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LOL Story : D’une culture d’initiés à une génération contestataire

4 Mar
Enquête sur la culture LOL
© Charlotte Arce

Aujourd’hui, chaque internaute lambda, pour peu qu’il soit habitué à fréquenter de manière plus ou moins assidue les lieux de sociabilité sur Internet (Facebook, mais aussi YouTube, Twitter, ou encore l’un des millions de forums qui tissent la Toile du Web ) a déjà probablement eu l’occasion de se frotter à la culture LOL. Mieux, il suffit désormais d’allumer sa télévision pour être confronté à cette sous-culture née sur Internet et reprise en grande pompe par les médias, l’industrie musicale ou encore la publicité.

Venant de l’expression Laughing Out Loud (« rire aux éclats »), le LOL ne prend rien au sérieux et s’appuie la plupart du temps sur le « mème », soit le détournement à coups de montages, collages et autres pirouettes du genre,  d’un fait insolite apparu dans les médias, en vue de provoquer la plus grande viralité possible. Cette « culture LOL » faite de vidéos virales, d’images à l’humour décapant ou scabreux, de gifs animés et autres lolcats, est née dans les marges du Web, où seuls les initiés avaient la possibilité d’en saisir le sens et d’y contribuer. Comment cette sous-culture de la dérision a-t-elle progressivement gagné ses galons et séduit tout un pan de la jeunesse ?

Qui sont les faiseurs de LOL ?

Avant d’être relayé par les réseaux sociaux, YouTube, mais aussi la télévision, cet humour LOL trouve son origine sur des plateformes qui restent peu connues du grand public, comme l‘imageboard américain 4chan. Si l’une des particularités du mème est de ne pas avoir d’auteur clairement identifiable, on suppose que les créateurs de ce genre d’humour ont tout de même un profil type. Le mème est une œuvre collective, et chaque internaute lambda est susceptible de l’alimenter en alertant son réseau. Mais cet humour est généré, à la base, par une communauté de geeks, à l’aise avec la culture du web, qui prend un malin plaisir à détourner les médias traditionnels grâce à des logiciels tels que Photoshop (pour les images) ou Auto-Tune (pour le son). « [La culture LOL] est animée par des gens qui ont une certaine maîtrise technologique et qui ont un certain type de culture, à la fois libertaire et oppositionnelle. C’est une culture d’initiés et de jeunes », nous confie la sociologue Monique Dagnaud.

Ce que confirme également le journaliste Vincent Glad, réputé pour ses articles sur le sujet et son statut de vedette sur Twitter : « À la base, ce sont des développeurs web, des graphistes, des journalistes web, etc. Bref, des gens qui travaillent dans le milieu de l’information sur Internet. Mais, de plus en plus, on voit toute une génération de très jeunes, qui ont grandi avec ça, et savent facilement faire du montage sur YouTube. Ce qui me fait dire que le LOL deviendra complètement mainstream pour les générations d’après. Mais, pour la nôtre, c’est plus une culture d’élite ».

CC : Flickr / kaosb

Le LOL n’a pas de frontière géographique. Mais, au même titre que le cinéma américain domine le monde, on constate une hégémonie de la culture LOL américaine. Aux États-Unis, les « célébrités  » de la culture LOL passent à la télé, ce qui n’est pas nécessairement le cas en France : le LOL hexagonal reste encore une culture sous-terraine. À quelques exceptions près, comme les parodies des couvertures de Martine, celui-ci est sans doute davantage politique. Il s’attarde souvent à dézinguer l’image d’hommes et de femmes politiques, à repérer le moindre lapsus, la moindre boulette lâchée devant les caméras de télévision. C’est en tout cas la marque de fabrique du « Petit journal de Yann Barthès », sur Canal +. Le LOL obscure en France s’exerce à deux niveaux : sur certains sites adolescents tel que jeuxvideo.com et son fameux « Forum blabla 15-18 ans », et sur Twitter, qui concerne davantage les journalistes. Aux Etats-Unis, cette sous-culture (af)futée est essentiellement issue du forum 4chan, dont l’objectif premier est de capter l’attention du plus grand nombre possible d’internautes.

Le « hacking de l’économie de l’attention »

Il faut voir au-delà de la réputation sulfureuse de 4chan pour saisir son rôle déterminant dans l’élaboration d’un nouveau folklore numérique, qui grâce aux milliers de contributions, est en perpétuelle évolution. Les internautes coutumiers du board /b/ de 4chan – les « /b/tards » comme ils aiment se nommer entre eux – forment en réalité une véritable communauté, qui a su créer un langage propre, difficilement compréhensible pour le non-initié. Et c’est probablement la règle de l’anonymat forcé sur 4chan qui est à l’origine de l’émergence d’une telle identité collective : celle des Anonymous. Ses membres, extrêmement brillants, impossibles à identifier et maîtrisant sur le bout des doigts les règles du hacking, ont su s’illustrer à de nombreuses reprises grâce à leur ingéniosité et à leur mauvais esprit.

S’il leur est déjà arrivé, par simple malveillance, de choisir leurs victimes de manière totalement arbitraire, les cibles de leurs tempêtes virales sont généralement des personnalités people ou du monde des médias. Leurs derniers faits d’armes marquants ? Le piratage de l’adresse mail personnelle de Sarah Palin, des raids anti-scientologie, ou le détournement du classement du Time Magazine, qui élit chaque année les cent personnalités les plus influentes. Et si, à première vue, ces blagues potaches (tournant parfois au véritable lynchage médiatique, comme en a fait les frais le chanteur pour jeunes filles en fleurs Justin Bieber) n’ont d’autre but que de faire rire la communauté des Anonymous, il semble bien qu’il y ait plusieurs niveaux de lecture.

Une manifestation d’Anonymous. CC : Flickr / Anonymous9000

C’est ce que nous a expliqué le journaliste Vincent Glad : « Il y a à la fois une forme de contestation du pouvoir des médias et la conscience d’une génération qui est plus maligne sur Internet que celle de la presse, ainsi que la conscience que tous les flux médiatiques peuvent être détournés. Ils [les Anonymous] ont compris qu’ils peuvent les détourner très facilement avec des risques très minimes puisque sous couvert d’anonymat. C’est aussi une manière de faire de la politique sans en faire : il existe une forme de désillusion par rapport à l’engagement politique, et l’engagement de la culture LOL, c’est de faire des actions très brèves qui font dérailler le système ».

