t-il résigné. Un film est sur le point de se finir, on le laisse donc manipuler, avec délicatesse, ce qui sera bientôt un objet de collection.

Valentine Bossi-Bay

 

« Ce sont des gamins à qui on propose un nouveau jeu »

Depuis dix ans, Patrick Guivarc’h est directeur du cinéma Utopia d’Avignon où travaille une douzaine de personnes. Basés dans cinq villes françaises, les salles du réseau Utopia ne sont pas encore équipées du numérique, exceptée une à Bordeaux depuis deux ans «  pour tester un peu ce que ça donnait ». Le reste attendra. Mais attendre quoi ? En tant qu’ancien projectionniste, Patrick Guivarc’h a son mot à dire sur le numérique. Il n’est pas fermé à la nouveauté, « si cette technologie est mieux, si c’est mieux pour les spectateurs, si c’est mieux pour que d’autres films aillent sur les écrans, c’est idiot de ne pas l’utiliser »,  mais il faut qu’elle ait fait ses preuves et pour le moment il voit plutôt cela comme « un piège à imbéciles ».

Extrait de l’entretien avec Patrich Guivarc’h, réalisé à Avignon en janvier 2011

© Chloé Chochard-Le Goff, Valentine Bosi-Bay, Alan Giménez

Le piège qui se déploie est l’aliénation des cinémas indépendants à un système économique qu’ils ont toujours refusé. On leur clame que le numérique est un outil qui, à long terme, sera rentable pour l’exploitant. En effet, une fois remboursé l’argent prêté par le distributeur pour installer les appareils numériques, le cinéma économisera sur les transports qui n’auront plus lieu d’être, et probablement sur les projectionnistes dont le métier d’origine aura disparu.

Extrait de l’entretien avec Patrich Guivarc’h (suite)

© Chloé Chochard-Le Goff, Valentine Bosi-Bay, Alan Giménez

En théorie, l’exploitant de salles est gagnant. Mais c’est sans compter sur le fait que les nouvelles technologies se renouvellent sans cesse

Extrait de l’entretien avec Patrick Guivarc’h (suite)

© Chloé Chochard-Le Goff, Valentine Bosi-Bay, Alan Giménez

Pour Patrick Guivarc’h, le problème n’est pas l’outil en lui-même mais ce que son emprise sur le monde cinématographique signifie. On entre dans un système toujours plus libéral où le gain est primordial.  En se ralliant au numérique, Patrick Guivarc’h aurait l’impression de se faire avoir, il faudra acheter toujours plus de matériel puisqu’il est sans cesse renouvelé.

Pourtant, le choix n’est qu’illusoire. Si une seule salle est équipée en numérique dans le réseau Utopia, cette résistance ne durera pas éternellement. La tournure que prend l’évolution du numérique fait que les copies de films vont bientôt toutes passer au numérique, plus simple à faire circuler. La solution, selon Patrick Guivarc’h, ou du moins l’espoir que peuvent se permettre les gérants de salles indépendantes, est de se tourner vers l’Europe. Pour l’instant, le numérique est imposé par des normes américaines et si la plupart des cinémas français semblent approuver ce choix, d’autres pays d’Europe réfléchissent à d’autres moyens.

Extrait de l’entretien avec Patrick Guivarc’h (suite et fin)

© Chloé Chochard-Le Goff, Valentine Bossi-Bay, Alan Giménez

Patrick Guivarc’h est pour la découverte de nouvelles techniques qui permettraient au réseau Utopia de choisir parmi plusieurs laquelle apparait comme la plus efficace au lieu de ne se satisfaire que du numérique. « On nous a apposé vraiment un seul système avec des systèmes de sécurité inouïes mais il faudrait que l’on en tolère plusieurs, c’est tout, plusieurs systèmes compatibles. Ce qu’on veut, c’est un outil qui permette de projeter plusieurs supports. » En se détournant des États-Unis, monarque du système économique du cinéma mondial, et en regardant vers l’Europe, s’ouvrirait peut-être une nouvelle structure permettant la liberté et l’autonomie de fonctionnement.

Chloé Chochard-Le Goff

Le CNC : une oreille peu attentive ?

Le numérique est partout sur le marché, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe ou en Asie illustrant la mainmise de ce nouvel outil sur le cinéma mondial. Face à l’ampleur du mouvement, le choix n’est pas laissé aux salles indépendantes qui devront s’adapter tôt ou tard si elles ne veulent pas mettre la clé sous la porte.

 

Nombre d'écrans numériques par continent

Source : Screen Digest

Pour le CNC et Lionel Bertinet, directeur adjoint du cinéma en charge du numérique, le passage au numérique est « inéluctable », « personne aujourd’hui ne s’attend ou ne prévoit un maintien du 35mm ». Le système apparait sans faille. La réflexion du CNC a franchi un cap avec la loi du 30 septembre 2010 sur l’équipement numérique des salles qui apportent deux solutions aux dangers que pourrait apporter le numérique aux petites salles :  « Le premier point c’est de faire en sorte, notamment par un soutien financier ,que l’ensemble des salles puisse s’équiper. Pour cela, on a mis en place début septembre dernier un dispositif d’aide à la numérisation des salles. Le second point c’est que le numérique peut être une opportunité en matière de souplesse de programmation et d’expression des films pour les multiplex, ce qui mettrait à mal la liberté de programmation des exploitants de petites salles et la maitrise des plans de sortie des distributeurs. » Les aides sont telles que ce n’est pas faute de financements que les salles indépendantes mettront la clé sous la porte : les collectivités territoriales et les régions mettent en place des dispositifs d’aides. En France heureusement les pouvoirs publics ont pu mettre en place un plan de 125 millions d’euros pour aider 1500 salles à s’équiper et éviter les fermetures . Les 3000 salles restantes ont assez des contributions des distributeurs.

Mais avec cette loi, on laisse peu de place aux salles indépendantes qui ne souhaitent pas passer au numérique. Les salles françaises adoptent de plus en plus cet équipement.

