Romanès le Romanesque

Poète, rêveur, mélomane, aujourd’hui l’artiste discret devient, malgré lui, le défenseu r officiel de la culture tzigane.

On se croirait dans un décor de théâtre à l’ancienne. Tentures rouges, tapis d’orient, grands chandeliers, tambourin posé à même le sol et quelques gradins sommaires. « 400 places grand maximum, c’est tout petit, mais c’est ce qu’il me faut ». C’est modeste mais chaleureux. Passer l’entrée du chapiteau des Romanès, c’est comme entrer dans un temple tsigane.

Autour du chapiteau, une quinzaine de roulottes de toutes les couleurs. « Autrefois elles étaient vertes, c’est la tradition, les tsiganes se confondaient mieux dans la nature. Aujourd’hui, plus besoin de se cacher. »

Alexandre Romanès vit ici en famille. La sienne, et par extension celle des artistes gitans. Délia, sa femme, est chanteuse, deux albums à son actif. Ils se sont rencontrés dans l’immense camp de gitans de Nanterre, aujourd’hui disparu. Fuyant le régime de Ceaucescu, elle avait traversé le Danube à la nage.

« Je l’ai vu seule dans le camp. Je lui ai demandé ce qu’elle faisait, elle m’a dit qu’elle faisait la misère. Je lui ai proposé de la faire avec moi, et elle a dit oui » confie Alexandre.

Aujourd’hui ils ont cinq filles, un cirque, un chat et une chèvre.

Ancien Bouglione, chose qu’il ne revendique jamais, Alexandre avoue volontiers la prédestination au cirque de sa famille. « Mon grand-père allait de village en village avec ses trois femmes, ses enfants et un ours. L’embêtant, disait-il, c’était l’ours. »

Le cirque Romanès est le premier cirque tsigane d’Europe.


Alexandre Romanès au devant de la scène.

Alexandre est un personnage. Il n’est pas simplement homme de cirque, d’ailleurs il le dit lui-même, l’air amusé  : « Moi, je n’aime pas le cirque ». C’est vrai, ce qui le fait vibrer lui c’est la poésie. Il semble suivre le précepte de Paul Valery à la lettre « il faut chercher la poésie au quotidien ». Au départ rien ne le rebutait plus que le cirque.  Trop grand, trop d’animaux, trop dur, Bouglione l’étouffe. Son père n’est pas tendre et le fait dompter les fauves dès 13 ans. « Je déconseille ». C’est alors qu’il décide de se retirer de la piste, et part seul dans la rue, sachant à peine lire et écrire. Au quotidien, il présente des petits numéros d’acrobatie et de jonglerie, faisant la quête pour survivre. Il n’a alors qu’une vingtaine d’année.

Quitter la piste pour la rue, il fallait le faire. Il trouve que chez les siens la piste avait perdu de sa magie, la culture gitane étant reléguée au second plan «  au bénéfice des Cadillac et des gourmettes ».

Un jour,  un spectateur séduit vint lui parler. C’était Jean Genet. « Il est venu me parler à la fin de mon numéro, au moment où je faisais la quête. Par la suite nous nous sommes vu un jour sur deux pendant les dix dernières années de sa vie ». Une rencontre de poètes, une rencontre centrale.

« Pourquoi ne montes-tu pas ton propre cirque ? » lui demanda l’écrivain un jour. « Je n’aime pas ça » lui répondit-il. « Qu’est ce que tu n’aimes pas dans le cirque ? ». « Le domptage d’animaux et le désir de performance ». « Fais donc un cirque sans animaux et avec des numéros plus légers, plus poétiques ».

C’est ainsi qu’Alexandre décida de se consacrer aux disciplines « les plus pures du cirque ». Jonglerie, clownerie, rêve et poésie en musique. Renouer avec ses traditions tziganes et le nomadisme, pilier de la culture gitane. Il donna alors le nom de Romanès  (langue des Roms) à son cirque, implanté l’hiver Porte de Champeret à Paris et qui vagabonde dans l’Europe aux prémices du printemps jusqu’à la fin de l’été.