Cette volonté de jouer les trouble-fête en détournant l’attention, la sociologue américaine spécialiste d’Internet Danah Boyd la nomme « hacking de l’économie de l’attention » : « Je dirais que 4chan est le ground zero d’une nouvelle génération de hackers, ceux qui veulent à tout prix hacker l’économie de l’attention. Alors que les hackers traditionnels s’en prenaient à l’économie de la sécurité, c’est-à-dire au centre du pouvoir et de l’autorité avant Internet, ces hackers de l’attention montrent à quel point les flux d’information sont manipulables. Ils montrent qu’on peut jouer avec les classements et que les contenus de divertissement peuvent atteindre une popularité de masse sans avoir la moindre attention commerciale. Leurs singeries poussent les gens à réfléchir au statut et au pouvoir et ils encouragent les gens à rire de tout ce qui se prend trop au sérieux ».

 

Sous l’ironie, la contestation générationnelle

Volontairement dépolitisée, la culture LOL n’en est pas moins dénuée de sens politique et contestataire. C’est du moins ce que pense la sociologue Monique Dagnaud, qui rapproche la génération LOL de la génération BOF, chantée par Renaud Hantson (« Bof Génération« , 1997), et définie comme une génération très peu politisée, qui a renoncé à rivaliser avec la génération 68, et ne fait que bricoler un ersatz de sens, démuni de la force des grands récits des idéologies passées. S’intéressant à la culture des médias et des jeunesses, Monique Dagnaud parle donc de « génération LOL », soit « la rencontre d’une génération précaire et d’un culte de la performance technologique ». Car, la motivation première est de tourner en ridicule le pouvoir des médias, et parvenir à les piéger. Cette génération est consciente qu’elle maîtrise mieux le Web que ces aînés, et veut le faire savoir. Elle prend alors la forme d’une critique sociale par le rire potache et l’absurde, qui ne cherche qu’à rassembler le plus grand nombre autour de moqueries envers les institutions et les médias traditionnels.

Monique Dagnaud compare également ce pouvoir du rire à celui des « libelles » avant la Révolution française, soit ces anecdotes formées de rumeurs et de fausses vérités, destinées à mettre à mal l’image de la famille royale. Dénuée de discours politique construit, la « génération LOL », selon la sociologue française, est donc un détour par le rire, une pensée sauvage à l’ère du numérique.

La revanche des amateurs

Le développement des technologies numériques et l’avènement en 2005 du Web 2.0. ont également permis, outre l’émergence d’une nouvelle génération contestataire, de replacer l’internaute ordinaire au cœur de l’élaboration d’une culture digitale naissante. Pour la première fois l’amateur, en détournant, en réinterprétant les produits de masse – à l’image des Gregory Brothers qui remixent les grands discours politiques ou samplent des morceaux d’information télévisuelle – se réapproprie la culture populaire et s’émancipe des modèles jusque là dictés par les professionnels des médias ou de la culture.

Le sociologue spécialiste de l’innovation Patrice Flichy,  dans l’ouvrage qu’il a consacré à la place de l’amateurisme sur Internet (Le sacre de l’amateur. Sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique, Le Seuil, « La République des idées », 2010), affirme cependant que si l’amateur s’affranchit des jugements et des avis experts, il n’en demeure pas moins fasciné par les produits de masse : d’où sa réappropriation permanente des œuvres culturelles. Celles-ci cependant, ne sont plus, grâce à Internet, consommées sous la forme choisies par l’éditeur, mais déviées, remaniées et finalement délivrées de leur portée première par la multitude des internautes qui se regroupe en ce que Patrice Flichy appelle les « communautés virtuelles ».

L’amateur, animé par une véritable passion –ici dévouée à l’humour LOL – est contrairement au professionnel, à l’expert, dénué de toute velléité pécuniaire et n’a pas non plus de prétention artistique : seule la volonté de faire rire, d’être le plus créatif, l’anime. S’il existe, pour Patrice Flichy, deux grandes figures de l’amateur, celui qui fabrique, crée invente (« l’amateur ») et celui qui en tant que connaisseur, « déniche les bonnes choses » (« l’amateur de »), il faut toutefois les adjoindre d’une troisième : celle de l’amateur de culture, du fan, celui-là même qui contribue à l’enrichissement de la culture LOL. Pour Patrice Flichy, « au-delà de l’amateur de culture populaire, [le fan] est aussi celui qui s’approprie différemment des œuvres, qui en fait une réception créatrice. […] Comme l’amateur, il crée, mais cette création est toujours seconde ; elle s’appuie sur un produit culturel existant ». En l’occurrence, l’essence même de la culture LOL qui, à grands renforts de mèmes et de la vidéos virales, s’enrichit sans cesse et est en perpétuelle évolution.

Vers un « journalisme LOL » ?

Poursuivant sa contamination sans fin, la culture LOL va jusqu’à bousculer les méthodes journalistiques actuelles. Enfin, d’une petite élite du moins, à la fois jeune et cultivé ; celle des digital natives. Vedette du réseau Twitter, bastion s’il en est du LOL français, Vincent Glad est certainement l’un des personnages les plus emblématiques de ce journalisme alternatif et nous explique sa démarche ainsi : « Les codes d’Internet n’ont pas été décidés par les médias, donc on arrive dans un espace où on n’est pas les patrons. On accepte de descendre d’un piédestal et on va s’intéresser à ce qui se passe sur Facebook et sur les forums, en essayant de parler comme eux. Ce serait plutôt un journalisme vernaculaire, qui reprend le langage Internet ».