L'Utopia-La Manufacture à Avignon est l'un des cinémas que le numérique rend suspicieux. © Chloé Chochard-Le Goff, Valentine Bossi-Bay, Alan Giménez

A ce propos, Lionel Bertinet semble ignorer les cinémas résistants : « Aujourd’hui, personne ne refuse de passer au numérique. Les exploitants sont totalement convaincus qu’ils n’ont pas le choix. S’ils ne s’équipent pas en numérique, à court terme, ils auront les plus grandes difficultés à trouver des films en 35 mm. Pour les exploitants la question ne se pose plus ainsi, il s’agit plutôt de savoir comment financer cela. » Et quand on évoque les raisons qui poussent certains cinémas indépendants à ne pas adopter le numérique, la réaction est évasive : « Je n’en ai aucune idée. Je suppose qu’ils espèrent une négociation qui réponde à leurs attentes ».

Le CNC se soucie peu des salles réfractaires. A partir du moment où la contestation n’est ni d’ordre financier ni matériel mais plutôt idéologique, il en va de la responsabilité du cinéma. Malgré une volonté de ne pas entrer dans un système ultra-libéral, ce genre de salles ne pourra pas lutter longtemps : « D’ici Fin 2012, début 2013, la quasi-totalité des salles auront été équipées. (…)Je ne vois pas ce qu’on peut changer au numérique. Les technologies évoluent, ça évidemment c’est probable, mais je ne vois pas ce qui peut changer cette technologie en une technologie totalement différente » . Peu soucieux de l’arrivée d’un nouveau modèle économique, le CNC ne cherche pas à s’adapter à tout le paysage des salles françaises mais à suivre la voie tracée par les États-Unis et ne s’occuper que des cinémas convaincus.

Chloé Chochard-Le Goff

 

Carte des cinémas Art et Essai en Île-de-France :

 

Carte des cinémas Art et Essai en France (I):

 

Carte des cinémas Art et Essai en France (II):

Carte des cinémas Art et Essai en France (III):


 

Sur la route du Rom

24 Fév

Sur la route du Rom

Autopsie d’une culture en danger

Écouter la playlist musique tzigane pendant la lecture de l’enquête


« Toutes les idéologies dominantes exercent leur contrôle, leur domination, voire leur violence sur le nomade. Les Empires se constituent toujours sur la réduction à rien des figures errantes ou des peuples mobiles. »

Michel Onfray, Théorie du Voyage.

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Le graffiti à la lumière des galeries

15 Fév

"Tag" ©Le Grand Palais, Paris

Le graffiti à la lumière des galeries

Bonne nouvelle ou fin d’un genre underground ? Les tensions entre les artistes du milieu résonnent jusque dans l’espace public.

Né dans les rues de New-York à la fin des années soixante-dix, le graffiti semble plus que jamais dans l’air du temps. Des galeries d’art aux musées nationaux, en passant par les boutiques de prêt-à-porter et les salles de cinéma, il est partout.  Tendance de ces derniers mois : les figures phares du mouvement sont à l’affiche. Le graffiti se perd-il en rejoignant les lieux institutionnalisés ? Éclairage.

©Jean-Michel Basquiat

Sous les projecteurs de ces derniers mois caracole en tête le New-yorkais Jean-Michel Basquiat qui, plus de 20 ans après sa mort, investissait le 15 octobre dernier le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris pour une toute première rétrospective parisienne. Basquiat c’est cet artiste noir, tourmenté, drogué, qui meurt d’une overdose le 12 août 1988. Il n’a alors que 27 ans, et 10 ans de carrière derrière lui, et pourtant… avec plus de 1000 peintures et 2000 dessins, il est aussi l’un des artistes les plus productifs de sa génération. « Un artiste surdoué » dixit Marie-Sophie Carron de la Carrière, la commissaire de l’exposition. C’est en moins de 5 ans qu’il passera des murs de Brooklyn à la couverture du New York Times. Il fait partie de ceux qui n’ont pas eu besoin d’attendre d’être mort pour être célèbre. Ça tombe bien, il avait toujours eu en lui ce désir de gloire, volonté irrépressible d’être sur le devant de la scène. Là-dessus, Marie-Sophie Carron de la Carrière est très claire : « le graff c’est dessiner, écrire, utiliser une peinture aérosol sur les murs de la ville pour écrire des mots […] mais ça a une nature totalement éphémère […] ça ne pouvait pas suffire à ses ambitions ». En 1979 : SAMO tombe le masque et devient Jean-Michel Basquiat, quitte le mur pour la toile, la rue pour les salles de musées. A peine trente ans ont passé, et le voilà au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris où, en trois mois, plus de 352.000 visiteurs se sont pressés pour venir admirer la centaine d’œuvres exposées, de l’esquisse sur microscopique bout de papier au réfrigérateur personnalisé. Un record d’audience historique pour le musée parisien.

© Jean-Michel Basquiat

Faute d’une exposition au Musée d’Art Moderne, c’est dans les salles obscures que le britannique Banksy aura fait le buzz en 2010. Après avoir agités les festivals de Sundance et Berlin, Faites le mur !, film mi-documentaire mi-autopromotion, s’offre même une sélection aux Oscars dans la catégorie « meilleur documentaire ». Avec plus de 5 millions de dollars de chiffre d’affaire mondial et 100 000 entrées rien qu’en France, Faites le mur ! est bel et bien un carton. A croire que l’irrévérence de cette satire quasi farcesque sur le monde de l’art a su séduire les foules. Il faut dire que, fidèle à lui-même, Banksy sait cultiver le mystère. D’abord sur son identité, qu’il n’est toujours pas prêt de révéler au public, mais aussi sur ce fameux Mr Brainwash, superstar du film, à la vue duquel on ne peut s’empêcher de se demander ce que cachent ses épais favoris.

Banksy joue la carte de la provocation.
Ici, il incruste l'une de ses œuvres dans un musée de Londres.

Basquiat, Banksy : deux beaux succès, certes, mais à en croire le cas Blu, pas assez pour asseoir définitivement le graffiti dans le monde de l’art. En effet, répondant à une commande du MOCA (Museum of Contemporary Arts) de Los Angeles, l’artiste italien a vu, le 12 décembre dernier, son œuvre passé à la chaux. Une fresque monumentale représentant des cercueils recouverts de billets d’un dollar que le directeur du MOCA, Jeffrey Deitch, a jugé « inappropriée » et a donc décidé de censurer. Une décision qu’il ne se serait sans doute pas permis de prendre avec l’un des artistes exposés dans les galeries du Musée.

