Du point de vue des artistes

Les différents portails de diffusion de vidéos d’art sur Internet sont l’occasion de découvrir des centaines d’artistes vidéastes et de cinéastes expérimentaux. Que pensent-ils de la mise en ligne de leur travail diffusé sur pointligneplan, plateforme qui a fait le choix d’un accès payant ? Quelques réponses d’artistes.

 

Eléonore de Montesquiou

Artiste française ayant longtemps vécu dans plusieurs pays d’Europe centrale et orientale (Allemagne, Autriche, Estonie, Russie), Eléonore de Montesquiou interroge la question des identités et des frontières à travers des films-conversations à la limite entre art vidéo et documentaire où l’homme est confronté à son habitat et à l’environnement qui l’entoure.

« Je suis totalement pour le libre accès à l’art en ligne, je suis contre le copyright et tout à fait pour la circulation sur le net. Certains portails font payer une petite somme, symbolique, comme pointligneplan , mais à vrai dire, peu m’importe. Une fois les films faits et montrés dans les endroits qui sont importants (le plus souvent en Russie et en Estonie, car ce sont de ces pays et de leurs habitants que traitent mes films), le reste de la diffusion, libre ou non, payante ou non, ne me concerne plus. Et si la qualité des vidéos en ligne peut desservir en un sens le film, je pense aussi qu’aujourd’hui, les spectateurs sont assez avertis et entraînés pour comprendre l’image en fonction du format. »

« I practice » d’Eléonore de Montesquiou

 

Erik Bullot

Réalisateur de nombreux courts, moyens et longs métrages, Erik Bullot tisse, à travers la vidéo, la photographie et l’écriture, une relation à la réalité faite de strates, de nuances et de mélange. Un cinéma qui, en tant qu’outil de mise en forme du monde, nous invite à voir ailleurs.

« Difficile de résister totalement aux transformations successives de la diffusion. Personnellement, certains de mes films sont en ligne, gratuitement, sur le site du Festival Pocket Films. Ceux-ci sont réalisés avec un téléphone mobile. Les diffuser sur Internet (bien qu’ils soient à l’origine destinés à la projection) me semblait dans la logique de leur production. Pointligneplan est une tentative de diffusion en VOD d’un cinéma de recherche, difficile, proche des arts plastiques. Ces deux modes de diffusion obéissent à des logiques différentes.

Sur mon site personnel, en revanche, je n’ai mis en ligne aucun film. Je reste assez sceptique sur une diffusion à tout-va. Je tiens à préserver les modes de diffusion plus traditionnels, c’est-à-dire essentiellement la projection en salle ou la diffusion en installation dans un lieu dédié à l’art contemporain en m’assurant des conditions techniques.

Jusqu’à quand serai-je en mesure de tenir cette position ? Je ne sais pas. Je serais, personnellement, pour raréfier la diffusion et soustraire les films à une fausse visibilité (car la fréquentation des sites reste modeste). Mais la situation change sans cesse. La consultation en ligne est discontinue, proche d’une recherche en bibliothèque.  C’est une diffusion d’une autre nature. »

« Le singe de la lumière » d’Erik Bullot

 

Christelle Lheureux

Artiste et réalisatrice française, Christelle Lheureux réalise depuis 1997 des installations vidéo, avant de développer, plus récemment, un travail de cinéma en réalisant plusieurs courts et un long métrage en 2009, Un sourire malicieux éclaire son visage.

« Il me paraît évident que la diffusion de mes vidéos d’art sur le web sert mon travail, notamment en raison d’une diffusion à plus grande échelle. En ce qui concerne la qualité des vidéos, j’adapte les projets en fonction de leur diffusion. Par exemple, je ne réaliserais pas de films en HDCam, car ce serait un dispositif bien trop fragile pour ce type de diffusion. Je fais confiance aux spectateurs qui téléchargent aussi d’autres films et, a priori, tentent de les regarder dans de bonnes conditions. Mais je considère cela comme du « visionnage », comme on regarderait un DVD par rapport à une projection en salle avec du public.Pour la majorité de mes projets, il me semble que leur diffusion doit être payante, ce qui ne m’empêche pas de la souplesse, due notamment au support Internet dont beaucoup de premiers contenus sont gratuits. Sinon comment vivre de son travail ? Et comment produire des films qui restent gratuits ? »

« L’expérience préhistorique » de Christelle Lheureux

 

Arnold Pasquier

Cinéaste et metteur en scène, Arnold Pasquier est l’auteur de vidéos d’art, de documentaires et de fictions. Au croisement de plusieurs disciplines, son œuvre multiforme questionne l’amour, le corps et l’espace.

« Avant des diffusions sur la plate-forme VOD de pointligneplan, j’avais mis en place (depuis 5 ans) un blog en forme de site personnel d’artiste qui est un lieu de diffusion pour mes films. J’avais en effet fait le constat que beaucoup de mes films, après quelques diffusions, parfois confidentielles, restaient sur l’étagère. Plutôt que de les y laisser, les mettre à disposition de la curiosité de personnes intéressées par mon travail ou qui le découvre par hasard était une solution. En montrant tout, jusqu’à mes premiers films dont certains n’ont jamais été présentés, je constitue une œuvre où chaque pièce est la partie d’un tout.

La qualité relative de l’image et du son n’est pas un handicap, car je ne veux pas que mon site se substitue à des diffusions « classiques », c’est un portail d’indices, une introduction, pas une fin en soi. Il m’a permis, grâce à des programmateurs qui font « leurs courses » sur la toile, de participer ainsi à des diffusions en salle.