C’est aussi cette volonté de tourner en ridicule les médias qui a poussé le jeune journaliste à s’illustrer avec l’affaire Zahia : « Au moment de l’affaire Ribéry, on savait qu’il avait vu des call-girls. Le Monde a lancé un scoop avec leur audition de la prostituée de Ribéry qu’ils ont décidé de rendre anonyme en l’appelant « Zahia D. ». Je me suis dit qu’ils étaient trop cons et que je la retrouverais en cinq minutes. Alors, je suis allé voir sur le Facebook d’Abou, le proxénète, je suis tombé dans ses amis sur une Zahia D., et j’ai tweeté son profil, dans une même pulsion que ces loleurs qui se disent « on vous a bien eu » ». Dans un article-manifeste, Glad distingue trois définitions du journalisme LOL : une première qui regroupe les blagues faites par les journalistes sur Twitter ; une deuxième qui incite à adopter un ton sérieux pour traiter d’un sujet qui ne l’est pas et, inversement, à tourner en dérision un sujet sérieux ; une troisième qui serait de couvrir toute l’actualité des mèmes en les considérant comme des œuvres culturelles comme les autres, tel que le fait Diane Lisarelli pour Les Inrockuptibles.

Charlotte Arce, Sébastien Jenvrin et Valentin Portier

 


Le LOL pour les Nuls (ou petit glossaire à l’usage des néophytes de la culture Internet)

 

Avant d’être un film, l’expression « LOL » a fait ses armes sur Internet. Elle est devenue grâce au Web 2.0. l’esprit de toute une génération qui s’est façonnée sa propre culture, faite de vidéos virales et d’images au fort potentiel comique. Pour les non-initiés, cependant, un petit éclaircissement s’impose.

LOL : Acronyme de l’expression anglophone « Laughing Out Loud » signifiant littéralement « rire aux éclats », le LOL est un des mots emblématiques du jargon Internet. Utilisé à grands renforts de smileys par des millions d’ados à travers le monde sur les messageries instantanées type MSN ou sur les forums de discussion, le LOL avait pour but premier de traduire la franche hilarité sur la Toile.  A force d’être utilisé, il a toutefois perdu son usage premier pour devenir la ponctuation symbolique des adolescents accros au langage SMS (bien connus sous le nom de « kikoolols ») et s’est peu à peu doté d’une réputation préjudiciable. Décliné en ROFL (« Rolling On the Floor Laughing » soit « je me roule par terre de rire ») ou francisé en MDR (« mort de rire ») et autre PTDR (« pété de rire »), le LOL a été décortiqué dans un distrayant article de Diane Lisarelli et utilisé pour qualifier  une nouvelle forme de journalisme.

CC : Flickr / neolao

De manière plus vaste, le LOL désigne tout le pan de la culture Internet dédié à l’humour. Généralement absurde, parfois noir (le LULZ, petit rire sardonique que l’on pourrait traduire en « gnarkgnarkgnark »), l’humour LOL se caractérise par sa capacité à se renouveler en permanence, soit en trouvant de nouveaux sujets pour l’alimenter, soit en dupliquant à l’infini l’objet humoristique de départ,  le transformant en mème.

Mème : Selon l’article Wikipédia qui lui est consacré, le terme « mème » désigne un concept qui se propage à travers Internet. Utilisé pour la première fois par Richard Dawkins dans Le Gêne égoïste (1976), il est la contraction de « gêne » et de « mimesis » (« imitation » en grec). Très discutée, l’utilisation du terme ne fait pas l’unanimité. Si certains qualifient de mème toute vidéo, image ou, de manière plus vaste, tout concept recyclé ou parodié par les Internautes  (via Facebook, YouTube et autres gifs animés), on lui préférera une définition plus restrictive qui place l’humour au cœur de la mouvance. Ainsi, d’après Vincent Glad, le mème serait « un phénomène Internet humoristique dont chaque contribution d’internaute enrichit l’œuvre globale ».

L’un des meilleurs exemples récents pour illustrer le concept de mème est le phénomène « Sad Keanu ». A l’origine, unesimple photographie de l’acteur Keanu Reeves, qui sous l’objectif d’un paparazzi, déjeune tristement, seul sur un banc.  A l’arrivée, l’un des mèmes les plus drôles de 2010, où chaque internaute ayant apporté sa contribution a rivalisé d’ingéniosité et de créativité pour rendre son œuvre inoubliable. Le site internet Know your meme en a ainsi référencé les plus légendaires. Depuis, d’autres photographies de stars ont été détournées, comme celle de l’acteur Michael Cera et son fameux saut de cabri intitulée Prancing Cera.

Buzz : Venant de l’anglais et signifiant « bourdonnement », le terme buzz, qui a fait une entrée remarquée dans le dictionnaire en 2010, vient à l’origine de l’univers de la communication et du marketing. Il désigne alors une forme de publicité dans laquelle est créé un évènement (« Faire du bruit ») autour d’un produit ou d’un service afin d’en faire parler le consommateur. Par extension, faire du buzz sur Internet, c’est aussi susciter un retentissement médiatique autour d’une œuvre issue d’Internet par le bouche à oreille. Contrairement au mème, véritable processus de création commune d’un objet culturel, le buzz fonctionne sur le modèle classique diffuseur/récepteur.

Lolcat : Un lolcat est une image combinant une photographie (de chat, le plus souvent) avec une légende humoristique rédigé e dans un anglais écorché – un dialecte appelé « Kitty Pidgin » ou « lolspeak ». Nés en 2005 (ou 2006, on ne sait pas trop) sur  le controversé Imageboard /b/  de 4chan, les lolcats ont ensuite été popularisés sur Internet grâce au site I Can Has Cheezburger. Leur succès est tel qu’une traduction de la Bible dans le langage lolcat, baptisée le LOLCat Bible Translation Project, serait actuellement en cours.

Monorail Cat

Troll : Les trolls (surnommés ainsi en référence aux petits gnomes peuplant les légendes scandinaves) sont les Internautes qui, par leurs commentaires généralement provocateurs, cherchent à créer une polémique dans un espace de discussion. Le terme désigne  ces internautes qui « polluent » et détournent un fil de discussion sur un forum, dans l’espace commentaires d’une vidéo ou d’un article, ou encore sur Twitter.