Blu, censuré au Moca de San Fransisco en décembre dernier

Du Tag au graffiti

Kelfirst, Crash, Kase 2, Mace 139 (de haut en bas), présentés à l’exposition « Tag » au Grand Palais, du 27 mars au 3 mai 2009 ©LeGrand Palais

En posant leur nom au marqueur sur les murs du New York des années  soixante, Taki 183, Cornbread et Cool Earl n’imaginaient pas qu’ils venaient de signer l’acte de naissance d’un tout nouveau genre : le tag.

Visible aujourd’hui sur les cinq continents, le tag s’est complexifié, est passé de la simple signature réalisée au marqueur à la fresque murale, le graffiti, conçue à la bombe ou par le biais d’affiches collées en série. Les spécialistes englobent généralement cette pratique derrière le terme de street art, regroupant ainsi toutes les formes d’art urbain, de la danse hip hop au théâtre de rue. Il est en effet difficile de donner une définition précise à ce mouvement hétéroclite qu’est l’art mural.

Et l'amour mon amour, Paris ©Miss.Tic

Réputé pour son caractère underground et déviant, le graffiti sort rapidement de l’ombre. Au début des années quatre-vingt, les galeries exposent pour la première fois en France des œuvres dites « murales ». Les « puristes » s’indignent, rappellent à l’ordre leurs « collègues » en train de vendre leur âme au diable. Le graffiti est selon eux un acte de la rue, puissant parce que déviant. Alors peut-on encore faire du graffiti à l’heure où le street art investit les galeries ?

Artistes avant tout

Parmi tous ces noms qui œuvrent dans la rue, certains ont su se faire reconnaître en tant qu’artistes et ainsi briller à la lumière des galeries. C’est le cas de Miss.Tic, référence du street art en France. En 1985 elle pose son premier pochoir sur un mur de Paris. Un an plus tard, elle présente sa première exposition, « Pochoirs », à la galerie du Jour Agnès B.

Elle se dit aussi à l’aise à l’extérieur qu’en intérieur. « Je travaille d’abord sur un support de peintre. Ensuite je fais une sélection pour la rue. » Pour JR, le photographe colleur d’affiches, « l’intérieur complète l’extérieur ». Olivier Rizzo, alias Speedy Graphito, peint lui aussi à la fois pour les rues et pour les galeries. « Quand je vends une toile, je ne vends pas mon âme, je me donne juste du carburant pour pouvoir continuer à produire.»

© Speedy Graphito (Paris)

Mathilde Jourdain, responsable de la galerie MathGoth, distingue deux groupes : « les street artistes, qui se revendiquent artistes, et ceux qui agissent uniquement pour le plaisir que procure l’illégalité. » Les premiers sont sortis dans la rue parce qu’elle représentait leur seul moyen d’expression. Ils n’éprouvent souvent aucun plaisir à effectuer un acte déviant. La plupart du temps, ils minimisent les risques en collants des affiches plutôt qu’en utilisant le marqueur ou la bombe.

« C’est très contraignant d’être dans l’illégalité, explique Miss.Tic. J’ai passé plusieurs nuits blanches dans les postes avec fouilles au corps et tout le reste. Je préfère être dans la légalité. C’est beaucoup plus agréable. » Même discours pour Speedy Graphito : « L’illégalité n’a jamais été mon moteur créatif. »

Fresque réalisée par Azyle, arrêté en juin 2007 avec Vices par les policiers du service régional des transports ©DR

Éloge de la déviance

D’autres au contraire célèbrent la déviance, refusant d’être étiquetés « artistes ». Pour eux, l’acte provocateur compte plus que le résultat final. Ainsi Lokiss conçoit le graffiti comme un « slogan qui tâche ». « Le graffiti est une tumeur sur un tissu urbain quadrillé, encadré, régi par la grande loi de l’ordre social. »

Mathieu, jeune graffeur de Cergy, affirme agir principalement pour le plaisir de transgresser les règles. « C’est jouissif. » On apprend pourtant que lui aussi a vendu des toiles. « Il faut bien gagner un peu d’argent. Mais dans le cadre d’une commande, un thème m’est souvent imposé. Je ne ressens pas le même plaisir que lorsque je sors avec ma bombe en pleine nuit. »

Affiche du flm "Faites le mur" réalisé par Banksy sorti en décembre 2010 en France ©Banksy

Ambiguïtés

Cet écart de conduite avoué par Mathieu nous pousse à nous méfier du discours des puristes. Si une poignée d’entre eux est sincèrement convaincue par ce discours paradoxalement conservateur, ils sont nombreux en réalité à avoir mal digéré la reconnaissance de leurs confrères. « C’est très compliqué d’arriver sur une toile » explique la responsable de la galerie MathGoth. Une œuvre murale splendide peut devenir médiocre une fois transposée sur une toile. « En vain ou avec succès, ils ont tous essayé la transposition, il faut le savoir ! »

Quelques frustrés se réfugient alors derrière un masque de résistant. Fustiger ses collègues fait partie du jeu, d’autant plus si l’un d’eux transgresse les règles en s’exposant dans une galerie. Notons que dans le monde underground du street art, la compétition est rude. On veut toujours faire mieux que son voisin en agissant dans des endroits encore plus dangereux et inaccessibles. « Le milieu du graffiti est un milieu de commérages. Tout le monde se critique, précise Mathilde Jourdain. Cette guerre de l’ombre est encore plus présente chez les petits aigris qui n’ont jamais franchis le cap des galeries. »

Attention cependant à bien faire la différence entre l’acte sensé artistiquement ou politiquement et l’acte gratuit. Selon Mathilde Jourdain, « il y en a qui, au final, ne font que pourrir le système. Celui qui utilise du silex pour graver son nom sur les vitres du métro ou qui s’y prend à l’acide est à mettre dans le même sac que celui qui brise des carreaux à coups de pied de biche. […] Je mets vraiment à part ceux qui font du graffiti et les vandales. » Ce discours est dangereusement simplifié par certains politiques qui amalgament graffeurs et jeunes délinquants « banlieusards ». Pourtant, « contrairement aux idées reçues, dans les années quatre-vingt, ce sont les jeunes des milieux aisés qui peignent » rappelle Frank Sandevoir dans Y’a écrit kwa ?.

