Les cinémas indépendants face à l’ogre numérique

Les dessous d’un système imposé

La révolution numérique a transformé l’industrie du cinéma. Pour certains, elle permet de réduire les coûts de distribution, et donc d’augmenter le nombre et la variété des films européens projetés à travers le monde. Mais pour la plupart des salles indépendantes, la réalité est toute autre : elle remet en cause la diversité culturelle, est synonyme de complications et de perte d’emplois.

Une transition éclair

Aujourd’hui le numérique en France c’est 1/3 des écrans remplacés en moins de 2 ans, dont la majeure partie appartient à des multiplexes. Pour les salles indépendantes dont 20% des écrans seulement sont équipés, le problème est loin d’être résolu. Entre la concurrence que leur imposent les multiplexes et les difficultés financières, les petits cinémas sont dans une situation délicate, que le numérique fragilise encore un peu plus. Longtemps trop cher et peu rentable pour les grandes chaînes de cinéma, le numérique aura dû attendre 2009 et l’arrivée d’Avatar de James Cameron pour conquérir les salles obscures.

Affiche Avatar

Sorti en 2D et 3D en décembre 2009, ce film promettait une révolution technique, encore fallait-il être équipé du numérique. Certains multiplexes, comme les MK2, l’ont installé dans toutes leurs salles pour la sortie du film. D’autres, plus hésitants, ont préféré attendre , manquant la première vague de spectateurs. Face au rapide succès du film, les grandes salles non-équipées ont revu leurs priorités et se sont adaptées pour éviter de perdre d’autres spectateurs. Ce phénomène a accéléré le passage au numérique : en un an tous les multiplexes s’y sont convertis. Si, dans les grandes salles, le numérique a connu un essor grâce à Avatar, qu’en est-il des salles indépendantes ? Dans des situations économiques déjà délicates pour certaines, le numérique ne sera-t-il pas l’investissement de trop ? Les réflexions et les négociations sur le sujet fourmillent déjà, mais cela se fait-il vraiment dans l’intérêt des petites salles ?

Fermés pour travaux

Le numérique représente une avancée cinématographique inéluctable. Qu’il s’agisse des petites ou des grosses salles, toutes sont contraintes de s’adapter à cette nouvelle technologie, car, bientôt, les bobines de films seront remplacées par de simples disques durs. Si cet investissement est facilement envisageable pour les multiplexes, il s’avère nettement plus problématique pour les cinémas indépendants : inutile de préciser que ce matériel est extrêmement onéreux et que son installation nécessite un réaménagement complet. Pour la plupart des salles, il ne s’agit pas seulement de remplacer l’appareil, mais il faut également installer une nouvelle cabine, changer l’écran et payer des techniciens. Les cinémas indépendants reçoivent des aides de la part du CNC ou encore du Ministère de la Culture, mais, malgré cela, il reste une somme à payer à la charge de l’exploitant. Qui plus est, pour les projectionnistes et les techniciens de laboratoires, révolution numérique rime aussi avec chômage. Les exploitants estiment que, abandon des bobines obligent, l’utilisation du numérique représente 30% de travail en moins pour un projectionniste.

© Cotonnier

Des aides à tout prix

La numérisation des salles est un enjeu politique important en termes d’aménagement culturel du territoire et un dossier technique d’une extrême complexité. On se trouve, en effet, devant une industrie culturelle susceptible d’être aidée par les pouvoirs publics pour autant qu’elle assure une mission de service public. En attendant un ensemble d’aides plus juste et adapté, comment les exploitants peuvent-ils financer ce passage au numérique extrêmement coûteux (entre 70.000€ et 100.000€ par écran) ? Le CNC (Centre National de la Cinématographie) s’est érigé en défenseur des petites salles en proposant un fonds de mutualisation qui prévoit une contribution systématique des distributeurs aux cinémas projetant leurs films. Avec la volonté de venir en aide aux cinémas indépendants, le 30 septembre 2010, le parlement a définitivement adopté une proposition de loi visant à faciliter l’équipement numérique des salles de cinéma. Pour cela, il a instauré une contribution obligatoire pour les distributeurs de films numériques vis-à-vis des exploitants. Cette mesure devrait assurer la neutralité et l’équité des conditions de financement. Si la contribution des distributeurs aux salles indépendantes n’est pas suffisante, ces dernières peuvent faire appel au Fond de soutien géré par le CNC ou aux pouvoirs publics qui ont mis en place un plan de 125 millions d’euros pour aider 1500 salles. Deux aides qui peuvent être cumulées sans toutefois dépasser 200 000 euros par salle.

Vivre ou mourir : il faut choisir

Toutefois, tous les cinémas indépendants ne voient pas d’un mauvais œil l’arrivée du numérique. Si pour certains, elle est synonyme de complications, pour d’autres, elle est vue comme une évolution naturelle des choses. Tout comme le cinéma muet a laissé place au cinéma sonore, le numérique prendra le pas sur l’argentique, soutenu par les aides de l’Etat.

Pour le reste, la solution trouvée pour pallier le manque de moyens est de se regrouper en réseau. Auparavant, lorsqu’un film était projeté dans une petite salle et que celui-ci ne remportait pas un grand succès auprès du public, l’exploitant devait rendre la copie au distributeur, qui devait à son tour la faire passer à un autre exploitant. Avec le numérique, l’exploitant pourra désormais laisser plus longtemps un film à l’affiche, car la copie peut être dupliquée à moindre coût. A terme, il y aura aussi un gain financier pour les salles, puisqu’il n’y aura plus de transports de films à payer.

Le Grand Rex/Le cinéma du Panthéon © Truus, Bob & Jan of Holland/Alan

Un avenir à double tranchant ?

Le principal problème posé par le numérique reste la conservation d’une programmation dite « indépendante ». Face à des complexes comme UGC qui diversifient leur offre pour attirer un public varié, les petits cinémas doivent contre-attaquer et passer à des films grands publics. Certains se développent à vitesse grand V mais deviennent plus commerciaux, comme les MK2 depuis que Martin Karmitz a cédé à son fils la place de directeur du groupe en 2005.

Ticket d’entrée d’un cinéma Utopia

D’autres ont passé des accords avec les multiplexes et adopté une carte illimité commune. Si elle n’est pas si avantageuse pour les gérants de salles indépendantes, elle permet de contrer la fréquentation des multiplexes. D’autres encore, à l’instar du réseau Utopia, se sont regroupés pour affirmer leur indépendance. Présents dans plusieurs villes de France, leur prise de position les aide à créer un public fidèle. S’il facilite l’accès, le partage et l’échange de la culture, ce bouleversement ne devrait pas, pour autant, remettre en cause le droit des petites salles à conserver leur indépendance.

Valentine Bossi-Bay, Chloé Chochard-Le Goff, Alan Giménez

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