Auto-Tune : L’Auto-Tune est un logiciel correcteur de voix qui a fait son apparition dans le milieu de la musique à la fin des années 90. Corrigeant automatiquement les fausses notes, il a le grand avantage de faire chanter juste n’importe qui. Cher est la première à l’avoir utilisé en 1998 pour son tube dance Believe, mais c’est le rappeur T-Pain qui en a fait sa marque de fabrique, en s’en servant de manière systématique. Kanye West ou encore le groupe d’indie rock Vampire Weekend l’ont également utilisé.

Quant aux Gregory Brothers, ils ont pourvu l’Auto-Tune d’une nouvelle dimension. En remixant grâce à l’Auto-Tune des discours historiques – « I have a dream » de Martin Luther King – ou d’hommes politiques – de Winston Churchill à Barack Obama – ils ont réussi le tour de force d’insuffler du rythme dans des morceaux d’histoire. Le procédé de l’Auto-Tune est également à l’origine des géniales vidéos virales « Double Rainbow » et « Bed Intruder« .

Charlotte Arce

 

Les lieux de création de la culture Web 2.0

Du plus underground – 4chan – au plus mainstream –YouTube –, tour d’horizon des lieux de création de la culture LOL à l’heure du Web post-2.0.

Avant la démocratisation et la légitimation progressive de l’humour Internet à travers des sites tels que tumblr ou buzzfeed, les premiers mèmes sont nés sur 4chan, obscur site américain bien connu des geeks, dédié à la culture manga et qui, en l’espace de quelques années, est devenu le plus puissant et prolifique générateur d’humour LOL (ou LULZ son double maléfique) sur la Toile, en plus de s’être affirmé comme l’un le haut lieu de la subversion sur Internet.

4chan l’underground

L’imageboard /b/ de 4chan. CC : Flickr / Therkd

Fondé en octobre 2003 par Christopher Poole – alias Moot – un ado de quinze ans très nerd, le forum anonyme américain 4chan est aujourd’hui le temple de la subculture Internet, où se côtoient de géniales trouvailles d’humour – les adorables lolcats y ont vu le jour – et le pire du Web, fait d’images ultra-trash et pornographiques. S’inspirant dans sa forme des forums japonais 2channel ou Futaba channel appelés Imageboards, sur lesquels les membres se partagent de manière anonyme des images de leur cru, le premier objectif de 4chan était de diffuser et partager la culture japonaise, et en particulier celle relative aux mangas et à l’animation. Le site cependant, fort de son succès auprès des jeunes accros à la culture Web, a rapidement perdu sa fonction première pour devenir un no man’s land numérique, où des millions de membres aguerris et talentueux, mais aussi ultra impertinents ont su créé un nouvel « humanisme » web où l’humour noir est le maître mot.

Pour un néophyte, une première visite sur 4chan peut s’avérer troublante et sera peut-être même sa seule et unique expérience sur le forum. Son board le plus connu, « /b/ – Random » est le lieu d’où émerge la création la plus drôle, mais aussi la plus infâme d’Internet. Générant 30% du trafic général du site, la section « aléatoire » du forum porte bien son nom, et est taxée régulièrement par les médias américains de « trou du cul d’Internet ». En effet, si c’est sur le board /b/ que sont nés certains des meilleurs mèmes de ces dernières années, son contenu se résume aussi à un condensé de mauvais goût. Y sont postées dans un chaos le plus total des images à contenu choquant, gore ou porno. Le total anonymat des membres du forum contribue à perpétuer un état d’anarchie digitale. 4chan comptabilise près de 2,7 millions de visites par jour ; entre 150 000 et 200 000 messages y seraient postés quotidiennement. Son système sans historique ni classification – les seize pages de discussion disparaissent à mesure que d’autres messages sont postés par les « 4channers » – permet de renouveler sans fin ses moyens d’expression et de création.

C’est aussi cette volonté de rire de tout, associée au processus démocratique suprême d’Internet – refuser le diktat des médias – qui est à l’origine de pépites virales, nées elles aussi dans les tréfonds de 4chan. L’une des plus connues est sans doute celle qui met en scène Rick Astley, chanteur ringard des années 80 et auteur de l’oubliable tube « Never gonna give you up ». Les machiavéliques trolls de 4chan, dans un éclair de génie, en ont fait un mème mythique, transformant le kitschissime clip de la chanson en une blague internationale baptisée le « rickrolling ». Il suffisait alors, pour « rickroller » sa proie, de cacher dans un mail lui étant destinée un lien hypertexte, qui renvoyait automatiquement à l’horrible clip vidéo.

(Attention ! en cliquant sur ce lien, vous prenez le risque d’être rickrollé à votre tour).

Et bien sûr, ultime paradoxe, c’est 4chan qui a engendré en 2005 les lolcats, ces innombrables photographies de chats, tantôt mignonnes, tantôt amusantes, et toujours accompagnées d’une légende humoristique écrite en jargon web. Comme quoi, même le pire d’Internet n’est jamais foncièrement mauvais.

YouTube, Buzzfeed, I Can Has Cheezburger ? ou la démocratisation de la culture LOL

Face à la subversion de 4chan, encore réservé à une élite sur Internet et difficilement accessible pour les débutants, il existe heureusement des sites qui tendent à faire de la culture LOL une véritable culture de la démocratie Internet. Même s’il est impossible de tous les référencer – après tout, chaque forum, chaque site constitue une communauté à part entière, générant ses propres plaisanteries et alimentant à sa manière la culture LOL -, certaines plateformes ont l’avantage de contribuer au processus de démocratie digitale.

Et il faut d’abord louer le site d’hébergement de vidéos YouTube, qui, grâce à la contribution quotidienne de ses membres, a permis à chacun de découvrir des dizaines de vidéos virales depuis 2005, de la plus drôle à la plus décalée. C’est aussi le cas de la plateforme de micro-blogging Tumblr. Né en 2007, Tumblr a lui aussi vu émerger une véritable communauté, bien distincte de celle qui peuple 4chan. Leur crédo ? Les gifs animés, exhumés du Web 1.0 et détournés de leur usage d’origine, et reprenant en général de courts extraits de films ou de séries cultes, pour les décliner à l’infini.

