Le graffiti à la lumière des galeries

"Tag" ©Le Grand Palais, Paris

Bonne nouvelle ou fin d’un genre underground ? Les tensions entre les artistes du milieu résonnent jusque dans l’espace public.

Né dans les rues de New-York à la fin des années soixante-dix, le graffiti semble plus que jamais dans l’air du temps. Des galeries d’art aux musées nationaux, en passant par les boutiques de prêt-à-porter et les salles de cinéma, il est partout. Tendance de ces derniers mois : les figures phares du mouvement sont à l’affiche. Le graffiti se perd-il en rejoignant les lieux institutionnalisés ? Éclairage.

©Jean-Michel Basquiat

Sous les projecteurs de ces derniers mois caracole en tête le New-yorkais Jean-Michel Basquiat qui, plus de 20 ans après sa mort, investissait le 15 octobre dernier le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris pour une toute première rétrospective parisienne. Basquiat c’est cet artiste noir, tourmenté, drogué, qui meurt d’une overdose le 12 août 1988. Il n’a alors que 27 ans, et 10 ans de carrière derrière lui, et pourtant… avec plus de 1000 peintures et 2000 dessins, il est aussi l’un des artistes les plus productifs de sa génération. « Un artiste surdoué » dixit Marie-Sophie Carron de la Carrière, la commissaire de l’exposition. C’est en moins de 5 ans qu’il passera des murs de Brooklyn à la couverture du New York Times. Il fait partie de ceux qui n’ont pas eu besoin d’attendre d’être mort pour être célèbre. Ça tombe bien, il avait toujours eu en lui ce désir de gloire, volonté irrépressible d’être sur le devant de la scène. Là-dessus, Marie-Sophie Carron de la Carrière est très claire : « le graff c’est dessiner, écrire, utiliser une peinture aérosol sur les murs de la ville pour écrire des mots […] mais ça a une nature totalement éphémère […] ça ne pouvait pas suffire à ses ambitions ». En 1979 : SAMO tombe le masque et devient Jean-Michel Basquiat, quitte le mur pour la toile, la rue pour les salles de musées. A peine trente ans ont passé, et le voilà au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris où, en trois mois, plus de 352.000 visiteurs se sont pressés pour venir admirer la centaine d’œuvres exposées, de l’esquisse sur microscopique bout de papier au réfrigérateur personnalisé. Un record d’audience historique pour le musée parisien.

© Jean-Michel Basquiat

Faute d’une exposition au Musée d’Art Moderne, c’est dans les salles obscures que le britannique Banksy aura fait le buzz en 2010. Après avoir agités les festivals de Sundance et Berlin, Faites le mur !, film mi-documentaire mi-autopromotion, s’offre même une sélection aux Oscars dans la catégorie « meilleur documentaire ». Avec plus de 5 millions de dollars de chiffre d’affaire mondial et 100 000 entrées rien qu’en France, Faites le mur ! est bel et bien un carton. A croire que l’irrévérence de cette satire quasi farcesque sur le monde de l’art a su séduire les foules. Il faut dire que, fidèle à lui-même, Banksy sait cultiver le mystère. D’abord sur son identité, qu’il n’est toujours pas prêt de révéler au public, mais aussi sur ce fameux Mr Brainwash, superstar du film, à la vue duquel on ne peut s’empêcher de se demander ce que cachent ses épais favoris.

Banksy joue la carte de la provocation.
Ici, il incruste l'une de ses œuvres dans un musée de Londres.

Basquiat, Banksy : deux beaux succès, certes, mais à en croire le cas Blu, pas assez pour asseoir définitivement le graffiti dans le monde de l’art. En effet, répondant à une commande du MOCA (Museum of Contemporary Arts) de Los Angeles, l’artiste italien a vu, le 12 décembre dernier, son œuvre passé à la chaux. Une fresque monumentale représentant des cercueils recouverts de billets d’un dollar que le directeur du MOCA, Jeffrey Deitch, a jugé « inappropriée » et a donc décidé de censurer. Une décision qu’il ne se serait sans doute pas permis de prendre avec l’un des artistes exposés dans les galeries du Musée.