Exposition "Les Forces" ©Lokiss, La Place Forte, Paris

Peu importe qu’ils soient marginaux ou provocateurs bourgeois, pour Miss.Tic, il y a un peu de mauvaise fois derrière ce discours rebelle. « Si on leur fait un chèque, ça m’étonnerait qu’ils le refusent.»

La preuve, même les plus « authentiques » se laissent tenter par un instant de gloire. Après avoir incrusté ses créations illégalement dans les musées, Banksy, graffeur britannique, investit légalement le musée de Bristol en 2009 puis réalise son propre film  Faites le mur !, sorti en décembre 2010. Lokiss, connu pour son franc-parler, monte quant à lui début 2010 son lieu de création, la Place Forte, alors qu’un an plus tôt il « crachait » sur l’exposition Tag au Grand Palais. Oui mais, pour lui, c’est différent. « Cette foire aux bestiaux (« Tag », ndlr) […] faisait des recoupements culturels qui démontrent […] la méconnaissance absolue de la culture graffiti ou suburbaine et d’un opportunisme social assez nauséabond. » La Place forte veut au contraire « réintroduire du désir, du vacarme, de l’échange, de la confrontation dans le cube blanc et enfin déréguler les chapelles hygiéniques et labélisantes. »

Le 12 décembre 2010 lors de l'escamotage de l'oeuvre de Blu © Caset Caplowe/GOOD

La liberté d’expression sans limites revendiquée par les graffeurs est en effet souvent mise à mal dès lors qu’elle tombe entre les mains d’une institution. Speedy Graphito a ainsi refusé de présenter ses créations à l’exposition Tag « pour cause de contraintes trop restrictives ». Dernier exemple en date, le rejet des cercueils drapés de billets verts réalisés par Blu. Dans un musée il y a un règlement à respecter. « Comme tout mouvement, très vite des règles s’établissent, reconnaît Speedy Graphito. Cela a tendance à enfermer la créativité. »

Un mouvement d’une ampleur incontrôlable

Bien que les puristes tiennent corps et âme à son côté underground, le street art a émergé malgré lui à la lumière du jour depuis des années.

Création extraite de la série "Hip n'hop", par Éric Turlot, un peintre imaginant sa toile devenir mur. © Éric Turlot

De plus en plus d’artistes s’inspirent d’ailleurs de la rue pour créer. C’est la cas d’Eric Turlot, qui tente de reproduire l’énergie émanant du street art sur ces toiles dites « Hip’n hop ». « Les graffs changent, deviennent de l’art. Le renouveau de l’art passe par le street art, c’est évident. »

Le graffiti est à la mode et ce n’est pas pour plaire à tout le monde. « [Il] reste the last buzz qui fait bander le Tout Paris – tous les cinq ans environ depuis 25 ans -qui veut la jouer canaille. » lance Lokiss. Il n’y peut pourtant rien. Le grand public s’intéresse à l’art urbain, les spécialistes sont charmés, certaines entreprises tentent d’exploiter sa popularité. C’est notamment le cas des boutiques streetwear qui à la manière du collectif « Open Minded » reproduisent des graffitis sur leurs produits.

Pour les experts, il faut se réjouir de ce succès populaire international. Le street art a su se propager dans le monde entier, toutes les générations ont déjà vu un tag ou un graffiti. « Au fin fond de la Creuse vous pouvez même en voir ! » s’exclame un passionné un membre de l’association « Le Mur ». Grâce à internet, le graffiti n’est plus un acte éphémère supprimé par un vulgaire coup de kärcher. « Ce serait révoltant si le graffiti n’investissait pas les galeries. » poursuit Mathilde Jourdain. Le mouvement a pris une telle ampleur qu’il serait hypocrite de l’exclure des lieux culturels. Si Speedy Graphito a refusé d’être présent au Grand Palais en 2009, il affirme cependant ne pas « [condamner] cette exposition (« Tag », ndlr) et ses intervenants. La démocratisation de l’art le rend plus accessible et donc plus intégré dans la vie. L’art doit être vivant. »

Exposition "Tag" au Grand Palais du 27 mars au 3 mai 2009 ©Pierre Guillien

Après des années de lutte contre tags et graffs, les villes promeuvent désormais régulièrement l’art urbain. L’association « Le Mur » propose ainsi tous les quinze jours à un graffeur de venir « bomber » un mur situé rue Oberkampf. L’opération est subventionnée par la Mairie de Paris. Les membres de l’association s’amusent du comique de la situation. « Les politiques soutiennent notre action en autorisant des graffeurs à recouvrir un mur de la ville alors que la plupart d’entre eux ont ruiné le métro ! » souligne avec amusement le fondateur.

En réalisant l’exposition Tag, l’architecte Alain-Dominique Gallizia partait d’une bonne intention en désirant donner une place durable dans le monde de l’art à ceux qui voient leurs créations détruites parce que réalisées dans l’illégalité. « J’ai souhaité réparer cette injustice en offrant, par une simple toile, un support durable à ces artistes d’un nouveau genre » écrivait-il en avant-propos sur les communiqués de presse.

Parfois maladroits dans leur façon d’agir, les responsables d’institutions culturelles se font un devoir de montrer au public la richesse autrefois dissimulée de l’art urbain. Un devoir dont se passeraient bien les Banksy et autres Lokiss refusant la commercialisation d’un genre anti-système qui « se nourrit de son aliénation. »

Dans un milieu où les esprits et les genres diffèrent à chaque coin de rue, il est difficile de trouver un terrain d’entente. Même après quarante ans d’existence. « Je suis pour casser ses codes, clame Speedy Graphito. Il n’y a pas de règles et chacun doit suivre sa propre intuition. En être ou ne pas en être, cela n’a aucune importance. L’important est  d’être libre et de peindre comme on a envie. »

Du graffiti dans les galeries :

Rencontre avec deux graffeurs de la nouvelle génération : Tanc et L’Atlas lors du vernisage de l’exposition collective « Urban Activity » le 5 février 2011

Emma Aurange, Cécile David et Camille Thomine

Le graffiti, 50 ans d’histoire

Des premiers tags illégaux à New-York au début des années soixante-dix à l’entrée du genre dans les musées, la notoriété du graffiti ne cesse d’accroître. Le résumé de cinquante ans d’histoire en quelques images et dates clés :

Diaporama : Le graffiti, 50 ans d’histoire

E.A., C.D., C.T.