Amoureux des mots, Alexandre écrit. Il écrit et il publie. Le jongleur des rues est devenu jongleur des mots. Un nouveau recueil est d’ailleurs paru en avril : Sur l’épaule de l’ange, inspiré par ses enfants. Des poèmes où l’on retrouve sa sensibilité, celle qui le faisait préférer la musique baroque du luth au domptage des fauves chez Bouglione.

Chez les tsiganes, l’écriture n’est pas une tradition, Alexandre Romanès le rappelle au début de chacun de ses ouvrages. Chez les tsiganes, on transmet la musique, la danse et des histoires que l’on raconte de père en fils, Alexandre a choisi de les transcrire sur papier, à sa façon.


Romanès sous le joug de Damoclès.

Si leur nouveau spectacle qui a débuté en novembre s’intitule «  Les Tziganes tombent du ciel », il semble pour l’heure que ce soit l’inverse, et que des foudres d’infortunes s’abattent aujourd’hui sur les populations Roms en France.

Alexandre Romanès dirige son cirque depuis 17 ans. Il a acquis  une notoriété indéniable qui lui a permis de représenter la France à l’Exposition Universelle de Shangaï en juin dernier, une consécration de taille hélas vite compromise à son retour. En effet, deux des musiciens de son orchestre (le violoniste et l’accordéoniste) ont vu annuler leur permis d’exercer par l’inspection du travail. Le salaire minimum ne serait pas respecté. « Ils touchent plusieurs fois le smic » répond l’intéressé Alexandre Romanès. Problème : ces musiciens sont Roumains. Pour le poète cela ne fait pas de doutes, les mesures prises par le ministère de l’Immigration sur les Gens du Voyage s’appliquent désormais au monde du spectacle.

Un deuxième argument vient compliquer la situation : la participation des enfants de la troupe au spectacle, chose interdite pour les moins de 12 ans. Pour Alexandre, c’est l’incompréhension : « On vient nous chercher des poux dans la tête, alors que jusqu’à présent c’était toléré. »

« Chez nous, il n’y a pas d’enfance, les jeunes sont mis à contribution très rapidement. C’est ainsi » ajoute-t-il. La petite dernière a en effet, du haut de ses 9 ans, un regard de femme, une attitude de mademoiselle.

Mais malgré tous ces obstacles, Alexandre garde espoir et organise des soirées de soutien qui ne désemplissent pas. L’adjoint du maire de Paris chargé de la Culture Christophe Girard a même annoncé la création future d’un Centre des Cultures Tsiganes où la musique et le cirque auraient une place centrale. Alexandre en sera probablement le légitime directeur.

En attendant, le cirque survit. Il fait face aux difficultés, pour les contours du jour qui vient. Même si, « dans la culture tzigane, il n’y a pas de mot pour dire demain ». On ne vit pas pour demain, mais pour maintenant. On ne garde pas non plus de souvenirs du passé. D’ailleurs Alexandre ne garde jamais ses écrits, ou tout juste son premier recueil, retrouvé sous le chapiteau, aux allures de vieux manuscrit.

 

Alexandre Romanès, n’a certes pas fini de faire rêver, et sait rester philosophe  : «un jour, dans ce monde moderne, plus personne ne saura allumer un feu. Heureusement qu’il y aura les Tsiganes ».


Alexandre Romanès en six dates :

1951 : naissance dans une grande famille de cirque venue d’Italie, les Bouglione.

1975 : rencontre avec Jean Genet.

1990 : rencontre avec Délia, sa future femme.

1993 : création du cirque Romanès, cirque tsigane.

21 juin 2010 : le cirque représente la France à l’Exposition Universelle de Shanghai

4 septembre 2010 : premier spectacle de soutien au cirque.


Jérémie Larrieu

 

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