Blu, censuré au Moca de San Fransisco en décembre dernier

Du Tag au graffiti

Kelfirst, Crash, Kase 2, Mace 139 (de haut en bas), présentés à l’exposition « Tag » au Grand Palais, du 27 mars au 3 mai 2009 ©LeGrand Palais

En posant leur nom au marqueur sur les murs du New York des années soixante, Taki 183, Cornbread et Cool Earl n’imaginaient pas qu’ils venaient de signer l’acte de naissance d’un tout nouveau genre : le tag.

Visible aujourd’hui sur les cinq continents, le tag s’est complexifié, est passé de la simple signature réalisée au marqueur à la fresque murale, le graffiti, conçue à la bombe ou par le biais d’affiches collées en série. Les spécialistes englobent généralement cette pratique derrière le terme de street art, regroupant ainsi toutes les formes d’art urbain, de la danse hip hop au théâtre de rue. Il est en effet difficile de donner une définition précise à ce mouvement hétéroclite qu’est l’art mural.

Et l'amour mon amour, Paris ©Miss.Tic

Réputé pour son caractère underground et déviant, le graffiti sort rapidement de l’ombre. Au début des années quatre-vingt, les galeries exposent pour la première fois en France des œuvres dites « murales ». Les « puristes » s’indignent, rappellent à l’ordre leurs « collègues » en train de vendre leur âme au diable. Le graffiti est selon eux un acte de la rue, puissant parce que déviant. Alors peut-on encore faire du graffiti à l’heure où le street art investit les galeries ?

Artistes avant tout

Parmi tous ces noms qui œuvrent dans la rue, certains ont su se faire reconnaître en tant qu’artistes et ainsi briller à la lumière des galeries. C’est le cas de Miss.Tic, référence du street art en France. En 1985 elle pose son premier pochoir sur un mur de Paris. Un an plus tard, elle présente sa première exposition, « Pochoirs », à la galerie du Jour Agnès B.

Elle se dit aussi à l’aise à l’extérieur qu’en intérieur. « Je travaille d’abord sur un support de peintre. Ensuite je fais une sélection pour la rue. » Pour JR, le photographe colleur d’affiches, « l’intérieur complète l’extérieur ». Olivier Rizzo, alias Speedy Graphito, peint lui aussi à la fois pour les rues et pour les galeries. « Quand je vends une toile, je ne vends pas mon âme, je me donne juste du carburant pour pouvoir continuer à produire.»

© Speedy Graphito (Paris)

Mathilde Jourdain, responsable de la galerie MathGoth, distingue deux groupes : « les street artistes, qui se revendiquent artistes, et ceux qui agissent uniquement pour le plaisir que procure l’illégalité. » Les premiers sont sortis dans la rue parce qu’elle représentait leur seul moyen d’expression. Ils n’éprouvent souvent aucun plaisir à effectuer un acte déviant. La plupart du temps, ils minimisent les risques en collants des affiches plutôt qu’en utilisant le marqueur ou la bombe.

« C’est très contraignant d’être dans l’illégalité, explique Miss.Tic. J’ai passé plusieurs nuits blanches dans les postes avec fouilles au corps et tout le reste. Je préfère être dans la légalité. C’est beaucoup plus agréable. » Même discours pour Speedy Graphito : « L’illégalité n’a jamais été mon moteur créatif. »

Fresque réalisée par Azyle, arrêté en juin 2007 avec Vices par les policiers du service régional des transports ©DR

Éloge de la déviance

D’autres au contraire célèbrent la déviance, refusant d’être étiquetés « artistes ». Pour eux, l’acte provocateur compte plus que le résultat final. Ainsi Lokiss conçoit le graffiti comme un « slogan qui tâche ». « Le graffiti est une tumeur sur un tissu urbain quadrillé, encadré, régi par la grande loi de l’ordre social. »