Être graffeur : Swoze témoigne

Les pionniers, le public les connaît mais qu’en est-il des autres, de ces amateurs qui ne se revendiquent pas artistes mais bien graffeurs, passionnés par un genre incompréhensible par ceux qui n’y ont jamais goûté. Alexis alias Swoze, graffeur du PSP Crew originaire de la banlieue parisienne témoigne.

Swoze, Paris ©Swoze, PSP Crew

A quand remonte tes premiers graffitis ?

Le graff a toujours fait partie de mon environnement : les grands frères de mes amis faisaient des tags, j’aimais l’esthétique, je dessinais tout le temps. […]Puis j’ai compris qu’il fallait voir les choses en grand pour se faire un peu remarquer : ne pas rester autour de chez soi, peindre le plus possible, tout le temps et partout.

Et l’aspect illégal, c’est important ?

Parfois, ça participe de l’adrénaline, bien sûr et surtout ça pousse à être plus rapide, à aller à l’essentiel. Mais ce n’est pas le but. Je ne cherche pas à dégrader ni à choquer, pas plus que je ne cherche à embêter la police ou la SNCF. Je graffe d’abord pour moi.

Concrètement, où, quand et comment peins tu ?

D’abord il y a le repérage, c’est le gros du travail. Dès que je prends le train ou l’autoroute, je guette les emplacements libres, c’est limite un réflexe. Car bien sûr on n’est pas censé repassé qui que ce soit, c’est une règle d’or. Une fois l’endroit repéré, il faut y aller le plus vite possible. Généralement je fais un tour le dimanche, pour voir ; je repère les va-et-vient et les rondes des maîtres chiens dans les dépôts de trains ; je laisse passer quelques jours, j’y retourne une seconde fois pour vérifier que rien n’a changé et j’y vais. C’est presque du cambriolage ! Bien sûr, ça se passe le plus souvent de nuit, pas avant 1h30. J’y vais seul ou à 2-3 ; pas plus pour ne pas être repérés. On reste environ 30 minutes, une heure grand maximum, le lettrage, le remplissage, le contour, les effets. On prend une petite photo et on rentre.

Et sur l’autoroute, comment ça se passe ?

On se gare près d’un point d’entrée accessible, le plus discret possible. Mais sur autoroute, il y a moins de challenge qu’en souterrain ou en dépôt : le plus souvent les flics ne s’arrêtent même pas. Alors que pour les galeries de métros, il faut repérer bien à l’avance, se procurer la clef 1101 – celle qui ouvre les portes qui nous intéressent et les trappes qui donnent sur la rue – puis faire attention à ses arrières et à sa peau, à cause des risques d’électrocution. C’est presque un jeu de stratégie. D’autant qu’il y a de plus en plus de surveillance : il y a des caméras dans les dépôts les métros et bientôt il y en aura dans les trains.

Quelle est ta pratique des terrains – usines désaffectées, murs autorisés…– ?

J’y vais bien sûr ; parce que c’est là qu’on trouve les prods les plus abouties, qu’on peut prendre tout son temps sans risque d’amende. Mais pour moi ce n’est pas vraiment du graff, il n’y a aucune visibilité du public ; c’est plus de l’entrainement, l’occasion d’expérimenter de nouveaux effets. C’est comme quand je dessine sur papier : je cherche des trucs, je bidouille… et au moment de peindre tout ça ressort, mais ce n’est pas calculé. C’est ce que je cherche : pouvoir obtenir ce que je veux, instinctivement.

Est-ce que tu as déjà eu affaire à la police ?

J’ai été interpellé cinq fois mais je n’ai jamais atterri dans un tribunal. La première fois c’était pour une devanture, à Strasbourg Saint Denis. J’ai couru autant que je pouvais mais le flic a réquisitionné un vélo et menacé de tirer. Avec le recul je sais qu’il ne l’aurait pas fait mais forcément ça impressionne. Ensuite quand c’est une première fois, on est convoqué à la « médiation », pour une discussion avec un procureur de la République. Si le propriétaire du store n’a pas porté plainte, on est quitte pour un sermon. Ce qui a été mon cas. Par la suite j’ai récolté quelques amendes salées car évidemment quand il s’agit de la RATP ou la SNCF, la plainte est systématique…Pour un train, ça peut aller jusqu’à 200 euros le mètre carré. Mais le risque principal, c’est la perquisition à domicile. Dans ce cas, ils fouillent dans ton ordinateur et tes photos pour retrouver trace de tout ce que tu as pu faire avant.

Que penses-tu des expositions de ces dernières années au Grand Palais ou à la fondation Cartier ?

Je n’ai rien contre : si les expositions peuvent permettre aux gens d’apprécier ce qu’ils voient dans la rue, tant mieux. Mais je ne suis pas sûr que ce soit le cas. Il ne faudrait pas qu’on perde le sens du graff, son image et son essence qui est d’être dehors. L’idéal pour moi, ce serait une exposition de photos de graffs fait dans la rue. Ce que je n’aime pas, c’est voir certains s’en mettre pleins les poches avec quelque chose qu’ils ne connaissent pas. Les galeristes, par exemple, qui ont commencé à exposer des graffitis dans les années 80, bien avant leur arrivée dans les musées. Les exposants aussi : je ne peux pas en vouloir aux graffeurs de vouloir gratter de l’argent mais à mon sens il faut qu’ils aient fait ça sérieusement avant, qu’ils aient une vraie expérience de l’extérieur…De mon côté je fais aussi quelques toiles sur commande, pour des particuliers et par bouche à oreille. Mais je ne cours pas après et je les vends très peu cher – environ 100 euros pour une toile d’un mètre sur 30 centimètres.

Te considères-tu comme un artiste ?