Les lolcats, eux aussi, ont désormais atteint le statut d’icônes pop du Web grâce au site I Can Has Cheezburger ?. Lancé en 2007 par deux blogueurs hawaïens, le blog est désormais un générateur puissant de culture LOL, puisqu’il reçoit près de 1,5 millions de visites par jour. Il permet même, grâce à un logiciel nommé « LOL builder » de générer ses propres images de lolcats et ainsi de participer à l’œuvre collective.

CC : Flickr / Jamison Wieser

Dans la même ligné d’autres sites Internet, à l’instar de Buzzfeed ou de Urlesque, se proposent de référencer l’intégralité des mèmes déjà présents sur la Toile et se placent dans la lignée d’une sorte de « Journalisme citoyen du LOL ».

Un  petit pas pour la culture LOL, mais un grand pas pour la démocratie Internet ?

Charlotte Arce

 

Bed Intruder : c’est la mème chanson

 

Aux Etats-Unis, une vidéo issue d’un reportage sur un fait divers fait le tour du Net. De la vidéo virale, les Gregory Brothers (cf. portrait) en ont fait une parodie auto-tunée. Cette dernière fut la plus visionnée sur YouTube l’an passé, et la chanson, mise en vente sur iTunes, entra au Top 100 du Billboard. Retour sur le cas hautement symbolique de « Bed Intruder ».

Le 29 juillet 2010, la chaîne américaine WAFF-48 (sorte de pendant Outre-Atlantique de notre France 3) diffuse un reportage sur un sordide fait divers : une tentative d’agression sexuelle dans le quartier de Lincoln Park – situé à Huntsville, en Alabama. Kelly Dodson, une jeune afro-américaine, est réveillée en pleine nuit par un homme qui s’est glissé dans son lit pour tenter de la violer. Prévenu par des cris, son frère Antoine vient à sa rescousse et fait fuir l’imposteur. Interviewé dans le reportage télévisé, le jeune homme revient sur les faits et s’adresse directement à l’agresseur, invectivant face à la caméra… Mise en ligne le même jour sur YouTube, la vidéo du reportage fait mouche auprès des internautes, et Antoine Dodson devient en quelques heures la risée du pays pour son air extraverti, son « flow » d’un usage inadapté et son accent sudiste proéminent.

Les choses auraient pu s’arrêter sagement ici, mais la viralité blogosphérique a eu raison de ce fait divers tristement banal. Spécialiste des parodies de l’actualité et des journaux télévisés avec leur série Auto-Tune the News, la troupe parodique des Gregory Brothers décide alors de fourrer son nez dans cette affaire, s’empare du sujet et crée une deuxième vidéo, basée sur un remix à l’auto-tune, qu’ils diffusent sur leur chaîne YouTube deux jours après les faits. Passé entre les mains des quatre rigolards, le reportage devient une sorte de clip R’n’B, le son et les images originelles ayant été savamment détournées.

Concocté avec encore plus de génie qu’à l’accoutumé, ce nouveau détournement auto-tuné des Gregory Brothers bénéficie d’une mélodie diablement addictive. Un air qui reste imprimé dans les têtes, comme n’importe quel hit Pop et R’n’B d’aujourd’hui. Et pour preuve, mise en vente sur iTunes, le morceau catchy intitulé « Bed Intruder » se plaça d’emblée à la 89ème place du Top 100 du Billboard, devant la chanteuse Usher, et devint le premier tube auto-tuné issu d’une vidéo virale. Erigée en véritable objet de culte, la chanson a également été parodiée moult fois. Ainsi, on peut trouver sur le web une version punk, une reprise au piano, une version blues, une reprise au shamisen, une version chorale… et même une reprise par une fanfare.

Et ce n’est pas tout. Car, l’ironie du sort veut que ce mème ait propulsé le jeune Antoine Dodson sur le devant de la scène. On ne compte plus les fan page Facebook en son honneur, ni le nombre de gifs animés ou photos où le chanteur malgré lui est mis en scène. Pour couronner le tout, la boîte de production « Entertainment One » lui a proposé un pilote de téléréalité. Le pitch de ce dernier repose sur le déménagement de la famille Dodson du quartier de Lincoln Park à Hollywood. En janvier dernier, « Bed Intruder » a été élu meilleur mème de l’année 2010 par les Mashable Awards.

Antoine Dodson "gifé". CC : knowyourmeme / Horseater

Finalement, le plus troublant dans cette histoire est sans aucun doute que ce mème ait complètement balayé le contexte original qui est, rappelons-le, une histoire de tentative de viol dans un ghetto de l’Albama, touché par la pauvreté. Au risque de passer pour des empêcheurs de loler en rond, certains – à tort plus qu’à raison – ont vu dans ce mème un caractère raciste, montrant un groupe de quatre blanc-bec ridiculisant un pauvre type issu du ghetto, perçu comme un cliché du noir américain féru de rap.

La collaboration entre Antoine Dodson et les Gregory Brothers, qui ont signé des droits de co-auteurs pour la chanson « Bed Intruder », prête à penser qu’il n’en est rien. Plus qu’une mauvaise blague raciste, le détournement de ce reportage par les génies de l’Auto-Tune est avant tout une manière de railler un certain type de médias traditionnels. C’est la victoire de l’effronterie internet contre la prévisibilité télévisuelle, en somme. Revenant sur le succès incroyable de la chanson, Mike Masnick écrit dans le weblog américain Techdirt : « Cette chanson n’est pas seulement musicalement intéressante, elle attire aussi l’attention sur un incident horrible. Une fois de plus, certains n’y verront aucun sens, mais l’engouement avec lequel tout ça a suscité l’intérêt de tant de gens est une chose qui devrait interpeler ». Pour leur part, les Gregory Brothers invoquent l’aspect authentique du chant involontaire d’Antoine Dodson, et y voit une des raisons d’un tel succès. Pourquoi pas… L’avenir nous éclairera sans doute davantage sur le sens profond d’un tel mème.

Sébastien Jenvrin

 

Portrait : The Gregory Brothers

 

Responsables de l’un des mèmes les plus emblématiques de la culture LOL avec « Bed Intruder », The Gregory Brothers ont chamboulé l’humour Internet en inventant la parodie de news et de vidéos virales, le tout à grand renfort d’Auto-Tune. Portrait de ces nouveaux hérauts de l’humour LOL.