Mathieu, jeune graffeur de Cergy, affirme agir principalement pour le plaisir de transgresser les règles. « C’est jouissif. » On apprend pourtant que lui aussi a vendu des toiles. « Il faut bien gagner un peu d’argent. Mais dans le cadre d’une commande, un thème m’est souvent imposé. Je ne ressens pas le même plaisir que lorsque je sors avec ma bombe en pleine nuit. »

Affiche du flm "Faites le mur" réalisé par Banksy sorti en décembre 2010 en France ©Banksy

Ambiguïtés

Cet écart de conduite avoué par Mathieu nous pousse à nous méfier du discours des puristes. Si une poignée d’entre eux est sincèrement convaincue par ce discours paradoxalement conservateur, ils sont nombreux en réalité à avoir mal digéré la reconnaissance de leurs confrères. « C’est très compliqué d’arriver sur une toile » explique la responsable de la galerie MathGoth. Une œuvre murale splendide peut devenir médiocre une fois transposée sur une toile. « En vain ou avec succès, ils ont tous essayé la transposition, il faut le savoir ! »

Quelques frustrés se réfugient alors derrière un masque de résistant. Fustiger ses collègues fait partie du jeu, d’autant plus si l’un d’eux transgresse les règles en s’exposant dans une galerie. Notons que dans le monde underground du street art, la compétition est rude. On veut toujours faire mieux que son voisin en agissant dans des endroits encore plus dangereux et inaccessibles. « Le milieu du graffiti est un milieu de commérages. Tout le monde se critique, précise Mathilde Jourdain. Cette guerre de l’ombre est encore plus présente chez les petits aigris qui n’ont jamais franchis le cap des galeries. »

Attention cependant à bien faire la différence entre l’acte sensé artistiquement ou politiquement et l’acte gratuit. Selon Mathilde Jourdain, « il y en a qui, au final, ne font que pourrir le système. Celui qui utilise du silex pour graver son nom sur les vitres du métro ou qui s’y prend à l’acide est à mettre dans le même sac que celui qui brise des carreaux à coups de pied de biche. […] Je mets vraiment à part ceux qui font du graffiti et les vandales. » Ce discours est dangereusement simplifié par certains politiques qui amalgament graffeurs et jeunes délinquants « banlieusards ». Pourtant, « contrairement aux idées reçues, dans les années quatre-vingt, ce sont les jeunes des milieux aisés qui peignent » rappelle Frank Sandevoir dans Y’a écrit kwa ?.

Exposition "Les Forces" ©Lokiss, La Place Forte, Paris

Peu importe qu’ils soient marginaux ou provocateurs bourgeois, pour Miss.Tic, il y a un peu de mauvaise fois derrière ce discours rebelle. « Si on leur fait un chèque, ça m’étonnerait qu’ils le refusent.»

La preuve, même les plus « authentiques » se laissent tenter par un instant de gloire. Après avoir incrusté ses créations illégalement dans les musées, Banksy, graffeur britannique, investit légalement le musée de Bristol en 2009 puis réalise son propre film Faites le mur !, sorti en décembre 2010. Lokiss, connu pour son franc-parler, monte quant à lui début 2010 son lieu de création, la Place Forte, alors qu’un an plus tôt il « crachait » sur l’exposition Tag au Grand Palais. Oui mais, pour lui, c’est différent. « Cette foire aux bestiaux (« Tag », ndlr) […] faisait des recoupements culturels qui démontrent […] la méconnaissance absolue de la culture graffiti ou suburbaine et d’un opportunisme social assez nauséabond. » La Place forte veut au contraire « réintroduire du désir, du vacarme, de l’échange, de la confrontation dans le cube blanc et enfin déréguler les chapelles hygiéniques et labélisantes. »

Le 12 décembre 2010 lors de l'escamotage de l'oeuvre de Blu © Caset Caplowe/GOOD

La liberté d’expression sans limites revendiquée par les graffeurs est en effet souvent mise à mal dès lors qu’elle tombe entre les mains d’une institution. Speedy Graphito a ainsi refusé de présenter ses créations à l’exposition Tag « pour cause de contraintes trop restrictives ». Dernier exemple en date, le rejet des cercueils drapés de billets verts réalisés par Blu. Dans un musée il y a un règlement à respecter. « Comme tout mouvement, très vite des règles s’établissent, reconnaît Speedy Graphito. Cela a tendance à enfermer la créativité. »

Un mouvement d’une ampleur incontrôlable

Bien que les puristes tiennent corps et âme à son côté underground, le street art a émergé malgré lui à la lumière du jour depuis des années.