Non. Précisément parce que j’ai l’impression qu’un artiste c’est quelqu’un qui vend. Qui bénéficie d’une reconnaissance officielle ou la recherche. Dans le film de Banksy par exemple, son équipe cherche à filmer la réaction du public, au moment où il installe la cabine téléphonique dans la rue. Ce qui me plaît dans le graff, c’est justement que ce soit purement gratuit. Qu’il n’y ait pas de message comme dans le pochoir, les affiches ou d’autres forme de street art, ni même d’intention de plaire. L’idée de base, c’est de laisser sa marque. Je crois qu’inconsciemment c’est une façon de se sentir exister.

Emma Aurange, Cécile David, Camille Thomine

 

Miss. Tic, artiste épanouie

Artiste de référence dans le milieu du street art français, Miss. Tic projette sur mur ou sur toile ses modèles féminins, accompagnées de jeux de mots frivoles, souvent puissants. Depuis maintenant près de vingt-cinq ans, elle poétise les murs des rues de Paris avec autant de fierté que lorsqu’elle œuvre au sein d’une galerie. Miss. Tic fait partie de ces grandes gueules sympathiques qui vous envoient en pleine figure leur aura fortifiée par les années.

Portrait de Miss.Tic © Harcourt

Piquante

17h30. Miss.Tic ouvre la porte de son atelier avec un large sourire, une cigarette fumante coincée entre le majeur et l’index. C’est fou le charisme que dégage ce bout de femme à la silhouette pourtant si fluette. Cette assurance, elle la doit en partie à son expérience et à la reconnaissance du monde de l’art. Un retour positif qu’elle n’a pas attendu très longtemps. Vingt-cinq ans maintenant que Miss.Tic fait partie des murs de Paris. Elle qualifie son travail d’ « art mural ». « Le terme street art est trop large. Il recouvre tous les arts de la rue, que ce soit la musique ou le théâtre. »

Son truc ? La bombe, l’outil, mais aussi la femme surexposée dans les magazines. Son toc ? Le pochoir. Elle pose le premier sur un mur, en 1985. En 1986, elle réalise sa première exposition, « Pochoirs », à la galerie du Jour Agnès B.

Quand on lui demande ce qu’elle pense de ce passage récent du mur à la toile entrepris par les artistes « nés » dans la rue, elle rit. « Vous, les journalistes, vous êtes bien en retard. Ça ne date pas d’hier. Ça fait longtemps que les galeristes s’intéressent à notre travail. Regardez-moi ! En 1986, première expo. Les médias ont mis du temps à se rendre compte de ce qui était en train de se passer sous leur nez depuis des années. Quand je lis « Miss.Tic enfin en galerie » ou un truc du genre ça m’exaspère. Une fois, ok, mais quand c’est la quarante-sixième fois, c’est bon, stop. » C’est vrai, mais peut-être est-elle une exception. « Non. » Et elle enchaîne sur la Tunisie : « C’est exactement pareil. C’est seulement maintenant qu’on se réveille alors que ça fait vingt-trois ans que Ben Ali est au pouvoir. »

Oui, Miss.Tic parle de la femme, de l’amour, mais puise aussi son inspiration dans la politique, la mort, la place que l’homme détient dans le monde.

En ce qui concerne ses lieux d’exposition, il n’y a aucun paradoxe pour elle à travailler à la fois sur les façades des bâtiments et dans les lieux institutionnalisés. Miss.Tic est aussi à l’aise à l’extérieur qu’à l’intérieur. « Je travaille d’abord sur un support de peintre. Ensuite je fais une sélection pour la rue. » N’est-ce pas frustrant de voir ses créations murales effacées par le temps ou par un détergent ? « Non. Ça ne me fait rien du tout. »

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Go Homme ©Miss.Tic

Si Miss.Tic assume sa présence dans les galeries, ce n’est pas le cas de tous les street artistes. Certains résistants refusent d’être exposés. Elle s’esclaffe. « Oui, c’est vrai, il y a toujours des résistants mais il faut arrêter. Tout le monde a besoin de reconnaissance. Et puis si on leur fait un chèque, ça m’étonnerait qu’ils le refusent. Il y en a qui sont là uniquement pour se faire remarquer. »

Miss.Tic est désormais une artiste plasticienne reconnue mais aussi une poète. Les deux vont de paire. « L e s mots sont importants. Il y en a qui n’ont rien à dire, qui font simplement de la décoration […] En fait il y a ceux qui sont encore à l’école maternelle et ceux qui sont en études supérieures. » s’amuse-t-elle à souligner. Plus sérieusement, elle précise que selon elle, en haut de l’échelle règne Basquiat, « le Rimbaud du street art. »

Anti-clichés

Miss.Tic est un personnage, non, pas une sorcière comme celle à qui elle doit son surnom, mais une artiste avec les pieds sur terre, qui l’ouvre quand c’est nécessaire. De nombreux articles et reportages (peut-être intégrer directement la vidéo au corps de l’enquête, pour accessibilité + rapide) lui ont été consacrés. Quand les médias évoquent les arts de la rue, son nom est systématiquement cité.

Si aujourd’hui elle peut vendre une toile à 15 000 euros, son art ne lui a pas toujours suffi pour vivre. « Les artistes ne doivent pas gagner d’argent. C’est une des nombreuses idées reçues sur le milieu artistique. Dans la vie, rien n’est facile et c’est pareil pour tout le monde. » Pendant un certain temps, elle cumule les petits boulots tout en restant proche du monde de l’art. Non, elle n’enseignait pas dans les écoles. « Je ne suis pas faite pour ça. » Miss.Tic préfère le concret. Elle conçoit notamment le logo des transports Ucar. « On est au XIXe siècle dans le monde de l’art. Soit on a un frère comme Van Gogh pour nous aider, soit on se débrouille. »

Par quel bout le prendre ©Miss.Tic

Artiste épanouie

Vingt-cinq ans que Miss.Tic expose ses femmes rebelles, icônes des magazines qu’elle questionne. Et elle ne s’en lasse pas. « Comme disait quelqu’un de célèbre « Le plus difficile ce sont les soixante premières années. » […] J’éprouve encore plus aujourd’hui ce besoin de créer. C’est comme le désir de faire l’amour. J’ai autant besoin de créer que de faire l’ amour. Mon appétit est même de plus en plus grand. » Un désir entretenu par la reconnaissance du milieu. « Là aussi c’est comme l’amour. Quand on vous dit des mots doux tous les jours, ça le fortifie. »

Miss.Tic, femme artiste de cinquante ans et quelques éclaboussures, se sent bien. Toujours le mot pour rire ou pour « gueuler », elle aime sa vie, la dévore. « Je préfère vivre pour mon art qu’être une artiste morte exposée dans les musées. »

Miss.Tic ne mâche pas ses mots, elle les balance sur les murs, partout, en intérieur, en extérieur. Depuis plus de vingt ans. Aucune date de péremption à l’horizon.