Ah, la magie de l’Auto-Tune ! Vous savez, ce merveilleux logiciel de correction vocale qui est (presque) parvenu à bien faire chanter Cher avec son tube « Believe » en 1998, et qui parsème quasiment toutes les inepties R’n’B du moment. Et bien, les Gregory Brothers en ont fait leur marque de fabrique, mettant en musique les informations et les  qui font le buzz sur le Net. Michael Gregory, Andrew Rose Gregory, Evan Gregory (tous les trois frères) et Sarah Fullen Gregory (épouse d’Evan) ont fondé The Gregory Brothers en 2007. À la base, le groupe fait de la musique « sérieuse » (« Country & Soul, Folk & Roll » qu’ils disent) et ont sorti un premier EP, Meet the Gregory Brothers, sans le moindre son robotique d’Auto-Tune dedans. Pourtant, c’est avec leur série Auto-Tune the News, diffusée sur YouTube, que les quatre zigotos se sont faits connaître. Le principe est simple : reprenant des discours d’hommes politiques et des extraits d’infos télévisées, les Gregory Brothers remixent l’ensemble avec des samples et y transforment les voix avec de l’Auto-Tune.

CC : Flickr / Moth

Après avoir recyclé des vidéos de Barack Obama, Sarah Palin, mais aussi certaines vidéos bien connues de la blogosphère, comme « Charlie Bit My Finger » (le bébé qui mord son frère) ou « Double Rainbow » (l’espèce d’excité qui s’extasie devant un double arc-en-ciel), les quatre trublions ont réalisé un vrai tour de force avec l’épisode 12b de leur série Auto-Tune the News, « Bed Intruder Song!!!», qui fut la vidéo la plus visionnée sur YouTube en 2010.  En vente sur iTunes, la chanson Bed Intruder est carrément entrée dans le Top 100 du Billboard. Forts du succès grandissant des vidéos Auto-Tune the News, les Gregory Brothers ont eu la possibilité de collaborer avec des artistes mainstream comme T-Pain ou Rivers Cuomo, le chanteur du groupe Weezer. Ils ont également signé un contrat pour une campagne de pub avec la marque Sony. Exit les groupes de musique parodique classique donc, The Gregory Brothers ont ouvert une nouvelle brèche dans le genre. Devant l’insuccès de leur carrière de musiciens, le quatuor a réussi un beau pied de nez à l’industrie musicale par le biais d’un amateurisme Web post-2.0, considérant les news comme des sortes de ready-made.

La « Double Rainbow Song » par The Gregory Brothers

Sébastien Jenvrin

 

LOL Inc. : l’entreprise des morts de rire

 

L’industrie de la pub a bien compris le potentiel de cette nouvelle génération LOL. Les nombres de clics ou de vues sur Youtube commencent à remplacer les études marketings et les panels de test.

Même Icanhazcheezburger a compris le pouvoir du chat dans la pub.

Peut-on vraiment parler d’underground quand le mème ou le buzz est récupéré par le système capitaliste ? Quand les Gregory Brothers (cf. portrait) ont accepté de faire une vidéo de marketing viral pour Sony sous la bannière Auto-Tune the News (avec ce gros loleur de Justin Timberlake), ils n’ont eu aucun complexe à signer : « Le public comprend ça. Il y avait une époque où les fans vous prenaient pour des vendus peu importe les sponsors, mais de nos jours, si le partenariat se fait selon les termes des créateurs, les fans les soutiennent » (sur Barry.com). Contacté directement, Andrew Gregory nous a répondu à ce sujet : « Les gens prêtent certainement de plus en plus d’attention à ce qui se passe sur Youtube. Si ça encourage d’énormes multinationales à nous payer pour faire des choses qui nous font marrer… Qu’on donne alors plus de pouvoir aux gens ! »

Culture pub

Il fût en effet un temps où le placement de produit et le sponsoring éhonté était passible de lynchage en toile publique (et en matière de lynchage, 4chan s’y connaît). Gary Bolsma, l’homme derrière le mème « NumaNuma dance » a grillé son statut de phénomène LOL le jour où il a tenté de tirer profit de sa vidéo. C’était en 2004, la culture LOL en était encore à ses balbutiements, l’espoir d’un monde virtuel lavé des dérives monétaires encore vivant. En 2011, la culture LOL s’est débarrassé de ses complexes. David Guetta et 50cent s’affiche sans complexe à côté de Keenan Cahill dans des vidéos sans génie, mais juste pour vendre un peu plus.

Le jeune ado qui chantait en play-back seul dans sa chambre a maintenant deux agents,  s’est fait offrir une caméra pour des vidéos de meilleure qualité après sa « coopération » avec 50cent, et une chaîne youtube rhabillée aux couleurs du toujours trop sympa David Guetta.

Dernièrement, ce fût au tour de Paul « Double Rainbow » Velasquez de faire un tour par la case pub, chez Vodafone.

Même les exécutifs de Disney se sont inspirés de sa vidéo halluciné pour promouvoir Raiponce, leur dernier dessin-animé. Le lien entre les deux est plutôt ténu, mais ça peut marcher, c’en est même drôle.

Dawson fait du buzz

L’idée est un peu plus bizarre quand on assiste à une tentative flagrante de comeback par la porte « cool » : en janvier 2011, le comédien James Van Der Beek (Dawson dans la série Dawson) profite d’un buzz pérenne sur un petit gif animé de la série. Sur le site Funny or Die, il vante les mérites d’un site créé par lui, distribuant gracieusement… des gifs animés de ses différentes expressions faciales.

C’est très drôle, trop peu spontané pour être honnête (surtout que d’autres vidéos suivront, et que James Van Der Beek revient sur le devant de la scène en ayant signé pour une nouvelle série). Ce qui amène à une nouvelle mutation : le LOL industrialisé.

Deux PME aux USA qui carburent au MDR

Seulement, on peut avancer qu’une fois qu’un mème est industrialisé (soit ingurgité par la masse ou les puissants, et frelaté à des fins pécuniaires), il perd instantanément son crédit auprès des loleurs, pour devenir un buzz. Pour les néophytes ou les non-puristes, ce n’en est pas moins drôle, pour les vrais loleurs, c’est une hérésie.