Pour moi la question n’est pas directement une question de gratuité, lorsque je mets en ligne mon film sur Dailymotion. Ce n’est pas « Chouette pour vous, un film gratuit » mais « Je fais ce travail, si cela vous intéresse, je vous offre le loisir de le regarder ». La question du coût, de la gratuité est alors très éloignée de mon geste.

Cependant, le projet de VOD mis en place par pointligneplan sur leur site propre, puis récemment sur MUBI pour mon long-métrage est une chance. Mais paradoxalement, si le fait que « Celui qui aime a raison » qui est en ligne depuis deux semaines m’enchante, ce n’est pas tant pour les recettes éventuelles, mais bien parce que je sais qu’il y a 33 personnes (aujourd’hui) qui l’ont vu, dont je ne sais rien, complètement distants de moi et de mon cercle et qui voient un travail, soudain réactivé. Un accès de qualité à mes films doit  être payant, même pour une somme modique, car un prix est aussi gage de respect d’un travail. »

« Regarder, Comprendre, Créer (Culture en danger) »
 d’Arnold Pasquier

 

Marie Laval-Jeantet (Art Orienté Objet)

Duo artistique formé par Marion Laval-Jeantet et Benoît Mangin, Art Orienté Objet interroge, à travers différentes pratiques (installations, vidéo, performance, photographie), les conditions d’existence du vivant, aux frontières entre l’art et la science.

« Je ne suis pas contre la diffusion de notre travail sur internet, sachant que malheureusement la qualité de diffusion est mauvaise, ce qui permet aussi de les protéger en tant qu’œuvres… je m’apprête du reste à les mettre sur notre site internet. Je suis pour un libre accès, dans la mesure où la qualité internet n’est pas une qualité broadcast ou expo exploitable… mais c’est à discuter au cas par cas… car il reste la question du pompage par le secteur de la pub de la créativité artistique, dont ils manquent visiblement. J’ai assisté aux visites de la FIAC par les créatifs de tous bords, crayons et magnéto dehors…  Assez inévitablement hélas, une œuvre sur internet est copiée et dévoyée, et perd son essence poétique, donc mon avis reste partagée. »

Installation « La persistance déraisonnable à faire de l’art »
 Art Orienté Objet

 

Cédric Eymenier

Vidéaste, mais aussi photographe, musicien et scénographe, Cédrick Eymenier a fondé avec son frère Guillaume le site CoriolisLab. Dans sa série de films Platform, il questionne l’espace urbain en douze étapes.

« Au fond il me semble que cela dépend surtout de l’attention, qui n’est ni quantifiable, ni contrôlable, ni lié au fait de consulter sur internet plutôt qu’en salle ou dans une exposition… L’attention est LA seule donnée qui me semble importante. Or il nous arrive tous de s’endormir devant un film, au cinéma, confortablement assis, alors qu’on va regarder le même film sur le petit écran d’un téléphone moderne de A à Z. L’inattention est certainement la première cause d’accidents automobiles, mais étant donné qu’il n’existe aucun moyen de la mesurer, les gendarmes se basent sur la vitesse et le taux d’alcoolémie. De la même façon, l’artiste ne peut pas contrôler le degré d’attention d’un spectateur qu’il soit sur internet ou ailleurs.

En l’occurrence, c’est précisément ce qui m’intéresse dans mon travail: quand et comment devient-on attentif (ou non) à quelque chose…En outre, je suis absolument contre la loi Hadopi. Et je ne crois pas qu’il y ait une solution unique à ce vaste faux problème, ni de possibilité de l’envisager de façon manichéenne (payant ou gratuit). Cela dépend des situations et de plusieurs de facteurs, comme le contexte, la durée… »

« Within These Walls » interprété par Damon & Naomi.
 Vidéo de Cédrick Eymenier

 

Christian Merlhiot

Réalisateur français, Christian Merlhiot est à l’origine d’une vingtaine de films qui fragilisent sa vision du monde plutôt que de la soutenir et introduit une distance avec la diversité des sujets dont il traite, comme si le cinéma était un corps étranger. Il est par ailleurs le fondateur de pointligneplan.

« Avec pointligneplan, qui est un collectif œuvrant à la diffusion des films au croisement du cinéma et de l’art contemporain, nous avons créé des outils pour assurer une diffusion large des films que nous soutenons. Nous avons mis en ligne une collection constituée de 100 films sur le site et pour ce faire, nous avons réalisé de nombreux essais techniques quant à la qualité de réalisation des fichiers. Nous avons opté pour un téléchargement physique des fichiers en format DivX qui assure la meilleure qualité technique possible aujourd’hui, largement  supérieure à celle des films que l’on visionne en streaming. De cette manière, nous n’avons aucun problème de qualité à diffuser les films sur internet.

Ce mode de diffusion assure un des accès possibles aux films, c’est un accès complémentaire à la diffusion en salle, à la diffusion dans les festivals, à la diffusion dans les musées et dans les institutions culturelles ou artistiques. La circulation des films de la nature de ceux que nous diffusons ne se cantonne pas aujourd’hui à un seul lieu, un seul support, un seul média.

Pour ce qui est de l’accès payant ou gratuit des films, nous avons pu monter une collection avec l’appui de 43 artistes et cinéastes parce que nous leur apportons l’assurance d’un minimum de revenu garanti lié à leur travail.Les artistes qui désirent mettre en ligne leurs films ou certains de leurs films gratuitement peuvent le faire à titre individuel. Il ne peut s’agir d’une initiative collective comme celle de pointligneplan. »

Le Procès d’Oscar Wilde de Christian Merlhiot

 

Thomas Lapointe

 

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