E.A., C.D., C.T.

 

Le graffiti sur le marché de l’art

Difficile de vivre de sa passion, peut-être d’autant plus quand on l’exerce dans l’ illégalité. Certains graffeurs vont donc contourner les règles en créant des produits dérivés inspiré du graffiti. Rapidement, les commerçants flairent le bon plan et copie-colle les codes du street art sur T-Shirt et autres vêtements streetwear. La cote du graffiti monte sur le marché de l’art.

Diaporama : Le graffiti sur le marché de l’art

E.A., C.D., C.T.

 

Speedy Graphito, peintre street artiste

Olivier Rizzo dit Speedy Graphito fait partie des « imposteurs » pointés du doigt par les puristes du graffiti. Dès ses débuts dans les années quatre-vingts, il jongle avec habileté entre la rue et les galeries, aussi à l’aise avec une bombe en extérieur qu’en intérieur. « Il a tout compris » dit de lui Lokiss, dépité.

Un graffiti signé Speedy Graphito, juin 2010, Paris ©Groume

Étant vous-même à la limite entre la peinture exposée dans les  galeries et le graffiti bombé sur les murs, quelle définition  donneriez-vous au street art ?

Le street art est un phénomène artistique mondial regroupant tout artiste ayant des affinités avec la rue ou influencé par l’esthétique urbaine.

Dénature-t-on le street art en l’exposant dans les galeries ou en  faisant une exposition collective comme ce fut le cas l’an dernier  avec « Tag » au Grand Palais ?

Comme tout mouvement, très vite des règles s’établissent. Cela a tendance à enfermer la créativité. Je suis pour casser ces codes.

Il n’y a pas de règles et chacun doit suivre sa propre intuition. En  être ou ne pas en être, cela n’a aucune importance. L’important est  d’être libre et de peindre comme on a envie.

Je n’ai pas de jugement à faire sur l’exposition « Tag ». Je n’ai pas  voulu y participer pour cause de contraintes trop restrictives  ( format, thème) mais je ne condamne pas cette exposition et ses  intervenants. La démocratisation de l’art le rend plus accessible et donc plus intégré dans la vie. L’art doit être vivant.

Pensez-vous que l’on puisse à la fois se revendiquer graffeur dans la  rue et dans les musées ?

Tout est possible, pas d’interdit.

N’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal dans cette démarche ?

Pour un artiste, l’important est de pouvoir vivre de sa passion. Quand  je vend une toile, je ne vend pas mon âme, je me donne juste du carburant pour pouvoir continuer à produire. Je n’ai pas de problème avec ça.

Miss.Tic confie être aussi à l’aise sur les murs de la rue qu’en galerie. Partagez-vous ce sentiment ?

Oui. Donner d’un coté, récolter de l’autre. La notion d’argent ne devient plus primordiale dans le rapport à la  production artistique et c’est tant mieux.

N’éprouvez-vous pas des sensations  plus intenses en œuvrant dans la  rue ?

L’illégalité n’a jamais été mon moteur créatif. Le travail de rue est fondé sur l’énergie, celui d’atelier sur  l’introspection. Les deux sont complémentaires. Peindre une toile en sachant qu’elle vaut plus de 40 000€  met aussi  une pression.
Le stress se cache partout.

Performance de Speedy Graphito
Le 5 février 2011, Mairie des Lilas (Seine-Saint-Denis)

Emma Aurange, Cécile David, Camille Thomine

Au-delà du graffiti : rencontre avec JR, colleur d’affiches engagé

Parmi les OVNI du street art, il y a JR, ni graffeur, ni pochoiriste mais photographe colleur d’affiches. Son projet « Women are heroes » expose le regard de femmes issues des ghettos au monde entier. JR colle pour faire parler, pour faire bouger.

Favela ©JR "Women Are Heroes"

Quelles sensations vous procure le fait d’œuvrer dans la rue ? La peur de se faire prendre par les instances de police est-elle un obstacle à votre art ou au contraire, fait-elle partie intégrante de votre démarche ?

Je pense qu’être artiste a toujours été un statut très fort de non-conformisme. On laisse toujours l’artiste creuser et faire ses propres expériences car on peut toujours le prendre en dérision… Je profite de cet espace de liberté pour confronter les idées, utiliser la rue pour m’exprimer et partager l’impact.

Mon travail est la plupart du temps réalisé de façon illégale, c’est pour cela que je me présente sous mes initiales JR, puisque dès le début je suis resté anonyme. Il y a une raison au fait que je ne donne pas le sens de mes initiales ni ne parle plus amplement de mon passé. D’abord, les premiers collages que j’ai posé en France étaient illégaux, et ceux que je continue à faire au travers du monde sont très souvent collés sans aucune autorisation. La plupart des graffeurs commencent par tagguer leur nom sur les murs. Pour ma part c’est assez différent, je prends les noms et surtout les visages de personnes qui vivent un peu en marge de la société et leur redonne leur individualité. Cela peut paraitre paradoxal, mais c’est comme si je n’avais pas de nom et que je leur redonnais le leur, leurs lettres de noblesse, à ceux dont on avait oublié le nom. De fait, et c’est important pour moi, j’ai le sentiment que si je devais maintenant révéler mon nom, parler de moi, cela détournerait un peu les gens de mon travail et son sens. Je reviens de Chine là où je ne pense pas que j’aurai pu mener mes actions sur les murs si mon nom était connu du grand public et donc des autorités…

Pourriez-vous exposer dans un lieu clos ?

Pour moi, l’intérieur complète l’extérieur. Je n’ai jamais essayé de reproduire ce que je fais dans la rue dans une galerie, ça ne pourrait pas marcher. Je fais des vidéos, des installations, des sculptures qui aident à comprendre ce que je fais à l’extérieur. C’est très important pour moi de pouvoir passer du « dehors » au « dedans » sur chaque projet.