Création extraite de la série "Hip n'hop", par Éric Turlot, un peintre imaginant sa toile devenir mur. © Éric Turlot

De plus en plus d’artistes s’inspirent d’ailleurs de la rue pour créer. C’est la cas d’Eric Turlot, qui tente de reproduire l’énergie émanant du street art sur ces toiles dites « Hip’n hop ». « Les graffs changent, deviennent de l’art. Le renouveau de l’art passe par le street art, c’est évident. »

Le graffiti est à la mode et ce n’est pas pour plaire à tout le monde. « [Il] reste the last buzz qui fait bander le Tout Paris – tous les cinq ans environ depuis 25 ans -qui veut la jouer canaille. » lance Lokiss. Il n’y peut pourtant rien. Le grand public s’intéresse à l’art urbain, les spécialistes sont charmés, certaines entreprises tentent d’exploiter sa popularité. C’est notamment le cas des boutiques streetwear qui à la manière du collectif « Open Minded » reproduisent des graffitis sur leurs produits.

Pour les experts, il faut se réjouir de ce succès populaire international. Le street art a su se propager dans le monde entier, toutes les générations ont déjà vu un tag ou un graffiti. « Au fin fond de la Creuse vous pouvez même en voir ! » s’exclame un passionné un membre de l’association « Le Mur ». Grâce à internet, le graffiti n’est plus un acte éphémère supprimé par un vulgaire coup de kärcher. « Ce serait révoltant si le graffiti n’investissait pas les galeries. » poursuit Mathilde Jourdain. Le mouvement a pris une telle ampleur qu’il serait hypocrite de l’exclure des lieux culturels. Si Speedy Graphito a refusé d’être présent au Grand Palais en 2009, il affirme cependant ne pas « [condamner] cette exposition (« Tag », ndlr) et ses intervenants. La démocratisation de l’art le rend plus accessible et donc plus intégré dans la vie. L’art doit être vivant. »

Exposition "Tag" au Grand Palais du 27 mars au 3 mai 2009 ©Pierre Guillien

Après des années de lutte contre tags et graffs, les villes promeuvent désormais régulièrement l’art urbain. L’association « Le Mur » propose ainsi tous les quinze jours à un graffeur de venir « bomber » un mur situé rue Oberkampf. L’opération est subventionnée par la Mairie de Paris. Les membres de l’association s’amusent du comique de la situation. « Les politiques soutiennent notre action en autorisant des graffeurs à recouvrir un mur de la ville alors que la plupart d’entre eux ont ruiné le métro ! » souligne avec amusement le fondateur.

En réalisant l’exposition Tag, l’architecte Alain-Dominique Gallizia partait d’une bonne intention en désirant donner une place durable dans le monde de l’art à ceux qui voient leurs créations détruites parce que réalisées dans l’illégalité. « J’ai souhaité réparer cette injustice en offrant, par une simple toile, un support durable à ces artistes d’un nouveau genre » écrivait-il en avant-propos sur les communiqués de presse.

Parfois maladroits dans leur façon d’agir, les responsables d’institutions culturelles se font un devoir de montrer au public la richesse autrefois dissimulée de l’art urbain. Un devoir dont se passeraient bien les Banksy et autres Lokiss refusant la commercialisation d’un genre anti-système qui « se nourrit de son aliénation. »

Dans un milieu où les esprits et les genres diffèrent à chaque coin de rue, il est difficile de trouver un terrain d’entente. Même après quarante ans d’existence. « Je suis pour casser ses codes, clame Speedy Graphito. Il n’y a pas de règles et chacun doit suivre sa propre intuition. En être ou ne pas en être, cela n’a aucune importance. L’important est d’être libre et de peindre comme on a envie. »

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