Être graffeur : Swoze témoigne

Les pionniers, le public les connaît mais qu’en est-il des autres, de ces amateurs qui ne se revendiquent pas artistes mais bien graffeurs, passionnés par un genre incompréhensible par ceux qui n’y ont jamais goûté. Alexis alias Swoze, graffeur du PSP Crew originaire de la banlieue parisienne témoigne.

Swoze, Paris ©Swoze, PSP Crew

A quand remonte tes premiers graffitis ?

Le graff a toujours fait partie de mon environnement : les grands frères de mes amis faisaient des tags, j’aimais l’esthétique, je dessinais tout le temps. […]Puis j’ai compris qu’il fallait voir les choses en grand pour se faire un peu remarquer : ne pas rester autour de chez soi, peindre le plus possible, tout le temps et partout.

Et l’aspect illégal, c’est important ?

Parfois, ça participe de l’adrénaline, bien sûr et surtout ça pousse à être plus rapide, à aller à l’essentiel. Mais ce n’est pas le but. Je ne cherche pas à dégrader ni à choquer, pas plus que je ne cherche à embêter la police ou la SNCF. Je graffe d’abord pour moi.

Concrètement, où, quand et comment peins tu ?

D’abord il y a le repérage, c’est le gros du travail. Dès que je prends le train ou l’autoroute, je guette les emplacements libres, c’est limite un réflexe. Car bien sûr on n’est pas censé repassé qui que ce soit, c’est une règle d’or. Une fois l’endroit repéré, il faut y aller le plus vite possible. Généralement je fais un tour le dimanche, pour voir ; je repère les va-et-vient et les rondes des maîtres chiens dans les dépôts de trains ; je laisse passer quelques jours, j’y retourne une seconde fois pour vérifier que rien n’a changé et j’y vais. C’est presque du cambriolage ! Bien sûr, ça se passe le plus souvent de nuit, pas avant 1h30. J’y vais seul ou à 2-3 ; pas plus pour ne pas être repérés. On reste environ 30 minutes, une heure grand maximum, le lettrage, le remplissage, le contour, les effets. On prend une petite photo et on rentre.

Et sur l’autoroute, comment ça se passe ?

On se gare près d’un point d’entrée accessible, le plus discret possible. Mais sur autoroute, il y a moins de challenge qu’en souterrain ou en dépôt : le plus souvent les flics ne s’arrêtent même pas. Alors que pour les galeries de métros, il faut repérer bien à l’avance, se procurer la clef 1101 – celle qui ouvre les portes qui nous intéressent et les trappes qui donnent sur la rue – puis faire attention à ses arrières et à sa peau, à cause des risques d’électrocution. C’est presque un jeu de stratégie. D’autant qu’il y a de plus en plus de surveillance : il y a des caméras dans les dépôts les métros et bientôt il y en aura dans les trains.

Quelle est ta pratique des terrains – usines désaffectées, murs autorisés…– ?

J’y vais bien sûr ; parce que c’est là qu’on trouve les prods les plus abouties, qu’on peut prendre tout son temps sans risque d’amende. Mais pour moi ce n’est pas vraiment du graff, il n’y a aucune visibilité du public ; c’est plus de l’entrainement, l’occasion d’expérimenter de nouveaux effets. C’est comme quand je dessine sur papier : je cherche des trucs, je bidouille… et au moment de peindre tout ça ressort, mais ce n’est pas calculé. C’est ce que je cherche : pouvoir obtenir ce que je veux, instinctivement.

Est-ce que tu as déjà eu affaire à la police ?

J’ai été interpellé cinq fois mais je n’ai jamais atterri dans un tribunal. La première fois c’était pour une devanture, à Strasbourg Saint Denis. J’ai couru autant que je pouvais mais le flic a réquisitionné un vélo et menacé de tirer. Avec le recul je sais qu’il ne l’aurait pas fait mais forcément ça impressionne. Ensuite quand c’est une première fois, on est convoqué à la « médiation », pour une discussion avec un procureur de la République. Si le propriétaire du store n’a pas porté plainte, on est quitte pour un sermon. Ce qui a été mon cas. Par la suite j’ai récolté quelques amendes salées car évidemment quand il s’agit de la RATP ou la SNCF, la plainte est systématique…Pour un train, ça peut aller jusqu’à 200 euros le mètre carré. Mais le risque principal, c’est la perquisition à domicile. Dans ce cas, ils fouillent dans ton ordinateur et tes photos pour retrouver trace de tout ce que tu as pu faire avant.

Que penses-tu des expositions de ces dernières années au Grand Palais ou à la fondation Cartier ?

Je n’ai rien contre : si les expositions peuvent permettre aux gens d’apprécier ce qu’ils voient dans la rue, tant mieux. Mais je ne suis pas sûr que ce soit le cas. Il ne faudrait pas qu’on perde le sens du graff, son image et son essence qui est d’être dehors. L’idéal pour moi, ce serait une exposition de photos de graffs fait dans la rue. Ce que je n’aime pas, c’est voir certains s’en mettre pleins les poches avec quelque chose qu’ils ne connaissent pas. Les galeristes, par exemple, qui ont commencé à exposer des graffitis dans les années 80, bien avant leur arrivée dans les musées. Les exposants aussi : je ne peux pas en vouloir aux graffeurs de vouloir gratter de l’argent mais à mon sens il faut qu’ils aient fait ça sérieusement avant, qu’ils aient une vraie expérience de l’extérieur…De mon côté je fais aussi quelques toiles sur commande, pour des particuliers et par bouche à oreille. Mais je ne cours pas après et je les vends très peu cher – environ 100 euros pour une toile d’un mètre sur 30 centimètres.

Te considères-tu comme un artiste ?

Non. Précisément parce que j’ai l’impression qu’un artiste c’est quelqu’un qui vend. Qui bénéficie d’une reconnaissance officielle ou la recherche. Dans le film de Banksy par exemple, son équipe cherche à filmer la réaction du public, au moment où il installe la cabine téléphonique dans la rue. Ce qui me plaît dans le graff, c’est justement que ce soit purement gratuit. Qu’il n’y ait pas de message comme dans le pochoir, les affiches ou d’autres forme de street art, ni même d’intention de plaire. L’idée de base, c’est de laisser sa marque. Je crois qu’inconsciemment c’est une façon de se sentir exister.

Emma Aurange, Cécile David, Camille Thomine

 

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