L’Art est un vrai lien dans différentes régions du monde et le pouvoir des images joue un rôle important dans l’idée d’un art infiltrant. Dans chaque endroit, l’Art est le message mais la perception de celui-ci dépend du cadre de référence de celui qui le regarde. J’ai trouvé vraiment intéressant de réaliser que dans la plupart des pays en situation de conflit ou post-conflit, la question à propos de mes installations dans la rue était toujours tournée sur le sens profond du projet (« Quel est le but de ton projet ? » « Qu’est ce que ça va réellement changer ? » etc). Dans notre partie du monde, les questions sont toujours plus techniques (« Qui paie ? », « Combien de temps ça va rester ? », « Qui a donné les autorisations ? »).

Sur cette scène artistique, il n’y a pas de scène pour séparer les acteurs des spectateurs. Quand j’expose dans des galeries ou des musées, j’entre toujours dans la partie de mon travail que je ne peux pas montrer dans la rue, comme l’installation vidéo, la sculpture…

Finalement, quelle définition donneriez-vous au street art ? Vous sentez-vous proche du mouvement graff ou à l’écart ?

Je ne me considère ni comme street artiste, ni comme un photographe. Je suis un colleur d’affiches. Pour faire mes projets, j’utilise la photo mais aussi la vidéo, l’impression sur papier ou sur bâche, les espaces urbains, l’édition et surtout le lien social. Je cherche avec mes collages à amener l’art dans des endroits improbables, créer avec les communautés des projets qui forcent le questionnement. Tenter dans les zones de tensions comme le Moyen-Orient ou le Brésil, qui sont fortement médiatisées, de créer des images qui offrent d’autres points de vue que celles, réductrices, des médias globalisés. Par ce procédé, j’espère pouvoir ré-intéresser ces médias sur ces lieux au travers d’événements autres que violents. C’est-à-dire réutiliser la même « machine » médiatique mais pour porter un nouveau regard sur ces endroits. D’où l’utilisation d’images grand format, de codes de la publicité, de la communication et de l’image mais dans des espaces qui ne peuvent justement pas être exploités par la publicité.

 

Et le public, que pense-t-il de JR et du street art en général ?

Recueil des impressions des spectateurs
à la sortie d'une séance de "Women are heroes"
le 7 février 2011

E.A., C.D., C.T.

Les institutions culturelles et le graffiti en France

Sept rendez-vous clés

Marquants :

-13-15 octobre 2006 : Rue au Grand Palais à Paris

-27 mars-3 mais 2009 : TAG au Grand Palais à Paris

-7 juillet 2009-10 janvier 2010 : Né dans la rue-Graffiti à la Fondation Cartier, Paris

-15 octobre 2010-30 janvier 2011 : Rétrospective Basquiat au Musée d’art moderne de la ville de Paris

Récents :

-17 novembre 2010 : Vente aux enchères Tag & Graffiti chez Artcurial

-3-26 février 2011 : Urban Activity par Speedy Graphito à la Mairie des Lilas en Seine-Saint-Denis

-4 février 2011-25 février 2011 : Graffcity à l’Opera Gallery Fine Art

 

E.A., C.D., C.T.

Un business qui agace : Rencontre avec Lokiss

Parmi les puristes Lokiss, également connu sous le pseudo Vincent Elka. Pour lui, le graffiti c’est du street art. Point. Pas question de le voir transposer sur une toile.

Rencontre avec Lokiss/Vincent Elka, une forte tête
Le 13 février 2011 à La Place Forte, Paris


E.A., C.D., C.T.

 

Petit lexique du graffeur

A destination des accros et des curieux, voici une liste des mots incontournables du graffiti.

Aérosol : Bombe de peinture.

Blaz : Signature du graffeur. Synonyme de « tag ».

Brûlure : Inscription en couleur gravée.

Crew : groupe de graffeurs, taggeurs.

Effacement : Technique consistant à faire disparaître le graffiti, par opposition au recouvrement.

Feutre : Générateur de graffiti le plus employé.

Fresque : Dessin élaboré, en couleur, d’une grande surface dont le contour est marqué pour donner un effet de relief.

Flop : graff simple, sans remplissage.

Gommage : Technique d’effacement douce, à basse pression pour la pierre et le béton.

Graff : Dessin élaboré en couleur dont les contours donnent souvent un effet de relief.

Graffiti : Inscriptions non autorisées et indésirables se présentant sous forme d’une signature ou d’un graphisme personnalisé et stylisé exécuté par le public, en milieu urbain à la surface des murs accessibles, utilisé comme signe de reconnaissance d’un individu ou d’une bande.

Pochoir : Plaque de carton, de métal, de plastique découpée, permettant de peindre facilement la forme évidée sur un support quelconque.

Punition : Fait de taguer de manière répétitive. Comme une punition.

Recouvrement : Technique destinée aux surfaces peintes et consistant à recouvrir le graffiti d’une couche de peinture.

Stick : Étiquettes autocollantes ou affiches avec graffiti.

Street art : terme regroupant l’ensemble des arts urbains (breakdance, théâtre, graffiti, etc.).

Tag : Signatures codées du graffeur ou graphismes de reconnaissance sommaires. Souvent effectué à la hâte. Synonyme de « tag ».

Toyer : Fait de recouvrir un tag. Action synonyme de provocation.

Whole-Car : graff réalisé sur la totalité d’un wagon.

Whole-Trains : la totalité du train est recouverte de graffs.

Window-Down : graff réalisé sous les fenêtres d’un train.

 

Si Miss.Tic assume sa présence dans les galeries, ce n’est pas le cas de tous les street artistes. Certains résistants refusent d’être exposés. Elle s’esclaffe. « Oui, c’est vrai, il y a toujours des résistants mais il faut arrêter. Tout le monde a besoin de reconnaissance. Et puis si on leur fait un chèque, ça m’étonnerait qu’ils le refusent. (redondance de cette citation avec l’article Le graffiti à la lumière des galeries me semble-t-il…) Il y en a qui sont là uniquement pour se faire remarquer. »
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