Mais il existe encore des hommes qui « industrialisent » le LOL sans raison mercantile, pour la beauté du geste ou juste le plaisir du fun. Débarrassé de son aura de même sous-terrain, ce LOL-là n’en est pas moins industrialisé : il est soumis à une obligation de rendement, et à un fonctionnement proche de l’entreprise.

Aux Etats-Unis, il y a deux PME qui marchent et qui produisent du rire à foison : CollegeHumor et Funny or Die. Créé en 1999 par deux amis de lycée, Josh Abramson et Ricky Van Veen, le site College Humor revendique 7 millions de visiteurs uniques par mois environ et 20 millions de vidéos vues en moyenne par mois dans le monde. La chaîne Youtube du site a pour le moment presque 1,5 million d’inscrits. Au départ, College Humor est conçu comme un média publicitaire (tiens donc) qui cible les étudiants des Colleges. Les deux créateurs sont eux-même deux jeunes, ils savent mieux que quiconque s’adresser à ce public. Trop bien même : on retient plus leur talent pour faire rire que pour faire acheter. Le site, géré par Connected Ventures (société qui gère Vimeo notamment) devient la propriété en 2006 d’InterActiveCorp (propriétaire de The Daily Beast, magazine on-line.) Se sentant pousser des ailes, l’équipe s’écarte un peu du web pour jouer dans se propre série, en 2009, The College Humor Show sur MTV. La série durera six épisodes.

Le site est uniquement basé sur un contenu original, de diffuseur à récepteur. Tout passe à la moulinette College Humor. L’humour y est potache (comme une bonne beuverie de dortoir) mais parfois plutôt fin et bien senti. On y trouve alors du comique de situation, de la parodie, de l’absurde, un peu de méchanceté. Imaginées, produites, réalisées et jouées par un staff permanent, certaines vidéos estampillées College Humor ont une vraie réputation sur Internet. La vidéo « Street Fighter : The Later Years » (pourtant pas la plus drôle) a été nominée aux Youtube’s Video Awards par exemple. Si les auteurs-maisons postent quotidiennement vidéos comiques, articles, liens et images, les utilisateurs lambdas peuvent en faire autant.

Le site qui est peut-être le plus médiatisé, parce que médiatique, est Funny or Die. Créé fin 2006 par l’acteur Will Ferrel et Adam Mc Kay, FoD fait la part belle aux vidéos de célébrités en plein délire de LOL, qu’ils soient en pleine gloire ou rampent pour revenir dans la lumière (voir James Van Der Beek plus haut, mais aussi Lindsay Lohan, Judd Apatow, Zac Ephron). Un peu comme College Humor, les contenus sont générés à la fois par les utilisateurs et par une équipe Funny or Die dédiée au site. Les vidéos sont notés. Celles qui récoltent 80 % de « funny » après 100 000 connexions deviennent « immortals », d’autres peuvent être vouées à la « crypte » du site, où elles se cachent pour mourir d’une lente agonie virtuelle. La première vidéo de FoD « The Landlord » a été vue plus de 70 millions de fois. Will Ferrel y joue un homme confronté à son propriétaire, une petite fille de deux ans, avinée et vulgaire.

Funny or Die est une affaire qui marche. En juin 2007, le site reçoit un fond de capitaux de Sequoia Capital, une entreprise spécialisée dans les starts-up. En juin 2008, un partenariat avec la chaîne câblée HBO est officialisé. Will Ferrel déclare alors : « Je ne veux pas exagérer l’importance de cet accord, mais voici le moment où le chaînon manquant entre la TV et Internet est trouvé. Ok, j’exagère. Mais c’est excitant. » Depuis, FoD a donné naissance à OrDie Network qui s’occupe d’engendrer à son tour des petits. Funny or Die UK, ShredorDie.com (sur le sport), PwnorDie.com (jeux vidéos), MorradeRir.com (au Brésil), EatDrinkorDie.com (une sorte de marmiton.org sauce LOL qui n’existe plus).

Mais ces deux sites s’apparentent plus à une tentative d’exportation d’un format télévisuel (le sketch) à un média plus libre et plus jeune. On ne peut pas dire qu’ils soient dans le même esprit que les « /b/tards » de 4chan. Chacun est lié par l’envie de rire un bon coup, mais les méthodes utilisées les séparent grandement. Comme il y a des mouvements en peintures, on peut dire qu’il y a des courants dans le LOL.

Valentin Portier

 

Le LOL en import-export

 

La culture LOL est-elle l’apanage des ados américains ? La France, patrie du MDR, donne l’impression de peiner sérieusement à imposer sa vision du mème. Par contre, les dérapages et une certaine perversité ignorent les frontières.

icanhascheezburger n'oublie pas la France

Dans une représentation simpliste de la réalité, on pourrait schématiser le fossé entre l’Amérique du LOL et la France du MDR ainsi :

– Entre deux casiers d’une high school du Massachusset, on entendrait ça : « Hey, dude, d’you check Sad Keanu on 4chan ? »(culture pop+une forme d’art visuel+l’underground de l’internet).

– Dans la cour d’un lycée de Charente-Maritime, on entendrait ceci : « Hey, mon gars, t’as vu sur YouTube la vidéo du Petit Journal avec Chirac et Bernadette ? » (politique+télévision).

C’est simpliste, c’est un peu pathétique, mais c’est une réalité aberrante . Comme Britney qui fait du Cascada en 2011, la France est à la bourre. Du moins, la France est à côté de la plaque.

Jeanne, Martine, Astérix : Buzz Blanc Rouge

Pour le journaliste spécialiste Vincent Glad, le LOL échappe à la France du XXIe siècle pour plusieurs raisons. Au pays du PAF, les buzzes sont les rois. Le mème, c’est l’élite. On reste prisonnier d’un phénomène de passage d’information, souvent par la télévision, qui, bien a contrario d’un tumblr ou d’un 4chan, ne permet aucune modification/amélioration/altération du comique du lien ou de la vidéo diffusée. Pour Vincent Glad, l’heure de gloire du buzz, c’est la fin 2007 avec Laure Manaudou qui fait des bêtises. Le buzz est dans le partage forcené (dans le « qui en est ? »), le LOL est dans le viral sans cesse recyclé. Et malgré le Grenelle, dieu sait qu’en France, le recyclage n’est pas encore rentré dans les mœurs.

Le problème principal de la France, c’est son syndrome Jeanne d’Arc. Elle reste bloquée à l’heure de l’exception culturelle, et tout ce qui vient de chez l’Oncle Sam sera toujours moins bien que ce qu’on trouve chez Tonton Mitterand. Du coup, les LOL labellisés terroir français sont encouragés, mais s’exportent difficilement. Le buzz énorme des couvertures mèmes de Martine (rapidement contrôlé par l’éditeur Casterman qui n’aime pas qu’on touche à ses oeuvres), ou le succès de Vie de Merde restent des phénomènes géographiquement restreints, une sorte de régionalisme patent dans un espace techniquement sans frontière. Une forme virtuelle de la résistance chez Astérix.

Exemples de couvertures détournées de Martine, d'un goût plus ou moins bon, dans la droite ligne LOL

Délires d’initiés

Mais force est de constater que la culture LOL américaine, la plus puissante (et intéressante) s’importe aussi difficilement en France. La faute au niveau d’anglais particulièrement mauvais d’une grande partie de la population. Alors, cette culture LOL devient un délit d’initiés. Dans des délires purement visuels, pour pouvoir rire au Snookishop par exemple, il faut aussi savoir qui est Snooki. Pour les Lolcats, il faut avoir de sacrées compétences en Anglais pour pouvoir déchiffrer l’indéchiffrable.

Le besoin d’être un initié est inhérent à la culture LOL (comme toute culture qui se veut « alternative »). Mais encore faut-il le faire bien. Le génie d’un 4chan n’a pas vraiment d’équivalent en France. Le forum 15-18 de jeuxvideos.com vient de connaître un (très léger) sursaut de médiatisation avec le décès fake de Jean Dujardin, mais leur influence est plus que restreinte. Parce que l’une des grosses limites à la culture LOL, c’est qu’un loleur grandit, découvre la vraie vie avec les vraies priorités et les vrais gens, et meurt de rire un peu moins souvent.

Le LOL en phase terminale ? La sociologue Monique Dagnaud, qui a écrit plusieurs articles et un livre sur la question LOL, « ne [sait] pas ce que ça va donner… On ne sait pas de quelle culture les digital natives vont être porteurs. Les pratiques culturelles montrent qu’on a tendance à garder toute sa vie des éléments de la culture d’apprentissage. On n’a qu’à regarder le rock. Je fais de la prospective comme ça, on ne va sûrement pas resté dans cette culture de l’absurde, du potache mais par contre il y aura des éléments qui vont rester, une espèce de distance par rapport au monde réel, le fait qu’on ne prend pas trop au sérieux la sphère politique. » On n’a plus qu’à attendre de voir le LOL passer à l’âge adulte.

Double voire Triple LULZ

En attendant l’âge de raison, il arrive que le net se comporte quand même comme un gros ado méchant parfois pervers. Dans ce cas, on ne dit pas LOL mais LULZ (le ricanement). Jean Dujardin vient d’en être la victime, Bernard Montiel avant lui (cela dit, il a retrouvé une émission après ça, donc merci la mort). Ce sont des gens connus, victimes malgré elles d’une tentative de « pourissage » à la française (« c’est la blague la plus classique si on veut piéger les médias » précise Vincent Glad).

Mais sur le net, on assiste souvent à des destructions quasi-instantanées de crédibilité sociale. Star Wars Kid a essuyé les plâtres, et après un passage en hôpital psychiatrique, tente de reprendre une vie normale. Jessica Leonhardt (Jessi Slaughter) vient d’en faire les frais. Quelques heures après la publication d’une vidéo où la jeune fille de 11 ans apparaît effectivement comme une jeune tête à claque écervelée, elle devient la cible du fameux salon /b/ de 4chan. Véritable identité, profil facebook, téléphone, adresse, tout est révélé. Devant l’émoi suscitée (après une intervention de son père aussi mémorable que celle de sa fille), elle finit par être placée sous protection policière aux Etats-Unis.

Pour Monique Dagnaud « c’est vraiment une attaque contre la classe ouvrière américaine non éduquée. Ca a été très destructeur chez cette famille. En même temps, à y voir le père, c’est une famille qui ne connaît pas les règles du net. Ca ne serait pas arriver chez une famille très éduquée. Il ne faut jamais riposter sur le net. Les choses s’écrasent, il faut jouer l’oubli, même si ce n’est pas un vrai oubli. »

Cela dit, il semble y avoir des victimes consentantes à ce genre de descente en flèche. Nous avons tenté de rentrer en contact avec David Bivas, le jeune homme tristement célèbre pour son bide diffusé au Petit Journal de Yann Barthès (« Ce soir, Snoop Doggy Dogg, qu’est-ce qu’on attend ? ».)

On le pensait terré dans un bunker à la Julian Assange, mais malgré 15 profils facebook à son nom, le seul qui soit public semble vraiment être le sien. Il n’a jamais répondu à nos demandes de contact, mais des statuts ou commentaires ont l’air de le montrer plutôt satisfait de sa situation (malgré les 15 moqueries postées par jour) :

Capture d’un statut facebook de David Bivas (profil public)

David Bivas étant mineur au moment de la diffusion, il fallait en effet à Canal+ une autorisation pour diffusion d’image. Que diable allait-il alors faire dans cette future galère ? Monique Dagnaud continue sur sa lancée : « Il y a une petite partie des jeunes qui pensent qu’une petite notoriété même mal acquise peut apporter un rebondissement dans la vie. Cela dit, je ne sais pas si c’est si répandu. Ca doit être une personne qui s’est dit ‘oh, ça va me permettre à ce qu’il m’arrive quelque chose dans la vie.’ En France, où tout est déterminé par les diplômes, c’est une autre forme d’ « y arriver.» Mais une enquête internationale vient de montrer que ce n’était quand même pas si répandu chez les jeunes. » C’est dommage pour le lulz, mais il vaut mieux pour la France. Une Loana suffit.

Valentin Portier



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